COMITE VALMY

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Point de vue

Greta, Adèle, et George Floyd
par Gilles Questiaux

jeudi 23 juillet 2020, par Comité Valmy


la petite bourgeoisie se cherche dans la rue (une manif "pour le climat" en 2019)

Greta, Adèle, et George Floyd (en attendant la guerre)

Une succession de vagues traverse l’actualité mondiale, des vagues d’indignation ou d’enthousiasme collectif qui a chaque fois manifestent une forme d’opposition ou qui se veut telle à l’ordre mondial établi, en ce qu’il est rendu responsable respectivement du saccage de la nature, de l’oppression des femmes, et du racisme.

Évidemment si Greta et Adèle continuent à couler des jours heureux, ce n’est pas le cas de George Floyd. En ce sens le racisme subi par les prolétaires noirs est bien réel. Mais aucunement celui contre lequel bataillent les artistes et les stars de « Black Lives Matter ».

Avec des différences, il s’agit à chaque fois de réparer les torts subis par des individus opprimés par le « système » à cause de leur appartenance à une minorité ; dans le cas de l’écologisme cela conduit à des constructions aventureuses, comme celle des imaginaires « réfugiés climatiques » mais c’est toujours la même logique qui est à l’œuvre : rendre à un individu qui a été préalablement abstrait de toute détermination de son existence matérielle la plénitude de ses droits foulés au pieds non par le capitalisme, mais par les hommes sans qualités de la majorité.

Cette culpabilisation de la majorité a été initiée par la théorie imaginée par Hannah Arendt de la « banalité du mal » qui diffuse – et dilue- la responsabilité de la Shoah parmi tous les Allemands, et aujourd’hui tous les Européens (non anglosaxons !).

Mais ce qui caractérise aussi ces vagues, c’est le rôle décisif voire exclusif des médias. Ce sont des campagnes de presse, mais élargies aux nouveaux médias, qui exigent la participation active du public. Le peuple mondial qui s’exprime n’est pas séparable de la forme par laquelle il s’exprime. Le média est le message. Et on nous demande de croire que ce message unanime de tous les médias puissants et « mainstream » est transgressif, révolutionnaire, et qu’en répéter les éléments de langage comme des perroquets est faire preuve d’audace et d’indépendance d’esprit.

L’ordre mondial est donc compris comme une addition de phénomènes particuliers d’injustice ou de négatifs qu’il suffirait de combattre un par un, en convoquant des foules virtuelles sur les réseaux sociaux pour en couvrir d’opprobre les fauteurs. Il n’y a pas d’enquête à faire, rien à savoir de plus derrière l’évidence de ces phénomènes, rendus encore plus évidents par la répétition. La science, qui consiste à rechercher l’être réel derrière l’apparence est priée d’aller chercher ailleurs, sous peine d’être accusée d’inventer des complots.

Une attitude sectaire consisterait cependant à invalider l’ensemble des luttes qui passent par ces canaux douteux, au motif qu’elles ne peuvent pas atteindre la capitalisme, puisque les médias, qui sont au cœur du capitalisme le plus actuel, y participent et surenchérissent. Il va de soi que les questions qui passent ainsi successivement sur le devant de la scène sont des questions extraites de la réalité. Mais il est clair aussi qu’elles sont posées dans un cadre, qui lui n’est pas réel.

La critique du capitalisme n’est pas de l’ordre de la nuit où tous les chats sont gris : on ne peut pas raisonner suivant le schéma simpliste : le capitalisme étant la cause en dernière instance des phénomènes de la sphère juridique, intellectuelle et morale, pour résoudre tous ces problèmes il suffirait donc de l’abolir.

La difficulté n’est pas résolue mais renforcée par ce tour de passe-passe rhétorique qui met la question à l’envers. Il n’est pas envisageable d’abolir le racisme en abolissant le système économique et social où nous vivons, tout simplement parce qu’on voudrait alors atteindre le but le plus facile en passant d’abord par le plus difficile. Il est plus facile d’agir sur le racisme que sur l’exploitation.

Le capitalisme, contrairement à un texte juridique, ne peut pas s’abolir, il doit être supprimé (et simultanément conservé comme tout ce que l’histoire a effectivement supprimé), et parce que c’est précisément sur le terrain de l’idéologie que se joue la bataille principale ; c’est en remportant la bataille idéologique que les adversaires du capitalisme, base matérielle du monde matériellement vécu, le supprimeront, et les phénomènes de la sphère idéologique, dont le racisme, l’oppression des femmes, et l’irresponsabilité criminelle envers le milieu naturel sont autant de champs de bataille de la grande guerre des prolétaires contre le capital. Car en définitive, si vous n’êtes pas un prolétaire, vous ne souffrirez d’aucun de ces fléaux.

Si le féminisme, l’antiracisme et l’écologie sont des causes de mobilisation collectives bien réelles, il ne s’agit pas de ces causes que l’on peut reprocher au capitalisme en tant que système bien défini ; ce sont au contraire des causes que le capitalisme a tendu à résoudre et a effectivement résolu en partie, jusqu’à un certain point, et arrivé à ce point il rencontre des contradictions.

Lorsque le capital états-unien a décidé de prendre en charge l’empire mondial (empire de facto, non officiel mais empire bien concret, cimenté par la peur de la bourgeoisie de toute origine et de toute culture pour le communisme concrétisé par des centaines de bases militaires), en 1945, la lutte contre la discrimination raciale aux États-unis est devenue stratégique pour lui, pour ne pas voir basculer vers le camp socialiste un ou deux continents entiers. Et l’impérialisme a effectivement agit, au point d’envoyer l’armée en Arkansas, pour forcer les autorités locales élues par les ploucs à admettre les Noirs dans les écoles.

Le capitalisme moderne a effectivement amélioré le sort des minorités opprimées, mais maintenant, il ne peut agir qu’en inversant l’oppression : faire des opprimés d’hier les oppresseurs de demain. C’est à dire que dans la classe bourgeoise et dans la nombreuse et susceptible petite bourgeoisie mondialisée, la promotion des minorités est terminée, et qu’elles y bénéficient même d’une certaine « discrimination positive ».

Le capitalisme a apporté du progrès dans le passé. On ne peut pas reprocher aux militants des droits de l’homme qui s’investissent dans ces combats médiatisés la croyance aux droits de l’homme en soi, tout bourgeois soient-ils ! Ce qu’on peut leur reprocher, c’est de ne pas voir que le capitalisme comme système économique de la bourgeoisie a déjà tout résolu favorablement, autant qu’il est possible de faire sans changer la base économique et sociale du système. Il est vrai que la plupart de ces progrès ont eu lieu à l’époque où l’existence de l’URSS et du camp socialiste était un puissant stimulant des réformes progressistes dans le monde entier.

Sans doute a-t-on constaté au début de l’hégémonie capitaliste sur le monde, au XIXème siècle, une période de recul de la condition des femmes, un retour en force du colonialisme, le développement du racisme génocidaire et le début du saccage en grand de la planète (ou en tout cas un changement d’échelle de ce saccage), mais ces reculs civilisationnels ne sont pas imputables au capitalisme libéral dans ses principes, mais à la nécessité pour la bourgeoisie de composer avec les restes des structures féodales et monarchiques antérieures pour se consolider, et pour lutter contre la montée du prolétariat. On peut dire que la révolution bourgeoise n’a été parachevée dans le sens de l’affranchissement total de tous les individus abstraits de leur genre et de leur origine qu’au cours des années 1960 qui ont ouvert l’ère de l’individualisme de masse.

Globalement, on peut dire que les combats projetés sur la scène médiatique sont des combats déjà gagnés, et leurs militants des enfonceurs de porte ouverte, et leurs chefs des notables le plus souvent très bien subventionnés par des institutions officielles ou des Mécènes richissimes. La souffrance bien réelle des individus concernés par les incidents scandaleux qui paraissent dans l’actualité renvoie à leur statut de prolétaire, elle est traduite et trahie en termes de droits humains bafoués.

Le prolétaire, et c’est bien là sa croix dans le système des droits humains, n’est pas volé par l’exploitation, même s’il revient du marché du travail la peau tannée. Il n’a pas de droits à faire valoir, il n’en aura jamais, à moins de renverser l’ordre social dont le travail gratuit est la base.

La gauche est, il ne faut pas l’oublier, une catégorie de la politique bourgeoise, qui désigne la tendance politique qui compose avec les représentants des exploités en retraduisant de manière inadéquate leur revendications en termes de droits (opposables devant les tribunaux par ex). Et c’est toujours cette gauche qui est à l’œuvre dans notre actualité mondialisée.

Mais ce qui frappe aussi, c’est que de la manière dont elles sont posées, aucune solution des problèmes réels qui percent dans l’actualité n’est possible. Car il s’agit à chaque fois de traiter par le droit abstrait, en produisant de lois nouvelles et en traînant les contrevenants devant les tribunaux de guérir des maux qui ne sont pas de l’ordre du droit et à peine de l’ordre de la justice.

Il s’agit en fait d’action, et de campagnes qui ne sont pas pertinentes par rapport au but affiché.

Le réchauffement climatique est un phénomène d’ordre de grandeur séculaire que l’on cherche à débusquer dans des événements d’ordre journalier, ou annuels, et à réglementer à cette échelle, un éléphant qu’on veut contrôler avec une moustiquaire. Le phénomène ne pourra même pas être envisagé ni traité rationnellement avant la mise en place du socialisme à l’échelle mondiale.

Le racisme est un phénomène psychologique dont les causes sont complexes, mais qui ne résident pas dans les lois qui au contraire se sont multipliées pour en condamner l’expression du moindre soupçon, et qui pourraient bien contribuer au contraire à le relancer par l’atmosphère de suspicion généralisée créée par la redondance de textes inapplicables ; aussi « systémique » soit-il en Amérique du Nord, il est combattu par une batterie de lois qui devraient n’en rien laisser subsister si les lois pouvaient servir à ça.

Et il en est de même pour la discrimination et l’oppression des femmes.

Le vecteur d’action des révolutionnaires de médias est chaque fois la tentative de culpabilisation des masses des « hommes sans qualité », c’est à dire ne relevant pas d’une minorité. Or c’est l’oppression des masses par l’exploitation de leur travail qui est le problème politico-social principal, dont les phénomènes susmentionnés ne sont que des dérivations. Et j’ajoute que le rêve des individus véritablement maltraités, opprimés et surexploités du fait de leur appartenance à un groupe minoritaire est de disparaître dans l’indifférence et de se fondre dans la majorité et non pas d’arborer fièrement une identité séparatiste.

Racisme, misogynie, et saccage de la planète paraissent affecter toute l’humanité et pas seulement les prolétaires. Mais leur effet est bien différent, selon qu’on est de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie, du prolétariat, ou de l’humanité déclassée où ce dernier recrute.

Par exemple, une femme noire de la bourgeoisie, ministre ou femme d’affaire, subira rarement des insultes quant à la couleur de sa peau ou son sexe, et si elle arrive cette insulte sera sans conséquences au vu des possibilités nombreuses qu’offrira la suite de sa vie. Une femme noire du prolétariat, par exemple la femme de ménage de la précédente confrontée au racisme d’imbéciles inconscients en traînera les séquelles toute sa vie.

Sur les questions écologiques, de même : les vraies catastrophes écologiques, comme celle de l’amiante, affectent les travailleurs. La bourgeoisie qui prend l’avion n’est pas affectée par la catastrophe, elle est la catastrophe.

Ces campagnes qui se succèdent à un rythme accéléré, où tout doit changer pour que rien ne change (par exemple les statues sur les places publiques auxquelles en temps normal aucune personne de bon sens ne prête la moindre attention) n’empêchent pas le réel de faire retour. La pandémie du Covid 19 est un événement d’un autre acabit, un réel qui n’est pas un effet de réel, mais un grand autre : le monde matériel et biologique, indépendant et suprêmement indifférent aux discours.

Pendant que se déchaînent les guerres des ondes et des images, un changement important et réel lui aussi affecte la base économique, qui n’est rien autre que l’invention de la crise préventive.

La crise provoquée par la pandémie, dont le déroulement est paradoxal, se déroule à l’inverse du schéma normal de la crise économique : une crise se voit à ce que les producteurs n’arrivent pas à vendre leur produit, et la crise est là pour purger la surproduction de marchandises. Ici, au contraire, la purge à lieu au commencement, et on ne peut pas vendre parce que rien n’a été produit par les travailleurs confinés. C’est plutôt le schéma d’une guerre, ou d’une crise de subsistance d’Ancien Régime.

On peut d’ailleurs se demander si le confinement aurait été décrété du tout si la Chine n’avait pas donné l’exemple. Mais au vu de l’expérience, il n’a pas à être regretté par les défenseurs du système social mondial.

Mais quoiqu’il en soit, après la purge l’économie repart, et donc la baisse de la production semble faire l’économie de la crise au moins dans sa composante incontrôlée : effondrement des marchés, désordre monétaire, banqueroutes, etc.

En ce sens, la crise périodique plus ou moins attendue comme signal avant coureur du changement révolutionnaire se révèle désamorcée. Mais au prix d’une fuite en avant dans la création monétaire qui semblait déjà, la dernière fois, en 2008, de l’ordre de l’impossible. L’horizon de cette fuite, c’est finalement la guerre mondiale, sous une forme sans doute différente des guerres mondiales du XXème siècle, mais pas moins dangereuse, entre l’Occident et la Chine, autour de la question monétaire, autour du destin ultime du dollar comme monnaie mondiale qui permet à l’Occident de payer la production matérielle en monnaie de singe . Et la propagande de guerre est déjà en place, qui cherche à stigmatiser ses futurs adversaires sur la question des minorités.

Il n’y a au final que deux causes qui vaille la peine qu’on se batte : celle des prolétaires et celle des nations opprimées par l’impérialisme, parce qu’elles manifestent la contradiction terminale du capitalisme. Le capitalisme ne peut pas les résoudre, il ne peut que les aggraver. Il faut espérer que le passage au socialisme puisse faire l’économie d’une guerre mondiale, comme le capitalisme fait l’économie du krach.

GQ, 23 juin 2020

PS du 25 juin 2020

Avancer que le racisme est un problème résolu ne manquera pas de choquer, et pourra être contesté sur le terrain psychologique : on n’aura en effet aucun mal de trouver un contre-exemple raciste chez des particuliers ou dans des secteurs attardés de la société, ou d’exhiber à sa grande joie un néonazi affiché qu’on débusquera chez des identitaires blancs, qui sont supposés a priori plus racistes que les autres communautaristes, ou chez les policiers, par exemple. Mais le racisme qui peut être combattu politiquement n’est pas de cet ordre, il est écrit dans la loi ou dans les pratiques d’État, et sur ce terrain là, non seulement il n’existe plus, mais il s’est même dans une certaine mesure inversé, dans le sens de favoriser les minoritaires (évidemment, ce ne sont que les membres de la petite bourgeoisie montante dans ces minorités qui profitent de cette amorce de renversement).

Contrairement à ce que pensent les camarades du RCC, l’idéologie de la bourgeoisie du "nouvel âge du capitalisme" n’est pas le racisme, mais l’anti-racisme, tête de gondole de toute une série de discours pseudo-politiques inoffensifs pour le capitalisme et le MEDEF, discours lénifiants qui structurent la pensée petite bourgeoise sur le spectre politique qui va de LREM jusqu’au NPA (et le féminisme, et l’écologisme, et l’antispécisme, et le "bio", et le végétarisme, etc. etc .). Les "racisés" sont tous des prolétaires et ils ne sont pas prolétaires parce que renvoyé à leur "race", mais "racisés" parce que prolétaires, et que ça arrange bien les patrons d’opposer les prolétaires entre eux.

George Floyd est une victime de cette guerre entre prolétaires organisée par la bourgeoise, qui de droite à gauche de l’hémycicle chante la même chanson : les humains ne se distinguent pas par leur rôle dans la production, mais par la couleur de leur peau.

Quant aux "sans-papiers", les questions qu’ils soulèvent n’ont rien à voir avec le racisme, et vouloir les y amalgamer est une tentation démagogique, ou carrément un témoignage de mauvaise foi et de bêtise.

GQ,
relu le 23 juillet 2020


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