COMITE VALMY

Accueil du site > - GEOPOLITIQUE > Coronavirus : La Russie restaure pleinement ses frontières et n’impose pas de (...)

Coronavirus : La Russie restaure pleinement ses frontières et n’impose pas de confinement à la population par Karine Bechet-Golovko

jeudi 26 mars 2020, par Comité Valmy


Suite à l’intervention présidentielle d’hier soir, la Russie a adopté de nouvelles mesures dans le cadre de la crise globale du coronavirus. Une semaine chômée, pas de confinement obligatoire mais recommandé, mise en avant des frontières nationales contre la propagation du coronavirus par l’annulation de tous les vols internationaux. Un Etat, des frontières, des mesures sociales, des mesures économiques, une réaction rationnelle. Qui tranche avec l’hystérie que nous voyons tristement se propager en Occident. Et une déclaration qui force à une pause, l’intervention du professeur Rochal, déclarant que la manière dont les Etats réagissent lui fait penser à une répétition générale d’une guerre biologique, appelant également à ne pas tomber dans la psychose : ce virus est loin d’être des plus dangereux, mais oblige à revoir la réforme (néolibérale) de la médecine qui a entraîné une baisse significative de postes et de lits.

Hier après-midi, le Président russe Vladimir Poutine s’est adressé à la population, dans une allocution attendue :

En appelant au professionnalisme, au calme et à la responsabilité de chacun, bien loin des tonalités surjouées du péril en la demeure et tous aux abris que l’on a surpris sous d’autres cieux, Poutine a sereinement rappelé que le risque zéro était impossible, mais qu’il était possible de limiter les risques. Et les mesures étatiques prises en Russie dès le début de la crise ont permis d’éviter de connaître ces tristes situations hors de contrôle que l’on voit dans d’autres pays, en Occident. Selon lui, il est important de garder à l’esprit la santé de la population et d’adopter des mesures devant éviter la diffusion du virus.

Politiquement, si rien n’a été dit sur les cérémonies du 9 mai, la consultation populaire de la réforme constitutionnelle est reportée à une date ultérieure, non précisée, en fonction de la situation sanitaire. La gestion de la grande parade militaire des 75 ans de la victoire et le Régiment Immortel, dans ces conditions, vont être un test de résistance pour le pouvoir.

En ce qui concerne l’équilibrage du risque sanitaire et des libertés individuelles, la Russie résiste encore à un confinement obligatoire de la population. Il est fortement recommandé aux personnes de plus de 65 ans et aux personnes ayant une maladie chronique de rester chez eux. Il est en général demandé à la population de faire cet effort, mais le recours à l’Etat policier, pour l’instant, est exclu. L’on n’envisage pas (encore) de scénario hollywoodien avec l’armée dans la rue, les drones au niveau des fenêtres, les autorisations/déclarations de sortie. La population n’est pas mise en prison. En revanche, Moscou ferme pour une semaine les parcs du centre-ville à forte fréquentation, les grands centres commerciaux (sauf en ce qui concerne la nourriture, les médicaments ...) et les restaurants et cafés à partir de samedi. Le coût économique va être très lourd et la manière dont Sobianine, le maire de Moscou, a présenté ces mesures fut des plus maladroite, pleine de morgue et de mépris : "le but de cette semaine chômée n’est pas de s’amuser, d’être en vacances". Imaginer que les habitants de la ville puissent ne pas porter le masque mortuaire semble lui être particulièrement insupportable. Alors que justement, un bon moral de la population est fondamental pour la dynamique du pays, dont l’existence ne va pas s’arrêter là. Bref, la tentation du pouvoir est terrible, surtout lorsqu’il manque un minimum de culture politique. D’une manière générale, l’enfermement est également écarté grâce à des mesures systématiques de désinfection des transports et espaces publics qui ont très tôt été mises en place. En cela, la Russie tient également compte des recommandations de l’OMS, qui a bien précisé qu’un simple confinement de la population sans mesures de lutte sanitaire est d’une efficacité plus que limitée.

En ce qui concerne l’équilibrage du risque sanitaire et des risques socio-économiques, la Russie annonce parallèlement une semaine chômée, mais payée, accompagnée de mesures immédiates, d’autres à long terme de révision des relations fiscales et sociales. Ainsi, Poutine a annoncé une semaine de congés payés, mais payés par les employeurs, ce qui en période d’instabilité économique passe mal. Pour tenir compte d’une situation sanitaire dite à risque, certains domaines ne sont pas concernés, à savoir les professions médicales, les magasins, banques, administrations et transports doivent fonctionner.

En contrepartie, des mesures individuelles sont adoptées, comme une augmentation de l’aide aux personnes perdant leur emploi ou en congé maladie, une aide spéciale aux familles nombreuses et aux personnes âgées, un report des crédits (pour les personnes dont les revenus ont baissé de 30%). Ces mécanismes de crédit concernent également les PME et les entrepreneurs individuels, qui bénéficient de 6 mois de vacances fiscales et 6 mois de suspension du paiement des charges sociales pour les micro-entreprises. A plus long terme, afin de soutenir les salaires, Poutine a proposé de réguler le montant des charges sociales en fonction du montant du salaire, baissant le taux en cas d’une augmentation salariale. Deux mesures fiscales, permanentes, doivent également permettre d’injecter des fonds pour l’aide sociale. D’une part, il s’agit d’augmenter l’imposition des revenus tirés des dividendes, qui sont envoyées à l’étranger, actuellement taxé à hauteur de 2% et passant à 15%, afin de rattraper les impôts des particuliers sur les revenus. D’autre part, les revenus tirés des dépôts ne sont pas à ce jour imposés, ils ne seront à hauteur de 13% pour les dépôts supérieurs à 1 million de roubles, ce qui concerne environ 1% d’entre eux. La fonction redistribituve de l’impôt, si mal perçue dans les milieux libéraux russes, est ici rappelée avec force.

Dans la foulée de ces annonces, la Russie a décidé, non pas de confiner les habitants, mais de "confiner" le pays : tous les vols internationaux sont suspendus à partir du 27 mars pour une durée indéterminée. Après avoir interrompu la délivrance des visas et fermer l’essentiel de ses frontières terrestres, la Russie achève le processus avec la fermeture de ses frontières aériennes. Dans la mesure où cette crise est présentée comme globale et totalement incontrôlée dans de très nombreux pays, notamment au sein de l’UE où, pour des raisons idéologiques, les pays ont les plus grandes difficultés à réellement fermer leurs frontières pour protéger leur population de la circulation du virus et préfèrent mettre leurs populations sous clés en attendant que ça passe tout seul, cette mesure semble assez logique. Seuls les vols autorisés par le Gouvernement et pour le rapatriement des Russes à l’étranger seront possibles. Si le coronavirus circule avec les gens à travers les frontières, Poutine a pris le contre-pied de Johnson qui préfère confiner les Britanniques, mais garder ses frontières ouvertes, en préférant donner la priorité à ses concitoyens. D’autant plus que la fermeture des frontières donne son sens aux mesures de précaution prises par ailleurs, sinon elles sont totalement dénuées de sens. Car cela reviendrait à constamment remplir un vase percé.

Cela n’empêche que l’ampleur des mesures adoptées et les conséquences socio-économiques qu’elles ne manqueront pas d’entraîner laisse songeur, si l’on tient compte de la proportion du risque réel de ce coronavirus et des conséquences humaines, politiques et socio-économiques des mesures adoptées dans les différents pays. Une remarque intéressante a été faite par le professeur Léonid Rochal, président de l’Institut de l’Académie des sciences de Russie de chirurgie pédiatrique d’urgence. Il demande à chacun de ne pas tomber dans la peur et de ne pas faire monter la pression, car en soi, ce virus ne présente pas de danger particulier et même moindre que beaucoup d’autres. Par ailleurs, cette crise oblige à reconsidérer la réforme (néolibérale) de la médecine, avec ses réductions drastiques de postes et de lits. Sur un autre plan, toute la mécanique qui se met en route de manière globale lui fait penser à la répétition d’une guerre biologique. Le professeur Rochal est un individu posé, un très grand chirurgien, bien loin de toutes les théories farfelues qui se développent toujours dans les situations de crise. Ses paroles obligent à réfléchir.

Karine Bechet-Golovko
26 mars 2020
Russie politics


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>