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Censure d’Autant en emporte le vent : « L’antiracisme rend désormais impossible toute nuance »
Par Anne-Sophie Chazaud

vendredi 12 juin 2020, par Comité Valmy


Vivien Leigh. Wikimedia _

Censure d’Autant en emporte le vent :
« L’antiracisme rend désormais impossible toute nuance »

FIGAROVOX/TRIBUNE - La censure est l’outil préféré des activistes de tout bord, regrette Anne-Sophie Chazaud qui déplore la polémique ayant abouti au retrait d’Autant en emporte le vent de la plateforme HBO. Elle y voit la manifestation d’une volonté totalitaire de rééducation culturelle.

Anne-Sophie Chazaud est chercheuse au Collège doctoral de Philosophie (UCLY) et auteur de Liberté d’inexpression, des formes contemporaines de la censure (l’Artilleur, parution reportée à septembre 2020).

Il avait été imaginé beaucoup de scénarios sur le « monde d’après » la crise sanitaire. Et probablement Victor Fleming, le réalisateur d’Autant en emporte le vent, ce monument de l’histoire du cinéma qui fait aujourd’hui l’objet d’une censure de la part de la plateforme HBO Max, en aurait-il dressé quelque fresque hollywoodienne somptueuse. Mais personne n’avait anticipé la brutale décompensation hystérique d’un gauchisme culturel devenu fou auquel le meurtre de George Floyd a fourni le prétexte et dont il a allumé la mèche.

Si l’indignation face à l’insoutenable violence policière subie par cet habitant noir du Minnesota de la part d’un policier blanc est saine et légitime comme doit l’être la réaction face à toute violence similaire à l’égard de qui que ce soit, les scènes délirantes auxquelles le traitement de cette tragédie donne lieu semblent relever bien davantage de la folie collective voire de la psychiatrie lourde.

La censure, on en a désormais pris l’habitude,
est l’un des outils favoris des activistes, militants
« woke » et autres Social Justice Warriors.

Psychodrames publics, danses de Saint-Guy et convulsions dignes du cimetière de Saint-Médard en version 2.0, théâtralisations perverses d’une repentance qui n’ont rien à envier à la Révolution culturelle chinoise, pathos généralisé : tous les ingrédients sont là, de ce qui constitue la « société du spectacle » analysée dès 1967 par Guy Debord dans ce moment spécifique de l’américanisation de la civilisation, où la transparence et la pureté morale mises en scène (et c’est bien la mise en scène qui compte : il faut être vu pleurant, il faut être vu s’agenouillant, il faut être vu s’indignant, il faut être vu « antifasciste ») servent de liquide placentaire dans lequel la valeur d’échange suprême constituée par la matrice antiraciste -et remplaçant toute forme de dialectique sociale- devenue obsessionnelle circule à pleins tuyaux.

La censure, on en a désormais pris l’habitude, est l’un des outils favoris des activistes, militants « woke » et autres Social Justice Warriors, et le quotidien de l’actualité « culturelle » (les guillemets s’imposent) regorge de ces inquisitions parfois violentes s’abattant sur le patrimoine et les œuvres de l’esprit, quelque jugement que l’on porte esthétiquement sur la valeur de celles-ci. Il serait impossible d’en dresser un tableau exhaustif tant le tir d’artillerie est soutenu. Rien que pour ces derniers jours, on a vu la statue de Churchill, l’un des grands combattants du nazisme, souillée et taguée pour des accusations de racisme, tandis que de ce côté du Channel certains participants de l’opportuniste mouvement pour Adama Traoré, dénonçant quelque fantasmatique racisme systémique français, enflammés notamment par les harangues de la Ligue de Défense Noire Africaine- laquelle s’était par exemple déjà distinguée en faisant censurer par l’intimidation et la violence la pièce d’Eschyle Les Suppliantes à la Sorbonne pour d’incultes et obscures accusations de blackface- , invitaient aimablement lors d’une manifestation à déboulonner la statue de Colbert, ce « gros fils de pute ». Sur ces entrefaites, J.K.Rowling, l’auteur de la saga Harry Potter, devait quant à elle faire face, dans un autre compartiment de la « cage aux phobes », à une grotesque bronca pour avoir osé ironiser avec beaucoup de drôlerie sur le fait que ce sont les femmes qui ont leurs règles, et non des « personnes » mystérieuses (« Je suis sûre qu’il y avait un mot pour ces gens-là auparavant. Est-ce que quelqu’un peut m’aider ? »), ce qui a été jugé sacrilège et transphobe. On en viendrait presque à regretter le confinement…

Le mot doit être la chose, et la chose est interdite
de toute polysémie, de toute vision « autre »
que celle qui est politiquement admissible.

Si Autant en emporte le vent demeure encore aujourd’hui le plus grand succès cinématographique de tous les temps, il fait régulièrement l’objet d’attaques et de tentatives de censure en raison de la vision idéalisée du Sud esclavagiste qui y est représentée. Les yeux de Vivien Leigh, le sourire enjôleur et moqueur de Clark Gable, les flammes d’Atlanta, la Terre sacrée de Tara comptent bien peu au regard de causes militantes qui ne tolèrent pas la notion même de représentation : les anathèmes, souvent initiés par le monde universitaire américain jamais en retard d’une élucubration loufoque, pour cause de « révisionnisme », portent notamment sur le fait de présenter la guerre de Sécession sur son versant sudiste, complaisamment, comme une défense de la « Lost Cause », la « cause perdue », comme la défense d’un art de vivre attaqué puis regretté, comme une lutte pour préserver l’ indépendance politique, plutôt qu’une volonté de perpétuer le système socio-économique de l’esclavagisme. On ignorait que la littérature, le cinéma, les représentations artistiques d’une façon générale, avaient pour vocation de réciter des vérités historiques ou des leçons de morale comme autant de catéchismes autorisés. On ignorait que ces œuvres devaient être désormais privées de leur indispensable charge subjective, quand bien même celle-ci se heurterait à l’Histoire avec sa grande hache.

À travers ce phénomène d’hystérie, c’est l’impossibilité même de la représentation qui se manifeste : le mot doit être la chose, et la chose est interdite de toute polysémie, de toute vision « autre » que celle qui est politiquement admissible. Il ne peut y avoir qu’une Vérité au sein de la dystopie orwellienne dans laquelle notre civilisation a sombré. Qu’importe alors la sensibilité propre de l’auteur, en l’occurrence Margaret Mitchell, qui avait à cœur de retracer les souvenirs et sensations du Sud, de la Géorgie et de cette société dont elle était issue. Qu’importe le jeu des acteurs, qu’importe la somptuosité inédite du Technicolor, qu’importe l’incendie inoubliable d’Atlanta, qu’importe qu’il puisse exister une réelle beauté des causes perdues fussent-elles terriblement et tragiquement injustes et des mondes engloutis, qu’importe qu’il existe des Fleurs du mal, qu’importe que les réalités psychologiques et affectives soient complexes, qu’importe que, dans une Amérique encore profondément ségrégationniste, Hattie McDaniel (incarnant le personnage de Mamma) soit la première actrice noire à se voir décerner un oscar,- il est bien trop aisé de la considérer plutôt comme une « négresse de maison », une « bounty », une « collabo », selon la terminologie vindicative à la mode : la seule chose recevable est le message politique, le plus manichéen possible, c’est-à-dire, exactement, tout blanc ou tout noir. La nuance n’est pas de mise.

Le film fera l’objet d’une remise en ligne
dans le catalogue d’HBO Max, mais sera
assorti d’un propos explicatif destiné à le recontextualiser.

Ce qui probablement séduit, trouble, fascine et dérange le plus les opposants à ce film, c’est que le personnage central de Scarlett O’Hara, à laquelle des générations de jeunes filles se sont identifiées, tire sa force de sa résilience face à l’adversité, obtient son salut, y compris moral, de sa défaite et de sa déchéance (aussi bien sentimentale que « politique »). Qu’opposer à la puissance chtonienne de la terre rouge de Tara ? On comprend bien la puissance subversive de cette résilience, quand bien même la cause initiale est indéfendable…

Le film fera l’objet d’une remise en ligne dans le catalogue d’HBO Max, mais sera assorti, dit-on, d’un propos explicatif destiné à le recontextualiser. Nous ne sommes pas loin d’une époque où désormais chaque œuvre du passé (celles du présent sont formatées avant même leur conception grâce à l’action vigilante des « sensitivity readers » et autres maîtres censeurs qui veillent sur le politiquement correct des créations artistiques) sera systématiquement soit expurgée, soit interdite, soit agrémentée d’un long catéchisme et d’une mise en garde rigoureuse. On se souvient que la Manchester Art Gallery retirait en 2018 le tableau préraphaélite Hylas et les Nymphes, faisant figurer à la place de l’œuvre jugée sexiste, une page de texte « contextualisant » cette censure et la justifiant, dans un salmigondis de la plus belle facture : « Cette galerie présente le corps des femmes soit en tant que “forme passive décorative”, soit en tant que “femme fatale”. Remettons en cause ce fantasme victorien ! Cette galerie existe dans un monde traversé par des questions de genre, de race, de sexualité et de classe qui nous affectent tous. Comment les œuvres d’art peuvent-elles nous parler d’une façon plus contemporaine et pertinente ? ». Il est à noter que les militants de l’agenda sociétal devenu fou, lesquels finissent par nuire, dans leur outrance, aux causes qu’ils croient défendre, font toujours le pari de la bêtise du spectateur, du visiteur, du lecteur, peut-être en raison de leurs propres limites intellectuelles, spectateur supposé inculte et incapable de rectifier par lui-même le décalage existant entre l’œuvre représentée et la réalité historique, sociale, scientifique des faits représentés. Plus la culture est bavarde, plus elle a besoin de s’entourer de métatexte, paratexte, épitexte et tout le fatras d’appareil critique désormais incontournable, de contextualisation, de cartels explicatifs sans fin, plus elle croit produire de l’éducation culturelle, historique, à visée moralisatrice, et plus, en réalité, elle alimente et contribue de manière systémique la bêtise collective.

Gageons que, sur le temps long, ce sont autant de soubresauts et d’inepties que le vent emportera…

Anne-Sophie Chazaud
11 juin 2020


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