COMITE VALMY

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La lettre de Léosthène, le 25 juillet 2020 - n° 1492/2020

Politique interventionniste en Grande-Bretagne
Le conservatisme façon Boris Johnson
par Hélène Nouaille

Quinzième année, bihebdomadaire - http://www.leosthene.com

mardi 28 juillet 2020, par Comité Valmy


Le conservatisme façon Boris Johnson

« Assistons-nous à l’émergence de ce que l’on pourrait appeler le Johnsonisme ? » écrivait pour le Financial Times Camilla Cavendish, senior fellow à Harvard après le lancement de son « New Deal » par le premier ministre britannique Boris Johnson, fin juin. Un New Deal « si étatique qu’il a ressenti le besoin de s’affirmer, de manière surprenante : "Mes amis, je ne suis pas un communiste" » (1). Que cherche donc à faire Boris Johnson, qui en tant que maire de Londres était, reflétant l’état d’esprit de la capitale, « un libéral métropolitain » ? Certes, « le Premier ministre a souvent démenti les prédictions » des observateurs, fussent-ils attentifs. Mais comment et pourquoi a-t-il changé ?

Et d’abord, qu’a-t-il fait de si « étatique » ? Il a décidé, contre tous les principes libéraux, que l’Etat devait intervenir directement pour « créer les conditions nécessaires à l’économie de marché ». Ce qui va du soutien aux chômeurs partiels jusqu’aux investissements directs dans tous les secteurs touchés par la crise, y compris la santé – et dans les infrastructures du pays. Et au « rééquilibrage » entre le nord et le sud du royaume.

Bien sûr, il s’est référé à la politique rooseveltienne de grands travaux pour sortir de la crise de 1929 : « Je crois personnellement que ce que le gouvernement doit faire en ce moment est de poursuivre une politique interventionniste » a-t-il déclaré après avoir injecté 133 milliards de livres (145 milliards d’euros) pour faire face à la pandémie, puis, selon Challenges (2), « une nouvelle augmentation de 50 milliards de livres de son programme d’émissions obligataires pour la période avril-août, à 275 milliards, soit plus du double du montant levé sur l’ensemble de l’exercice budgétaire 2019-2020 ». N’oublions pas, nous l’avions relevé ici, que le Royaume s’est armé au préalable : il peut disposer de la création monétaire de la Banque d’Angleterre (BoE). Le 9 avril dernier, écrivions-nous, le Trésor et la BoE annonçaient conjointement avoir levé toute restriction (en temps normal 400 millions de livres) aux emprunts du gouvernement britannique à sa banque centrale. « Cette mesure temporaire fournira au gouvernement une source de liquidité supplémentaire, si nécessaire, pour lisser ses flux de trésorerie et soutenir le fonctionnement ordonné des marchés pendant la période de perturbation liée au Covid-19 ». Pas d’usine à gaz ici, une arme simple.

Mais il y a plus, nous dit encore le Financial Times ce 24 juillet (4) : « Le (nouveau) chancelier britannique Rishi Sunak élabore des plans pour une nouvelle banque d’infrastructure qui fournira des milliards de livres sterling de nouveaux fonds pour des projets d’investissement dans tout le pays, alors que les ministres cherchent à relancer la reprise économique de la Grande-Bretagne à la suite de la pandémie ». Les discussions sont en cours. L’idée ? « Comme il est peu probable que le Royaume-Uni reste membre de la Banque européenne d’investissement (BEI) après la fin de la période de transition de Brexit plus tard dans l’année, des discussions détaillées ont lieu à Whitehall sur la manière dont un nouveau prêteur public pourrait accélérer la modernisation des infrastructures britanniques qui grincent ». A l’automne, le chancelier devrait publier un document (‘‘Stratégie nationale des infrastructures’’) « détaillant plus de 100 milliards de livres de dépenses et présentant ses plans d’investissement à long terme ». L’avantage ? « Au cours de la dernière décennie, les investisseurs privés ont été désireux d’investir dans des infrastructures existantes où les taux de rendement étaient sûrs, mais ils ont été réticents à investir dans des projets nouveaux, qui sont souvent retardés, dépassent les budgets prévus et sont soumis à des taux de rendement très incertains ».

Mais si le gouvernement devient un « investisseur-participant, il réduit le risque pour les investisseurs privés ». De surcroît, « il pourrait également être moins coûteux pour le gouvernement de financer lui-même les projets en empruntant à un niveau historiquement bas ».

Bien sûr, ce Boris Johnson interventionniste provoque des grincements de dents chez les barons du parti conservateur. Certains ont été exclus, d’autres font de la résistance parce qu’ils craignent de perdre leur base électorale. Mais, appuyé par son conseiller Dominic Cummings, le Premier ministre semble sûr de lui. Peut-être parce qu’avant tout pragmatique, il a compris – et ce dès les élections qu’il a remportées de façon écrasante en 2019, comment rallier à lui une large partie du pays, en se déportant « à gauche » sans perdre une partie des conservateurs libéraux. Pouvons-nous comprendre ? Oui, répond l’ancien conseiller de Theresa May Nick Timothy - qui vient de publier un ouvrage, Remaking One Nation : The Future of Conservatism - dans un entretien accordé au Figaro (5). Qu’en est-il aujourd’hui du libéralisme ? « Vous avez un ‘‘libéralisme essentiel’’, avec lequel – à part une minorité d’extrémistes – nous tous en Occident pouvons être d’accord. Cela concerne essentiellement les institutions, les normes et les lois qui font fonctionner la démocratie parlementaire et une société libre : élections, Etat de droit, système judiciaire indépendant, presse libre, droits des minorités et économie de marché ». Mais il existe une deuxième acception, « le libéralisme d’élite : un ensemble de croyances partagées par les membres des classes dirigeantes et les institutions élitistes mais avec lesquelles la majorité du public n’est pas d’accord ». Quelles croyances ? Les bienfaits de « l’immigration de masse, du multiculturalisme, du marché du travail déréglementé, du soutien limité à la famille et de l’appartenance aux institutions supranationales ».

Ici, rappelons que Nick Timothy est britannique et parle des Britanniques, tant son analyse pourrait être appliquée d’autres sociétés. Mais il y a plus, ajoute-t-il, avec ce qu’il appelle le « cliquet ultralibéral » : « Là, la droite se concentre sur le fondamentalisme du marché et la gauche sur le libéralisme culturel, avec une politique identitaire de plus en plus militante. Ces deux courants se renforcent mutuellement et provoquent l’atomisation, la dislocation sociale et la division économique ».

Que fait Boris Johnson, donc ? Il réforme en grand. Il répond au « libéralisme essentiel » – fût-ce en respectant le verdict démocratique du référendum et en imposant le Brexit, mais aussi en privilégiant la communauté sur l’individu, d’une part. Ce qui lui permet de conquérir une partie des anciens Travaillistes. Mais il reste par ailleurs, quant aux valeurs culturelles, solidement conservateur. Ce qui lui permet de garder une partie des électeurs traditionnels du parti. Il en a la liberté parce qu’il s’est soustrait à la tutelle du « libéralisme d’élite » des institutions européennes, la légitimité électorale bien sûr, et, il faut le dire, un solide pragmatisme, tout britannique celui-là. Position qui explique peut-être sa fermeté à l’égard de Michel Barnier et des négociateurs européens – qui ont encore essuyé un échec le 23 juillet. Rien n’a changé depuis ce que nous constations en mai dernier (6) : Bruxelles souhaite obtenir un accord large qui supposerait que le Royaume-Uni reste proche des normes élaborées au cours des 46 ans de vie commune. Mais qui interprèterait l’application correcte des règlements ? Pour Bruxelles, cela va de soi : la Cour européenne de justice ; ce dont il n’est absolument pas question pour Londres qui a voulu quitter l’UE pour ne plus dépendre de la Cour, ni des normes de l’UE. Et qui veut reprendre sa liberté de négocier des accords commerciaux avec des pays tiers à sa convenance. Que demande le négociateur britannique, David Frost ? Un accord de libre-échange classique sur le modèle de celui conclu avec le Canada, par exemple. A défaut, on en reviendra aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Sauf trouvaille libératoire de la 11ème heure…

Conclusion ? « Le Johnsonisme, s’il existe », écrit enfin Camilla Cavendish (1), « s’appuie à gauche sur l’économie et à droite sur la culture. C’est une tentative de libérer l’esprit d’énergie et la productivité, au sein d’un grand État. Il correspond certainement à l’audace de Roosevelt ». A suivre…

Hélène Nouaille

Document :

Remaking One Nation, extrait traduit, Nick Timothy, le 4 mars 2020 https://briefingsforbritain.co.uk/remaking-one-nation/

(…) Au fur et à mesure que le temps passait et que la Grande-Bretagne n’avait toujours pas quitté l’Union européenne, ceux qui voulaient arrêter Brexit se sont enhardis. En privé, un ambassadeur britannique a dit à un ami en lui faisant un clin d’œil : "ne t’inquiète pas, nous allons y mettre fin". Et en public, bien sûr, les choses se sont un peu améliorées. Le Parlement a fait tout ce qu’il pouvait pour contrecarrer le référendum, jusqu’à la victoire écrasante de Boris Johnson aux élections de décembre.

Comprenons-nous vraiment pourquoi nos dirigeants se sont comportés ainsi ? Savons-nous pourquoi tant de nos politiciens et hauts fonctionnaires sont si séduits par le projet européen ? Savons-nous pourquoi ils méprisaient tant le peuple britannique parce qu’il votait pour notre propre cause ?

Une partie de la réponse, que je soutiens dans mon nouveau livre, réside dans les hypothèses philosophiques qui façonnent les croyances et les politiques de nos dirigeants. Bien sûr, de nombreux hommes politiques - et presque tous les fonctionnaires et experts technocrates appelés à façonner la politique - nient suivre une quelconque idéologie. Ils disent qu’ils croient en "ce qui marche". Mais si cette phrase est belle, elle est complètement fausse. Ils sont façonnés et conditionnés par les hypothèses de la philosophie libérale, et par des formes de plus en plus extrêmes d’ultralibéralisme qui s’étendent à gauche, à droite et au centre.

La réponse au Brexit n’est qu’un exemple de ce phénomène. Les élites libérales - qui, pendant des années, ont dirigé les principaux partis politiques et occupé des postes de haut niveau dans notre fonction publique, notre système judiciaire, nos universités et d’autres institutions - défendent des politiques qui sont rejetées par le public dans les sondages d’opinion et aux urnes. De l’immigration de masse et du multiculturalisme à la commercialisation des services publics et à la déréglementation du marché du travail, nos dirigeants défendent des positions libérales que la plupart d’entre nous rejettent.

Et ce n’est pas tout. Car les politiciens de gauche et de droite ont servi à créer un cliquet qui ne cesse de faire avancer l’ultralibéralisme. À droite, les fondamentalistes du marché pensent principalement à l’économie, tandis que les libéraux de gauche poursuivent leur programme de libéralisme culturel et de politique identitaire militante. Les deux camps peuvent tenter d’inverser certains changements effectués par l’autre, mais en général, la plupart restent, nous laissant avec la dislocation économique, l’atomisation sociale et un État laissé pour compte qui tente de recoller les morceaux.

Il en résulte un échec politique, un désenchantement démocratique et une crise politique. Les travailleurs ont été contraints par les forces jumelles de la mondialisation et des nouvelles technologies à travers l’Occident. Les travailleurs britanniques, en particulier, ont été terriblement exposés en raison de notre négligence effroyable de l’enseignement technique et professionnel, de nos piètres résultats en matière de R&D, de productivité et de compétitivité, et du mépris cynique des régions en dehors de Londres et du Sud-Est.

Dans le même temps, notre société s’est fracturée car les élites ont ignoré la crise de la classe ouvrière blanche et ont plutôt promu une politique identitaire militante qui s’attaque aux soi-disant privilèges des blancs et des hommes. Ignorant les nombreuses communautés qui n’ont pas le capital social, la confiance, les finances ou l’autonomie politique nécessaires pour se relancer, elles se sont contentées de croire que nous vivons dans une société méritocratique. Mais la méritocratie n’est souvent qu’un mirage : nos perspectives sont toujours déterminées - à un degré inacceptable - par l’éducation et la prospérité de nos parents. Pourtant, le mythe de la méritocratie permet aux personnes riches et prospères de croire que leurs réalisations ne sont dues qu’à elles-mêmes.

(…)

Notes :

(1) The Financial Times, le 3 juillet 2020, Camilla Cavendish, The Boris Johnson plan is far from conservatism
https://www.ft.com/content/5d7d7939-15ec-4840-bea2-b016ca0bcf9be

(2) Challenges/Reuters, le 29 juin 2020, GB : Johnson promet un « New Deal » à la Roosevelt pour relancer l’économie
https://www.challenges.fr/monde/gb-johnson-promet-un-new-deal-a-la-roosevelt-pour-relancer-l-economie_717048

(3) Voir Léosthène n° 1462/2020 du 11 avril 2020, Le Royaume-Uni, la BoE et l’arme monétaire

(4) The Financial Times, le 24 juillet 2020, Jim Pickard, Daniel Thomas et Gill Plimmer à Londres, UK Treasury draws up plans for infrastructure bank

https://www.ft.com/content/0d28fbfd-d829-429b-93ad-190332d2a636

(5) Le Figaro, le 24 juillet 2020, Arnaud de la Grange, entretien avec Nick Timothy : « Certains libéraux économiques et culturels ont été expulsés » du Parti conservateur
https://www.lefigaro.fr/international/nick-timothy-certains-liberaux-economiques-et-culturels-ont-ete-expulses-du-parti-conservateur-20200724

(6) Voir Léosthène n° 1463/2020 du 20 mai 2020, Brexit : un divorce fratricide

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 France APE 221E ISSN 1768-3289 Directeur de la publication : Yves Houspic (yhouspic@gmail.com) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2020. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés


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