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LIBYE : DÉCLIN DE L’OCCIDENT,
ESSOR RUSSE ET TURC...
par Guillaume Berlat

lundi 8 juin 2020, par Comité Valmy


LIBYE : DÉCLIN DE L’OCCIDENT,
ESSOR RUSSE ET TURC…

« Qui sème le vent récolte la tempête »1. Celui qui provoque des différends risque la querelle. Autrement, quand on provoque de petits troubles, on en récolte de plus importants. Ce proverbe signifie également que quand on provoque le désordre, il ne faut pas s’étonner des conséquences2.Et c’est bien le moins que l’on puisse dire à propos de l’évolution de la situation en Libye depuis l’intervention occidentale, en 2011, dans ce pays au chaos indescriptible qui y règne depuis cette époque bénie pour les marchands d’armes et autres passeurs mais honnie par les faiseurs de paix et les chercheurs de paix et de stabilité dans le pays et dans la région. Les incendiaires ont allumé le feu dans un pays fracturé, ne tenant que par la main de fer du Guide libyen. Le résultat est là, devant nos yeux, une guerre de dix dont personne ne parvient à venir à bout. Après le moment occidental en 2011, vient le temps du duel russo-turc en 2020.

LA LIBYE DE KADHAFI EN 2011 :
LE MOMENT OCCIDENTAL

Les succès d’un jour ne font pas les succès de toujours.

Un succès éphémère pour la coalition

Le succès de l’intervention en Libye s’apprécie sur le temps court et sur le temps long.

Les mirages du temps court. Agissant sous mandat de la Ligue des Etats arabes et de l’ONU (résolution 1973 du Conseil de sécurité du 11 mars 2011), l’opération « Unified Protector » est présentée comme un conflit « propre », conduit uniquement depuis les airs et la mer. Elle est l’une des missions les plus courtes de l’OTAN mais aussi l’une des moins controversées. Après 204 jours, le régime du colonel Kadhafi chute et de nombreuses vies humaines sont épargnées. Certains en concluent que l’intervention en Libye préfigure les conflits de demain, concrétisant la « tolérance zéro » en matière de pertes humaines3. La faille de ce raisonnement est double. Elle laisse penser que la seule supériorité aérienne de l’OTAN a été suffisante pour défaire l’adversaire alors que la vraie bataille a été menée au sol par les éléments armés du Conseil national de transition (CNT) appuyés par les troupes du Qatar, de la Jordanie et des Emirats arabes unis. Elle fait l’impasse sur les 30 000 victimes (civils et combattants rebelles) dont certaines imputables à l’OTAN et les violations des droits de l’homme de grande ampleur rapportées par l’ONU.

Les impératifs du temps long. Toute médaille a son revers. La réalité apparait plus nuancée au fil du temps. Nous sommes loin de l’intervention modèle louée par les thuriféraires de l’Alliance atlantique4 et par ceux qui envisageaient l’émergence d’un « croissant démocratique » allant du Caire à Tunis sous la surveillance de la communauté internationale grâce à la mission d’assistance des Nations unies en Libye (MANUL)5. L’effacement des Etats-Unis au profit des Etats européens dans la conduite des opérations ne résout rien. Plusieurs facteurs se conjuguent pour fragiliser la victoire militaire de la coalition : faiblesse des structures étatiques pouvant déboucher sur une désintégration de la Libye ; extrémisme musulman bénéficiant de l’appui d’anciens combattants d’Afghanistan ; existence de minorités non arabes qui aspirent à la reconnaissance de leurs droits (Berbères, Touaregs, Toubous…) et surtout fragmentation sociale, ethnique du pays (140 tribus dont certaines sont très puissantes). L’objectif ultime d’une guerre ou d’une intervention militaire est de garantir la paix intérieure et la sécurité internationale.

Un pays incontrôlable. Le résultat de l’intervention est un chaos institutionnel et sécuritaire. Il ne faisait aucun doute qu’« une fois que les armes seraient rentrées dans le pays, il serait difficile de les contrôler et elles pourraient facilement tomber entre les mains d’extrémistes »6. Américains, Britanniques et Français n’ont pas médité cette leçon avant de déverser des tonnes d’armes en Libye… sans compter celles qui ont été prises aux forces « loyalistes » par les hommes du CNT. Le défi de la circulation des armes n’est pas encore relevé. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en août 2011, les autorités libyennes sont dans l’incapacité de rétablir l’ordre dans le pays plongé dans le désordre et sous la coupe de multiples milices. « La Libye, c’est la lutte de tous contre tous » (Patrick Haimzadeh). Avec l’ouverture de la boîte de Pandore, salafistes, wahabites, indépendantistes de l’Est, chefs de tribus rivales, milices mafieuses impliquées dans divers trafics, y compris d’armes, déploient leurs activités selon des agendas et des alliances mouvantes. La Libye est la plaque tournante du trafic d’armes, du terrorisme et de l’immigration clandestine vers l’Europe.

Un pays ingouvernable. Quand il s’agit de renverser un gouvernement, les Occidentaux sont excellents. Ils sont cependant incapables d’instituer un gouvernement viable dans un climat d’épuration. Au plan politique, rien ou à peu près rien n’a avancé au cours de ces derniers mois. Aucune personnalité n’a suffisamment de charisme et de légitimité pour imposer une autorité unanimement reconnue : trois premiers ministres, deux parlements, pas d’Etat. A un « Etat voyou » en voie de rédemption succède un « Etat failli » en voie de consolidation sur la rive sud de la Méditerranée. Le premier pouvoir reste celui des armes. Dominique de Villepin analyse ainsi la situation : « Deuxième échec : le changement de régime par la force devait, en Irak comme en Libye, importer la démocratie dans les fourgons armés. Résultat des Etats faillis tombent aux mains de factions instables ou d’un pouvoir sectaire qui remplace une oppression par une autre, dans l’organisation de l’armée et de l’administration »7. Cette instabilité accélère la fuite des investisseurs étrangers d’un pays disposant d’énormes richesses naturelles, en particulier d’hydrocarbures. Le problème libyen s’exporte à ses frontières par une internationale djihadiste en Afrique8.

Le temps n’est plus aux chimères d’un certain BHL qui rêvait d’une Libye unie, démocratique, attachée aux valeurs occidentales… En un mot, un exemple de « printemps arabe » réussi grâce aux armes intelligentes d’une coalition hétéroclite de pays occidentaux et arabes. L’ordre a fait place au chaos et les Occidentaux à d’autres intervenants extérieurs : Russes et Turcs.

LA LIBYE DE SARRAJ-HAFTAR EN 2020 :
LE DUEL RUSSO-TURC

Aujourd’hui, ce sont Russes et Turcs qui mènent le branle en Libye. Grâce à une solide appui militaire d’Ankara, le « gouvernement d’accord national » (GAN) de Faïez Sarraj desserre l’étau autour de Tripoli9, mettant son opposant (ANL), appuyé par la Russie, en posture défensive. Le maréchal Haftar n’a pas réussi à prendre Tripoli et cela, en dépit de ses annonces de victoire et des aides massives reçues de l’Egypte et des Emirats arabes unis10. Ces dernières semaines, il a également subi de sérieux revers militaires en perdant la position stratégique de Gharyan et la base aérienne de Watiya en Tripolitaine. Bernard Lugan nous fournit plusieurs clés de lecture allant au-delà de la pure information factuelle.

Raisons de l’échec d’Haftar et posture russe

Un échec annoncé. Le maréchal Haftar ne dispose pas d’infanterie, ses seuls véritables combattants au sol étant des mercenaires, essentiellement soudanais, appuyés par des contractants russes de faible valeur militaire. Ces derniers viennent de se replier du front de Tripoli après avoir subi des pertes sérieuses face aux forces spéciales turques. Les milices de Zintan dont il espérait le soutien se sont ralliées aux turco-tripolitains. L’intervention militaire de la Turquie a renversé le rapport de forces au profit du GAN de Tripoli qui aurait repris le contrôle de l’aéroport de la capitale. La Russie, qui n’a jamais engagé son armée, considère qu’il n’est plus l’homme de la situation.

Une posture russe évolutive. Après avoir soutenu le maréchal Haftar, Moscou a compris qu’il était incapable de prendre le pouvoir à Tripoli. Les Russes savent également que le maréchal est détesté en Tripolitaine où ceux qui ont renversé le régime du colonel Kadhafi le considèrent, à tort ou à raison, comme son successeur. Voilà pourquoi ils semblent l’avoir lâché, mais tout en fixant une ligne rouge à la Turquie. Où passe-t-elle ? Là est toute la question. Pour Moscou, la priorité est de figer la situation sur le terrain, dans l’attente de trouver un successeur au maréchal Haftar, ce qui implique une évolution des positions de l’Egypte, et surtout des Emirats arabes unis qui soutiennent encore ce dernier. Militairement, et d’après ce qu’il est possible de savoir, Moscou aurait décidé de sanctuariser le front à l’ouest de Syrte.

Un successeur pour Haftar et une solution politique

Plusieurs noms sont avancés. Parmi eux, les « impétrants » les plus sérieux semblent être : le général Abderrazak Nadhouri, l’actuel chef d’état-major, mais dont l’étoile a pâli depuis les défaites subies en Tripolitaine face aux forces turco-misraties ; le général Ahmed Aoun, de la tribu des Ferjan de la région de Syrte. Si cet ancien général de Mouammar Kadhafi, populaire dans l’armée du maréchal Haftar, est naturellement en mesure de rallier les kadhafistes de Tripolitaine, qu’en serait-il en revanche avec ceux qui ont renversé l’ancien régime, notamment les puissants zintani ? ; Aguila Salah, le président de la Chambre des Représentants (siège à Tobrouk) serait le poulain de l’Egypte. L’homme s’oppose au maréchal Haftar depuis que, conscient de l’impasse militaire dans laquelle s’était engouffré ce dernier, il avait proposé un plan de sortie de crise autour de la reformation d’un conseil présidentiel tripartite à base régionale (Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan).

Un espoir de solution politique. La situation est simple. La Turquie étant militairement engagée aux côtés du GNA, le général Haftar ne prendra pas Tripoli. La Russie sanctuarisant la Cyrénaïque, le GAN ne s’imposera pas à Benghazi. Conclusion : la négociation peut donc reprendre. Mais sur des bases différentes de celles, irréalistes car uniquement électorales, de la « communauté internationale ». Lors de la conférence de Berlin, en janvier 2020, le partage du pouvoir avait quasiment été acté, le commandement de l’armée revenant à la Cyrénaïque et la présidence à la Tripolitaine. Cependant, les négociations avaient buté sur la place à accorder au général Haftar qui, poussé par les Emirati, avait adopté une position maximaliste, ce qui avait déplu à la Russie. Fayez el Sarraj, installé à Tripoli, pourrait démissionner. Qui le remplacerait alors ? Le Misrati Fahti Bachaga faisant l’unanimité de tous ceux qui redoutent la domination de la cité-Etat de Misrata sur la Tripolitaine, une option plus consensuelle serait celle du Zentani Oussama Jouli. D’autant plus que ce dernier a rallié à sa personne la fraction des Zintani jusque-là alliée au général Haftar, ce qui a permis aux forces turco-GAN de reprendre la base aérienne de Watiya le 12 mai dernier. Il est important de noter que, lors de la guerre contre le colonel Kadhafi, les forces spéciales françaises avaient appuyé les troupes d’Oussama Jouli. L’on s’acheminerait ainsi, en quelque sorte, vers un large fédéralisme. Resterait à régler la question du partage des hydrocarbures11, ce qui, compte tenu des positions géographiques des gisements permettrait de trouver un équilibre territorial12.

« La pire erreur n’est pas dans l’échec mais dans l’incapacité de dominer l’échec » (François Mitterrand). Ayant manqué le train des « révolutions arabes », l’Occident a cru opportun de montrer ses muscles, plus particulièrement en Libye et en Syrie pour démontrer qu’il existait et avait une prise sur les évènements. Avec le brillant succès que l’on sait ! « Une crise est toujours, d’une manière ou d’une autre, un moment révélateur »13. Celui de l’effacement constant de l’Occident face à la Chine, mais aussi face à d’autres acteurs. Aujourd’hui, la guerre en Libye est en train de muer. Elle change de forme sous l’effet de l’implication croissante des Turcs et des Russes. Après le théâtre d’opérations syrien, le Sultan et le Tsar ont trouvé un nouveau terrain de confrontation. En cette période post-crise Covid-19 et d’aplatissement du monde, la morale de l’histoire est d’une simplicité biblique en Libye : déclin de l’Occident compensé par un duel russo-turc.

Guillaume Berlat 8 juin 2020

1 Jean Daspry, De la Libye de Khadafi à la Libye du chaos. Qui sème le vent récolte la tempête, Aquilon (Bulletin de liaison de l’Association des internationalistes), n° 14, novembre 2014
2 http://www.linternaute.fr/proverbe/475/qui-seme-le-vent-recolte-la-tempete/
3 Florence Gaub, Six enseignements stratégiques de l’opération Unified Protector de l’OTAN en Libye, Revue Défense Nationale, juin 2012, n° 751, pp. 71-77.
4 Ivo H. Daalder et James Stavridis, NATO’s victory in Libya. The right way to run an intervention, Foreign Affairs, Mars-avril 2012, pp. 2-7.
5 Guillaume Lagagne, Premier bilan de la guerre de Libye, Commentaire, numéro 138, été 2012, pp. 393-400.
6 Hillary Rodham Clinton, Le temps des décisions 2008-2013, Fayard, 2014, p. 549.
7 Dominique de Villepin, Le triple échec du recours à la force, Le Monde, 20 juin 2014, p. 17.
8 Tanguy Berthemet et Thierry Oberlé, Existe-t-il une internationale islamiste en Afrique ?, Le Figaro, 2 décembre 2013, pp. 1-17.
9 Martine Gozlan, Pourquoi Erdogan veut occuper la Libye, Marianne, 29 mai – 4 juin 2020, pp. 33-34-35.
10 Benoît Vitkine/Marie Jégo/Frédéric Bobin, Libye : la menace d’une suzeraineté turco-russe, Le Monde, 28 mai 2020, p. 18.
11 Marie Jégo, Les richesses énergétiques, élément-clé de l’engagement turc en Libye, Le Monde, 6 juin 2020, p. 7.
12 Bernard Lugan, Libye : fin de partie pour le maréchal Haftar ?, Afrique Réelle, 28 mai 2020.
13 Douglas Kennedy, Le temps de l’incertitude, Le Monde, 31 mai-1er-2 juin 2020, p. 27


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