COMITE VALMY

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A quand un lycée Adama Traoré ?
par Descartes

lundi 13 juillet 2020, par Comité Valmy


A quand un lycée Adama Traoré ?

« Mon fils, que veux tu être quand tu seras grand ? Papa, quand je serai grand, je voudrais être victime » (conversation du XXIème siècle)

Colbert, Faidherbe, Ferry et autres « gloires de la France » n’ont qu’à bien se tenir. La Révolution est là, prête à sortir la guillotine et couper des têtes. Des têtes de statue, s’entend. Mais aussi à débaptiser des rues, des lycées, des stations de métro. Gare à celui qui ne saurait montrer patte blanche en matière de racisme, de sexisme, et d’une liste de « ismes » qui s’enrichit chaque jour. Parce que c’est bien connu, une fois que les dragons de vertu sont lâchés, par simple effet de surenchère on en arrive fatalement à exiger des punitions de plus en plus fortes pour des crimes de plus en plus petits. Au nom de l’antispécisme, on déboulonnera demain la statue de Raid, ce salaud qui refuse aux moustiques et aux cafards leur pitance.

Certains dénoncent une volonté de réécrire l’histoire. Ils ont tort : l’histoire est une connaissance scientifique, élaborée par le travail systématique sur les témoignages et les documents des historiens. C’est donc un savoir objectif, construit par la confrontation des subjectivités des spécialistes. On peut déboulonner la statue de Colbert ou de Faidherbe, on ne peut les effacer de l’histoire, parce que l’historien qui voudrait le faire aurait besoin pour cela d’ignorer une masse de documents et de témoignages de l’époque, sans compter sur l’œuvre immense du ministre de Louis XIV dont une partie est toujours avec nous aujourd’hui. Et ce faisant, il cesserait de faire du travail d’historien pour devenir au mieux un romancier, au pire un propagandiste.

Si l’on veut comprendre quelque chose à la vague de n’importe quoi qui déferle sur nous, il faut cesser d’imaginer que le but des militants « communautaires » est la réécriture de l’histoire. Si tel était le cas, ils nous proposeraient des documents, des témoignages, des recherches démontrant que l’histoire est autre que celle que nous connaissons. Ce n’est nullement le cas. Ce que ces militants nous disent est incorporé dans notre histoire depuis des décennies sinon de siècles. La paternité du « code noir » est bien connue et à ma connaissance aucun historien sérieux ne l’a jamais niée. Le parcours colonial de Faidherbe ou de Ferry est lui aussi parfaitement documenté, et n’a jamais été occulté. Les militants en question n’apportent aucun fait, aucune information nouvelle concernant ces personnages qui pourrait faire changer une lecture historique. La seule chose qu’ils nous proposent est une nouvelle lecture morale des faits connus et publiés depuis des décennies. Or, la morale et l’histoire, ce sont deux choses très différentes.

Certains historiens soulignent, à juste titre, que la question des statues n’a rien à voir avec l’histoire. Ils ont parfaitement raison. Le choix des personnalités qu’on statufie dans l’espace public et celles qui n’ont pas droit à ces honneurs est un choix qui n’a rien de scientifique. C’est un choix qui tient à la manière dont une société se représente elle-même à travers un « roman » qui lui est propre pour l’édification des générations successives. Un « roman » qui, en offrant en exemple une image quelque peu embellie de la vie de certains individus, promeut les qualités et les vertus que cette société juge important de transmettre. Si les auteurs du « roman national » français ont choisi Colbert ou Faidherbe ce n’est pas par hasard. On pourrait d’ailleurs se demander pourquoi la République, si sourcilleuse par rapport à tout ce qui sentait l’Ancien régime, a choisi de faire de Colbert, Napoléon ou de Richelieu des « grands hommes » dans le panthéon républicain. L’explication est simple : que ce soit Napoléon, Colbert, Richelieu ou Faidherbe, il s’agit de personnalités d’origine relativement modeste, devant leur promotion d’abord à leurs mérites, à leur puissance de travail, à leur rigueur, à leur patriotisme, à leur sens du bien commun, à leur hauteur de vues. Ce sont ces vertus que les statues proclament, bien plus que le « racisme » de l’un ou le « colonialisme » de l’autre.

Ce qui nous conduit je pense à la véritable question : si la statue de Colbert représente aux yeux de ceux qui les ont érigées les qualités de travail, de rigueur, de discipline, de sacrifice, n’est ce pas concevable qu’elles représentent exactement la même chose aux yeux de ceux qui veulent les abattre ? Que ce qui vaut à Napoléon, Colbert ou Faidherbe une telle détestation soit moins leur carrière coloniale ou leur « racisme » réel ou supposé que les vertus républicaines qu’ils représentent ?

Si vous trouvez cette idée farfelue, je vous invite à réfléchir à l’intéressant lièvre levé involontairement par Philippe Bernard (« Le Monde », 22 juin 2020) lorsqu’il écrit « Une station du RER francilien a été baptisée du nom de Rosa Parks, héroïne de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. Aucun héros noir français n’a eu le même honneur ». Pourtant, il y a un « héro noir français » qui a non seulement une station de métro mais aussi une place à Paris, sans compter un certain nombre de collèges et lycées en Ile de France et ailleurs : il s’agit vous l’aurez compris de Félix Eboué. Un grand monsieur que sa couleur de peau n’a pas empêché, dans la France des années 1930 et 1940, d’être successivement gouverneur de la Martinique, de la Guadeloupe, du Tchad, de l’Afrique équatoriale française, de rejoindre la France Libre et d’être fait compagnon de la Libération. Un parcours bien plus « héroïque », qui mérite à mon avis bien plus d’être donné en exemple aux jeunes à la peau foncée que celui de Rose Parks, sauf le respect dû à la militante américaine des droits civiques dont l’action se limite au refus de céder son siège dans le bus à un blanc, comme la loi de l’époque l’y obligeait. Alors, pourquoi Eboué n’est jamais offert comme modèle par les mouvements « anti-racistes » ? Pourquoi proposent-ils que ce soit le nom de Parks, et non celui d’Eboué, qui remplace Colbert au fronton du lycée de Thionville ou Faidherbe au lycée de Lille ?

La réponse me semble évidente. Parce que Eboué ne se distingue de Faidherbe ou de Colbert que par la couleur de peau. Symboliquement, il représente la même chose. Ses statues promeuvent les mêmes qualités, les mêmes vertus. Le parcours d’Eboué et celui de Faidherbe sont d’ailleurs d’un parallélisme étonnant : tous deux viennent d’un foyer modeste, tous deux doivent leur promotion sociale à leur mérite scolaire qui les conduit à obtenir une bourse puis à étudier dans une « grande école » leur donnant accès à la fonction publique. Tous deux exerceront des fonctions dirigeantes dans les colonies (gouverneur du Sénégal pour Faidherbe, du Tchad, d’Afrique équatoriale et des Antilles pour Eboué). Tous deux se distingueront par l’intelligence et l’humanité de leur gestion. Tous deux s’intéresseront aux cultures locales, apprendront les langues natives, tout en étant partisans de l’assimilation. Et tous deux se mettront du côté républicain et patriote (Faidherbe en 1870, Eboué en 1940). Voilà pourquoi Eboué ne peut pas être le « héros noir français » que les soi-disant « anti-racistes » se cherchent. Lui ériger une statue, c’est prendre le parti de l’assimilation, d’un noir qui n’était noir que de peau, et français de culture, de cœur, d’âme. Et dont la République a reconnu le mérite au point de le faire reposer au Panthéon parmi les gloires de la nation – privilège qui, accessoirement, n’a été accordé ni à Colbert, ni à Faidherbe. C’est pourquoi même un journaliste bienpensant comme Philippe Bernard, à l’heure de citer un « héros noir français », oublie Eboué : il est beaucoup trop « blanc » pour cela.

A la lumière de cette analyse, il faut maintenant se demander quel est le « roman » que les « anti-racistes » auto-désignés veulent construire et imposer à la place du « roman national » républicain. Et pour cela, rien de mieux que d’examiner quelle est la nature des personnalités qu’ils se choisissent comme symbole de leur combat. De ce point de vue, l’inauguration récente d’une peinture murale représentant Adama Traoré et George Floyd à laquelle assistait le ban et l’arrière ban des militants « anti-négrophobie » mais aussi – honte à eux – quelques élus de la République donne une petite idée. Là où le « roman national » français mettait en exergue le mérite et la vertu dans l’action, le « nouveau roman » met en avant la figure de la victime, qui n’a d’autre mérite, ne laisse d’autre œuvre que celle précisément d’avoir été victime d’une volonté extérieure. Adama Traoré ne laisse sur cette terre aucune réalisation, aucun ouvrage, aucun geste digne d’être retenu par l’histoire. Il rentre au Panthéon militant non pas à cause de ce qu’il était, mais à cause de ce qui lui est arrivé. De sa vie, le « nouveau roman » ne retient qu’une chose – sa mort – et préfère oublier le reste.

Si l’on veut caricaturer la situation, on peut dire que le problème des « anti-racistes » français est que la France n’est pas assez raciste. Dans un autre pays des gens comme Eboué, Senghor, Césaire, Fanon ou Monnerville auraient été empêchés d’étudier, cantonnés à des travaux subalternes, interdits de publier. Ils auraient alors pu être des « héros noirs ». Malheureusement pour les militants, ces personnages ont tous pu faire des études dans les institutions les plus prestigieuses et occuper des fonctions de premier plan. Ils ont été « assimilés ». C’est pour cela qu’il faut aller chercher aux Etats-Unis ou dans les bas-fonds de véritables victimes susceptibles de devenir des « héros noirs ».

Dans le « nouveau roman » victimaire, les hommes d’action et de mérite qu’étaient Colbert ou Faidherbe mais aussi Eboué ou Monnerville n’ont pas leur place. C’est pour cela, et non parce qu’ils auraient été des « colonialistes » qu’on déboulonne leurs statues. On notera d’ailleurs que certains de nos « anti-racistes » proposent d’ériger des statues à l’émir Abdelkader, dont on sait qu’il possédait des esclaves dans sa célèbre Smalah. Comment expliquer qu’on pardonne à Abdelkader ce qu’on reproche à Colbert ? C’est que, voyez-vous, l’émir Abdelkader a perdu la bataille, c’est une victime. Et lorsqu’on est une victime, tous vos péchés sont vite pardonnés, y compris lorsqu’il s’agit de « crimes contre l’humanité ».

Le combat aujourd’hui n’est donc pas celui de l’histoire, qui en tant que pratique scientifique est à l’abri de ce genre de vicissitudes. On pourra faire des statues d’Adama Traoré ou mettre son nom sur le fronton de nos lycées, cela restera une façade et sa contribution historique ne sera jamais celle d’un Colbert ou d’un Faidherbe. Ce n’est pas non plus un combat pour la mémoire, comme disent certains, parce que l’objectif des « anti-racistes » n’a rien de mémoriel. La question posée ici est moins celle du passé que celle de l’avenir, de la vision qu’on présente à nos jeunes de notre constitution en tant que collectivité, des qualités et vertus qu’on entend promouvoir et des exemples qu’on lui donne à cet effet. C’est en cela que mettre au fronton du lycée le nom de Pascal ou celui de Coluche, celui de Colbert ou celui d’Adama Traoré n’est pas indifférent. Raconter la saga colbertienne – l’homme dont on disait dans les salles de classe que « plus il avait du travail, plus il était content » – ne transmet pas du tout le même message que raconter l’histoire d’une « victime des violences policières » au passé louche.

Le grand n’importe quoi que nous observons aujourd’hui tient à la convergence entre un petit groupe qui cultive les ressentiments communautaires pour se trouver une base de pouvoir et une gauche radicale pour qui les figures de Colbert, Faidherbe, Napoléon ou même Eboué sont détestables, non parce qu’elles auraient été colonialistes ou négrophobes, mais parce qu’elles représentent des qualités et vertus républicaines que cette « gauche » ne porte plus. Défendre la place de Colbert, de Faidherbe, de Napoléon, d’Eboué dans notre « roman national », c’est d’abord et surtout défendre contre les marchands de ressentiments l’idée qu’il y a des valeurs positives à transmettre à nos jeunes : le savoir, le travail, l’effort, la rigueur, le service du bien commun, et je dirais même cette « common decency » dont parlait Orwell à propos des classes populaires. Adama Traoré est-il l’icône qui peut mieux que Colbert servir à transmettre ces valeurs ? Qu’on me permette d’en douter.

Alors, camarades « progressistes » – ne parlons plus de « gauche », elle n’existe plus – vous feriez bien de réfléchir avant de participer à certaines manifestations, de signer certaines pétitions. Et vous feriez encore mieux de vous demander ce qu’on combat exactement lorsqu’on abat la statue de Colbert et on peint des murs à la gloire d’Adama Traoré. Dis-moi qui tu donnes en exemple, et je te dirais qui tu es.

le 28 juin 2020

Descartes
« pro rege saepe, pro patria semper »<


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