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Tout homme est un roi nègre,
par François de Negroni
(#whiteface #Sankara #Fanon #BLM #Heine)

jeudi 2 juillet 2020, par Comité Valmy


Thomas Sankara / Frantz Fanon / Heinrich Heine

Tout homme est un roi nègre,
(#whiteface #Sankara #Fanon #BLM #Heine)

« Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde, pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham »

Arthur Rimbaud

En 1817, le major Thomas Edward Bowditch, officier britannique de sa Royale Majesté, est dépêché auprès du chef des Ashantis, Osei Bonsu ; il a pour mission de signer un traité d’amitié avec ce souverain, le plus puissant de l’Afrique subsaharienne, qui règne sur un territoire débordant largement les frontières du Ghana d’aujourd’hui. Notre major est peintre amateur, à ses heures perdues. Et, par entregent diplomatique bien compris, il s’emploie, durant son séjour, à portraiturer les personnages remarquables et opulents s’affairant à la Cour. Il prend pour modèles quelques dignitaires, certaines des superbes co-épouses du monarque, et, à sa demande, Osei Bonsu en personne. Ce dernier suit avec intérêt, jour après jour, la progression du tableau. Mais, malgré les efforts complaisants de l’artiste pour le mettre en valeur, dans le décor de ses attributs royaux – tabouret, sabre et parasol – le souverain manifeste des signes de contrariété croissants face au dévoilement de son image. Et, à l’approche du stade terminal, du dernier coup de pinceau, il finira par prier Bowdich de lui repeindre le visage en blanc. Première whiteface historiquement attestée. Du moins en miroir. Sur le mode symbolique et pictural de la retouche, avant que n’advienne moins de deux siècles plus tard les technologies photographiques, puis informatiques, de métamorphose physique à la carte.

« Tout homme est un roi nègre, et voudrait paraître devant le public sous une autre couleur que celle dont la fatalité l’a barbouillé », commentera magnifiquement Heinrich Heine, à qui l’anecdote avait été rapportée. Un tel argument aurait pu (et du) clore le débat, si l’exploitation féroce d’une part, les usages et leurs interprétations de l’autre, ne s’étaient pas entraidés à dévoyer cette liberté ludique de toiser la fatalité.

Durant la colonisation et l’ère post-coloniale en Afrique, parmi les afro-descendants des Amériques et d’Europe, se développe un marketing de la whiteface, non plus sous forme de barbouillage, mais au moyen de procédés cosmétiques sophistiqués et d’artifices indexés aux critères esthétiques de la blanchité. Éclaircissement de la peau, décrêpage des chevelures. Depuis les pommades rudimentaires de fabrication artisanale jusqu’aux techniques dermatologiques pointues de dépigmentation et autres traitements au long cours par injections intra-veineuses, des postiches bas de gamme, aux lissages, aux extensions et aux teintures en blond platine. Autant de transformations éminemment profitables en termes d’attractivité et de capital statutaire sur le marché de la séduction et du mariage. Sites de rencontre et petites annonces en témoignent sans désemparer dans l’univers urbain subsaharien : « H mûr bonne situation cherche JF peau claire cheveux lisses en vue relation durable » Un phénomène qui touche donc pour l’essentiel le sexe féminin ; le modèle anthropologique de l’Africain mâle, associé au fantasme d’une virilité primordiale, résiste à ces formes complexes de ripolinage, si l’on excepte quelques cas notoires, dont celui du pathétique Michael Jackson.

Savoureuse cascade de paradoxes : si une Occidentale investit sa frivolité de citoyenne du monde dans la confection ridicule de tresses ou le port de pagnes exotiques, elle sera blâmée et accusée de néo-colonialisme, voire d’« appropriation culturelle », par quelques indigénistes grincheuses et le gratin des stars noires hollywoodiennes, dont le whiteface, cent fois remis sur le métier et charcuté à l’envi, a éconduit les caractéristiques morphologiques négroïdes les plus authentiques. Comme le note finement Cécile Sow : « À quoi bon déboulonner Faidherbe quand la dépigmentation et les perruques sont en vogue ? » En effet. Et l’on invite ces tigresses de chiffon, de wax made in China, à relire les thèses d’Arghiri Emmanuel sur L’Échange inégal.

Enjambons cent cinquante-quatre ans, et passons de Osei Bonsu au non moins grand Thomas Sankara. Nous sommes le 6 juin 1971, à l’Université de Madagascar, Antananarivo, autre capitale de reines et de rois célèbres. Les étudiants à l’École de journalisme, où j’enseigne la sociologie, organisent leur fête de fin d’année scolaire et vont, à cette occasion, gratifier leurs professeurs français d’un spectacle à la fois parodique et cathartique. Ils déboulent sur l’estrade arborant le look expatrié, sous sa variante coopérante vacancière débraillée, et, le visage tartiné de blanc, s’en donnent à cœur joie, imitant les attitudes et les expressions des uns et des autres, mimant leurs tics de langage, restituant leur paternalisme onctueux de chrétiens de gauche ou leur messianisme tiers-mondiste autopunitif ou leur pédagogisme borné et obsessionnel. Mes confrères et moi en prenons tous pour notre grade mais faisons contre pâle figure bonne fortune. N’avons-nous pas vocation à être des vecteurs d’émancipation, comme le proclame sans rire la propagande ministérielle ? L’élève-officier Sankara, qui étudie nos cours polycopiés à l’Académie Militaire d’Antsirabé, et auquel je raconterai quelques mois plus tard cette soirée transformiste, me rétorquera en se marrant : « Vous, les profs, auriez dû vous badigeonner la tête au cirage noir. Cela aurait rétabli l’équilibre des forces ».

Comment donc ? Sankara, l’idole justifiée des jeunesses panafricaines et bien davantage, le porte-voix, par-delà sa mort, de tous les damnés de la terre, cet homme-là amateur de blackface ! Message transmis en recommandé au CRAN, aux associations militantes contre la négrophobie, aux déconstructeurs de l’imaginaire colonial, à Egountchi (tchi-tchi) Behanzin, à Kémi (Chichi) Seba, à Lilian Thuram, à notre Antigone racisée, ainsi qu’au gandin multiculturaliste Justin Trudeau, désormais pénitent à vie. Et avis aux iconoclastes : la statue géante du légendaire « Che africain », au demeurant peu mis à son avantage par cette monumentale réalisation plastique, vient d’être érigée et inaugurée à Ouagadougou, sur les lieux mêmes où fut perpétué son assassinat, le 15 octobre 1987.

Le blackface en effet, depuis quelques années, est devenu le marqueur absolu de la martyrologie noire, en référence à une vieille pratique raciste nord-américaine. Les coupables leucodermes de souche l’ont payé médiatiquement au prix fort et se sont vus sommés de présenter leurs plus plates excuses aux représentants de la communauté bafouée par leur geste inconséquent. Pourtant, qu’il y-a-t-il de commun entre le masque clownesque caricatural vulgarisé par des ségrégationnistes étasuniens bas du front, descendants d’esclavagistes et de lyncheurs - les mêmes qui ont buté George Floyd - et la tradition enfantine ou carnavalesque du grimage, qui consiste à redistribuer aléatoirement des signifiants physiques de base, en fonçant, blafardant, jaunissant ou rougissant, sa peau ? Absolument rien n’en déplaise aux donneurs de leçons de toutes les couleurs, depuis les théoriciens bouffis d’arrogance du combat intersectionnel jusqu’à leurs petites mains tagueuses recrutées parmi les minorités délaissées. Les sacrosaintes notions de dignité ou de respect sont dorénavant conçues et thématisées sous l’angle de la responsabilisation historique et des réparations rétroactives afférentes, dans un climat éthique général d’imprescriptibilité des comportements à orientation ethnocidaire. Le retour de bâton de la « paix blanche ». Elles alimentent de la sorte chez l’individu caucasien et droit-de-l’hommiste, par ailleurs dispensé au quotidien des contrôles au faciès, une culpabilisation ontologique - lui qui se trouve déjà terrorisé par la potentielle charge sémantique dépréciative de ses euphémisations successives : « Dois-je dire Black ? Dois-je dire non Européen ? » Conscience malheureuse du fameux privilège blanc périodiquement réactivée par la publication carnassière d’une iconographie brute de décoffrage, dont Pascal Blanchard le mal nommé a fait son chatoyant et fructueux fonds de commerce : traite négrière, sexe colonial, zoos humains… Se généralisent les battements de coulpe, sont débaptisés des collèges ou des rues, les marques des produits de beauté s’autocensurent, pendant que gonflent les cagnottes de la rédemption.

Est-il encore permis, en ces temps émotifs où se débine la pensée critique, de réactualiser l’intuition philosophique de Heine à la lumière des analyses politiques de Frantz Fanon - l’auteur de chevet de Sankara, pour fermer la boucle ? « Tout homme est un roi nègre », dit le premier, tandis que l’autre ajoute comme en écho : « Je ne veux pas être la victime de la ruse d’un monde noir », « Je n’ai pas le devoir d’être ceci ou cela », « Il n’y a pas de mission nègre, il n’y a pas de fardeau blanc », « Je suis mon propre fondement », « C’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j’introduis le cycle de ma liberté », « Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d’une culpabilité envers le passé de ma race » Bref, ces deux relégués, le poète juif-allemand, ami de Marx, et le penseur franco-martiniquais, disciple de Sartre, nous rappellent, chacun à leur manière, que l’affirmation identitaire, sur le mode victimaire ou suprémaciste, ne constitue jamais une parade convaincante ni efficace au racisme. Mais que, par-delà le travail mémoriel et les discriminations brutales du présent, à rebours des jérémiades ou des génuflexions, il faut chercher une réponse objective à travers un effort de reprise sur soi, de lucidité, de dépouillement des séquelles de l’esclavage ou de la colonisation. « Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la tour substantialisée du passé, insiste Fanon. Nègres et Blancs doivent s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication : toucher l’Autre, sentir l’Autre, se révéler l’Autre. Et il n’est pas interdit à cette confrontation positive des altérités de narguer les vents dominants contraires et de prendre un tour facétieux, lorsqu’il s’agit de se débarbouiller des fatalités natales. A toi la farine, à moi le goudron.

François de Negroni
1 Juillet 2020

Photo extraite de la vidéo "Ending racism together", à découvrir ci-dessous, qui circule (a priori) depuis 2019

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