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La Russie néolibérale : le coronavirus et la numérisation à marche forcée de l’enseignement par Karine Bechet Golovko

jeudi 19 mars 2020, par Comité Valmy


Alors que le corps enseignant, de l’école à l’Université, résistait aux tentatives diverses et variées d’intégrer de plus en plus de numérique sous la pression du clan néolibéral, le coronavirus semble être l’occasion rêvée pour d’un coup de mattraque suspendre l’enseignement classique, comme l’on fait beaucoup d’autres pays. L’on notera l’intervention assez surprenante en ce sens de deux oligarques russes, ayant de très sérieux problèmes avec la justice américaine. Surprenante, car ils ne se prononcent habituellement pas sur des questions politiques. Et le culte numérique n’est pas neutre, il est l’incarnation même de l’image de ces sociétés fantasmées dans les classiques de la littérature de sciences fictions. Ce fantasme qui doit devenir réalité.

Le calendrier politique n’est pas un calendrier comme les autres, il fixe le temps sur des plans différents et concurrents. Ainsi, la Russie ayant la mémoire de la fin des années soviétiques avec ses restrictions et ses files d’attente, ses manques psychologiques, ne s’est pas immédiatement lancée dans la furie de l’enfermement, mais a pris un certain nombre de mesures efficaces qui ont permis de maintenir à un niveau extrêmement bas la propagation du virus. 114 cas hier pour tout le pays, dont 56 à Moscou - sur une population intramuros d’environ 13 millions d’habitants.

Les vols avaient été restreints avec l’étranger, les trains aussi, un contrôle sanitaire systématique a très tôt été mis en place à l’arrivée, les vols ont été regroupés dans un terminal particulier. Les gens ont eu des consignes d’hygiènes et la vie était normale. La mise en quarantaine concernait les personnes venant des pays à risque, contaminées et leur famille.

Une vie trop normale.

De manière particulièrement inattendue, car ce ne sont pas des habitués de l’exercice, deux oligarques, Deripaska et Tinkov, qui tous les deux ont de très sérieux problèmes avec la justice américaine, se sont d’un coup d’un seul exprimés dans la presse libérale globaliste, condamnant le pouvoir en Russie pour son inconscience, affirmant que le pays n’était pas prêt à faire face à la crise. Ils appelaient à tout fermer, les frontières pour 60 jours, l’enseignement devant impérativement être assuré uniquement à distance, etc. C’était le 14 mars.

Il semblerait que le message soit passé. Même si le calendrier des uns ne correspond pas forcément à celui des autres, par le miracle créateur de notre monde global, ils se recoupent tôt ou tard et ... le plus puissant gagne. Le calendrier globaliste s’est ainsi appuyé un instant sur le calendrier judiciaire américain et a imposé ses repères au calendrier politique russe. A moins que tout cela ne soit que coïncidences, elles existent aussi et font bien les choses.

La date de ces déclarations tombe à merveille, puisque le Gouvernement se réunit sur cette question ... le 16 mars. C’est alors que la machine s’emballe, toutes les frontières sont fermées du 18 mars au 1er mai, sauf pour les représentants officiels des Etats étrangers et des organismes internationaux et pour les particuliers dont un proche est décédé. Moscou décide d’interdire les réunions publiques de plus de 50 personnes jusqu’au 10 avril. Les dates ici sont d’une importance cruciale, car remettre en cause le Régiment Immortel, le vote prévu le 22 avril de la modification de la Constitution (surtout depuis qu’elle contient cet aménagement discutable et discuté de la possible réélection de Poutine - voir notre texte), sans même parler de la grande parade du 9 mai. Et de la date anniversaire des 75 ans de la victoire, serait un acte de capitulation. La Russie ne peut pas ne pas les organiser, sans en payer un prix politique, à ce jour difficilement estimable.

Le ministre de l’enseignement scolaire, tout comme celui de l’enseignement supérieur et de la recherche font fermer tous les établissements, qui doivent passer immédiatement à l’enseignement à distance. Alors que rien n’est prêt pour cela, ni en ce qui concerne la technique, ni en ce qui concerne une bonne partie du corps enseignant, comprenant parfaitement la baisse du niveau qui va s’ensuivre.

Concrètement, en ce qui concerne les écoles, les élèves à partir de la fin de cette semaine, où la présence n’était déjà plus obligatoire, sont mis en vacances prolongées jusqu’au 12 avril. Vacances ... et des devoirs à la maison pour maintenir l’illusion de l’enseignement par des notes. Yandex propose ses services de cours en ligne, et même, quelle chance, d’intervention de grands scientifiques. En attendant, les examens sont reportés. Ce qui ne présage pas d’un retour à la normale rapidement.

En ce qui concerne les universités, c’est le chaos total. Du ministre, les ordres descendent vers le recteur qui renvoie la balle vers le doyen, chacun ayant en vue la préservation de son poste, puisque l’on parle d’une "responsabilité" personnelle. Et le processus est sous surveillance, la crédibilité du rêve néolibéral du tout-numérique est en jeu. Dans les décisions des uns et des autres, l’on ne voit pour l’instant que les slogans des organismes internationaux travaillant sur la question : parcours individuels, plateforme, internet. Plus, évidemment, des thermomètres - il y a quand même une crise sanitaire. Même si le ministre de la santé est totalement absent. Il y en a toujours un dans ce nouveau Gouvernement ?

Les propositions qui sont faites manifestent d’une méconnaissance totale du processus d’enseignement. Il n’est pas possible régler la question par la mise en ligne des cours généraux par matière, comme si la personnalité de l’enseignant ne jouait pas ici. L’enseignement supérieur n’est pas conçu pour que les étudiants apprennent bêtement une formule par-ci par-là, un article d’un code, des dates en histoire ou une carte de géographie. L’enseignement va au-delà des données factuelles, il est interprétation, guide de pensée, soutien à la réflexion, apprentissage de l’argumentation. Il est un lien indéfectible entre l’enseignement et l’auditoire. Car les dimensions physique et collective ne peuvent être négligées. Chaque année, l’on fait le même cours. Chaque année, l’on fait un cours différent.

Pour l’instant ... tout est suspendu, même si "officiellement", comme dans les villages Potemkine, l’enseignement continue. La peur qui existe ici, dans les milieux professionnels, est que cette crise qui va finir, car les crises sanitaires ne sont pas éternelles, ne soit que le prétexte à une transformation forcée de la société selon les dogmes néolibéraux. Et cette idéologie est très bien implantée dans les milieux de pouvoir, comme nous l’avons longuement développé dans notre ouvrage. Dans ce cas, les mesures "exceptionnelles" risquent de survivre au virus. Il n’est jamais rien de plus constant que le temporaire.

Karine Bechet-Golovko
18 mars 2020


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