COMITE VALMY

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"L’appel d’Onfray :
Décoloniser les provinces contre Paris"
- Le Point du 13/04/2017

lundi 7 septembre 2020, par Comité Valmy


"L’appel d’Onfray :
Décoloniser les provinces contre Paris"

Michel Onfray creuse son sillon libertaire. Démasquant la violence refoulée de l’histoire de France, il dénonce la "flaque de sang répandue par les robespierristes" dans laquelle nous vivons toujours. Ce crime originel, c’est celui des Jacobins, qui ont coupé la tête aux Girondins et à leur proposition de confier le pouvoir au peuple et aux provinces. La Commune réprimée impitoyablement, le référendum sur les régions de 1969 savonné par Pompidou et Giscard d’Estaing, la rébellion de l’usine de Lipp étouffée dans l’oeuf, l’histoire de la gauche écrite par les Marxistes contre les proudhoniens sont d’autres rendez-vous manqués avec cette idée girondine d’un pouvoir délégué aux masses et d’une organisation fédérale. "Décoloniser les provinces" (Ed. de l’Observatoire) - titre repris à Michel Rocard - est sans équivoque : Paris a donc colonisé la province à l’instar de l’Algérie, et les provinciaux sont des colonisés qui s’ignorent plus ou moins… En lisant cet appel à la révolte, incitation à rouvrir des états généraux, comment ne pas penser que nous sommes en 1788 ?

Le Point : Vous construisez votre éloge du girondine et de son pouvoir qui monte des territoires sur un crime originel commis contre lui par les Jacobins - les Montagnards - en 1793. Mais la victoire des Jacobins allait dans le sens centralisateur de toute l’histoire de France…

Michel Onfray : Je ne souscris pas à cette idée qu’il y aurait un "sens de l’Histoire" en général et, en particulier, et a fortiori, qu’il existerai un "sens de toute l’Histoire de France" ! A quoi bon agir s’il y a un sens de l’Histoire qui, de toute façon, contraint au fatalisme ? Tocqueville pensait ainsi en croyant que la démocratie était inscrite dans un processus inéluctable et que tout y contribuait. De sorte qu’il avait du mal à penser l’émergence de ce qui contredisait sa thèse - anis l’islamisme. Le jacobinisme ne triomphe pas en 1793 parce qu’il exprime le sens de l’histoire de France depuis toujours (depuis quand d’ailleurs ? Lascaux ou les Gaulois, Clovis ou comme le pense Mélenchon, Robespierre ?, mais parce qu’il a choisi la violence, la brutalité, la guillotine, la Terreur, l’élimination physique de tous ses adversaires. Je renonce à en donner la piste, elle est connue… C’est la violence qui fait l’Histoire, plus que la raison et plus qu’une force qui révélerait le sens de l’Histoire. Le sens de l’Histoire est l’une des modalités du déisme. Ma philosophie de l’Histoire est athée et tragique.

Le Point : Sens ou poids de l’Histoire surtout… Mais vous êtes conscient qu’après la Révolution les rares défenseurs d’une vision provincialisme n’ont guère rendu service à cette cause : folkloriste ou courant maurrassieen antirépublicain, repris par Vichy, qui va donner en 1941 plus de pouvoir aux régions…

Hélas, oui, j’en suis conscient. Faut-il pour autant renoncer à des idées parce qu’elles ont été utilisées par d’autres dans des perspectives qui ne sont pas les miennes ? Avec cette logique bien dans l’esprit de notre époque, on aura du mal à justifier le jacobinisme dont vous semblez prendre le parti et qui, par sa matrice, a clairement rendu possible le totalitarisme marxiste-léniniste, les camps de concentration soviétiques, l’État totalitaire bolchevique, celui de la Chine de Mao, le génocide khmer rouget du Cambodge de Pol-Pot, et, in-fine, cent millions de morts… Je n’irai pas non plus jusqu’à démontrer qu’Hitler n’était pas un partisan du girondisme et que son jacobinisme est avéré…Voyez qu’à ce jeu, s’il faut faire le compte des morts, le folkloriste des félibrige joue petit bras.

Le Point : pourquoi les idées des Girondins, radicalisées par un Proudhon, n’ont-elles pas davantage essaimé dans la vie politique française ? La passion de l’égalité l’aurait-elle emporté sur la passion de la liberté ?

Michel Onfray : Non, je ne crois pas au pouvoir autonome des idées… Les idées sont portées par des hommes, elles ne circulent pas dans le ciel des idées avec des majuscules platoniciennes : la Liberté, l’Égalité par exemple. Je reviens à mon idée de départ : dans l’Histoire, la prime ne revient pas à celui ou celle qui se trouve dans le sens de l’Histoire, mais à ceux qui auront déployé la brutalité la plus aveugle. Proudhon croyait au débat d’idées et a avancé les siennes dans un combat qu’il a voulu loyal avec Marx. Marx n’avait que faire de la loyauté, et il a bourré, les urnes dans les Internationales qui réunissaient une petite poignée de militais afin de prendre le pouvoir et de disposer du leadership de la contestation révolutionnaire européenne. Proudhon est mort avant la Commune, qui ne fut pas marxiste (raison pour laquelle Marx ne l’aimait pas), mais libertaire, et, pour partie, inspirée des idées proudhoniennes. La Commune ne se nomme pas par hasard la Commune ! Thiers accomplira le travail de Marx en décapitant le mouvement ouvrier anarchiste parisien et en faisant 20 000 morts parmi les communards. Je ne parle ni des déportés ni des exilés. Cette saignée dans les forces vives de la pensée libertaire (la même qu’accompliront les bolcheviques en massacrant les marins de Kronstadt qui, en 1921, réclamaient le pouvoir anarchiste des Soviets contre le pouvoir… jacobin du Parti). Ceux qui voulaient l’égalité ayant opté pour la violence armée, ils ont effectivement exterminé ceux qui voulaient la liberté pour l’organisation libertaire.

Le Point : Quand on se rend en province, si on entend un discours qui exige plus de liberté, plus de moyens, il y a deux autres discours : soit "Paris nous abandonne, ne nous écoute pas", soit l’inverse : "On se débrouille très bien sans Paris, on vit notre vie." Deux discours qu’on ne retrouve pas dans votre ouvrage…

Michel Onfray : Je ne sais pas quand et comment vous vous rendez en province, ni de quelle manière et pour combien de temps mais votre formulation témoigne que vous lui rendez visite de temps en temps, comme en voyage, voire en déplacement dans une zone tribale… Pour ma part, je ne me rends pas en province, car j’y vis. J’y vis depuis que j’y suis né, et je n’entend pas deux discours opposés comme dans un manuel de rhétorique "Paris nous abandonne" ou "On fait bien sans Paris"… Si vous me permettez, c’est plus subtil que ça… La pensée provinciale n’est pas binaire et primaire entre coiffes bretonnes et béret basque ; chucher et charcuterie corse. J’y trouve une pensée aussi diverse qu’on peut l’imaginer, probablement moins binaire et primaire que dans certains quartiers de Paris. J’y entends du bon sens, la fameuse "décence ordinaire" d’Orwell, peut-être même plus de bon sens que dans les mégalopoles où l’on croit penser quand on reprends le refrain des meutes. J’y constate de l’invention verbale, la truculence rabelaisienne n’y est pas morte. "Paris" est le moindre des soucis des provinciaux, qui savent, eux, au contraire des Parisiens, que Paris s’illusionne sur un pouvoir qu’il n’a plus depuis Bruxelles revient plus souvent dans les conversations que Paris, qui n’est que l’exécutant des basses oeuvres de la capitale du libéralisme européen.

Le Point : La crise actuelle est une crise de l’unité. Certains penseurs établissent un diagnostic rigoureusement inverse au vôtre : ils proposent de renforcer encore l’Etat en déréliction. Vous, vous préconisez une dilution de cette unité déjà mise à mal… N’est-ce pas suicidaire ?

Michel Onfray : Vous me faites dire ce que je ne dis pas… Je défend l’État et n’ai jamais aspiré à sa dilution, à sa disparition, à son abolition. Dans "Décoloniser les provinces", je renvoie explicitement aux derniers textes de Proudhon, dont "Théorie de la propriété", des textes dans lesquels il défend "l’État anarchiste" , un concept difficile à comprendre quand on été si longtemps formaté à l’idéologie dominante jacobine et qu’on tète le lait robespierriste depuis si longtemps ? L’État que je souhaite n’est pas la point émergée d’un iceberg jacobin théocratique, avec un chef qui emprunterait à la transcendance divine et serait un monarque de droit divin (comme avec tous nos présidents de la Vème République) et ferait descendre ses ordres jusqu’à ses sujets sur le monde, mais une construction girondine contractuelle qui se constituerai au fur et à mesure des remontées représentatives. Mon communalisme libertaire n’est pas une utopie agraire guère plus évoluée qu’au néo-lithique, mais une proposition d’organisation libertaire qui fasse de la base la puissance constitutive du sommet. Il faut abolir l’État transcendant pour réaliser un État immanent, mais nullement abolir tout un État !

Le Point : Cette République qui a colonisé la province, qui a mené une politique d’assimilation, a aussi promulgué en 1901 la loi sur les associations permettant un maquillage local horizontal, que vous louez. elle a aussi donné, au fil de quelques réformes - 1919, 194, 1944, 1956, 1982 -, de plus en plus de pouvoir à ces régions. On n’est donc pas dans le tout-jacobinisme…

Michel Onfray : Je n’aurai pas le ridicule d’estimer que ma préférence girondine m’oblige à dénigrer tout ce qui aura été jacobin ! Faudrait-il que je sois partisan de la peine de mort ou opposant à l’avortement parce que ces deux progrès ont été accompli dans la configuration de l’État jacobin ? Je ne suis pas aussi primaire que ça, et je sais reconnaître ce qu’il y a de juste et de bien chez mes adversaire - ce qui me vaut d’ailleurs de passer pour un ennemi de classe chez les coupeurs de tête… Pour le reste, il faudrait préciser que, dans la configuration jacobine, les réformes de décentralisation effectuées par les pouvoirs centralisateurs sont un peu comme l’ami juif de l’antisémitisme ou le copain noir des racistes : l’État centralisateur daigne confier aux régions le soin du traitement des ordures ménagères ou la gestion des transports scolaires… "Qu’est-ce qu’on dit à l’État ? - Merci !"

Le Point : Rejoignez-vous les analyses du géographe Christophe Guilluy, auteur de "La France périphérique", qui décrit ce fossé élargi entre le rural, le péri-urbain des petits Blanc d’une part, les banlieues d’immigrés et les centres-villes gentrifiés ?

Michel Onfray : Je sais que Christophe Guilluy est un marqueur du politiquement incorrect. J’ai donc plaisir à vous répondre franchement : oui.

Le Point : Le divorce Paris/province est une constante. Pourquoi n’a-t-on jamais assisté à un vote de protestation politique clair de la province à l’encontre de Paris ?

Michel Onfray : En vertu du point Godwin, le "point G" de notre époque, toute protestation de ce type est assimilée à une revendication qui se trouve bien vite renvoyée à Vichy, à Pétain, à "la terre qui, elle, ne ment pas" - une formule qu’on doit à Emmanuel Berl, grand bourgeois parisien, ami des surréaliste, apparenté aux Bergson et aux Proust, radical-socialiste… Ils sont peu nombreux, ceux qui, aujourd’hui, prennent le risque de passer pour des vichystes en défendant une idée juste parce qu’ils la croient juste…

Le Point : Pensez-vous que, pour l’élection à venir, la province va enfin prendre sa revanche sur Paris ?

Michel Onfray La province n’est pas en quête de revanche, mais de justice...

- Le Point du 13/04/2017


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