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Le problème de la démultiplication des partis politiques en Russie par Karine Bechet-Golovko

mardi 28 janvier 2020, par Comité Valmy


De nouveaux partis politiques en Russie sont appelés à venir rapidement compléter la myriade des groupements déjà existants, dont le rôle politique de la majorité d’entre eux reste plus que douteux. Cet éclatement extrême du paysage politique ne permet pas de structurer un discours politique cohérent et constructif : la faiblesse de l’opposition entraîne la fragilité fondamentale du pouvoir. Un danger pour la stabilité du pays apparaît quand le système des partis politiques ne permet plus la représentation dans les organes de pouvoir de la pluralité des points de vu, mais la préservation des intérêts d’une élite politique de plus en plus éloignée de la population.

Après les grandes manifestations de 2011, la Russie a allégé les règles d’enregistrement des partis politiques, passant d’un minimum de 40 000 adhérents à 500 pour l’enregistrement. Ainsi, après une phase de consolidation, qui devait permettre aux partis politiques de prendre de l’ampleur et de s’intégrer dans la vie du pays après le tumulte des années 90, les vannes furent ouvertes toute grande. Si la qualité et l’effectivité de l’opposition, autrement dit la qualité du paysage politique, n’en ont pas profité, en revanche l’explosion du nombre des partis politiques a permis d’endiguer le vote contestataire, en le noyant dans des structures sans réel poids politique.

Il existe aujourd’hui 52 partis politiques enregistrés par le ministère de la Justice, dont la diversité laisse songeur ... L’on y trouve en dehors partis bien connus, couvrant la palette allant des communistes aux libéraux, sans oublier la mouvance patriotique, de nombreux groupements particulièrement fantaisistes, comme le parti "des parents du futur", "de la renaissance de la Russie agraire", "des bonnes actions, de la défense des femmes, de la liberté, de la nature et des retraités, contre la violence faite aux animaux" (je vous laisse libre des associations d’idées...), "du peuple contre la corruption", "des jardiniers", "du dialogue féminin", "de l’union du travail", "contre tous", "de l’homme, la justice, la responsabilité", etc. Bref, il y en a pour tous les goûts ... et dégoûts.

La liste est longue de ces partis dont l’on n’a jamais entendu parlé, qui ne servent qu’à donner un statut à leur leader, inconnu en dehors de son cercle très restreint. En ce sens, l’extrême libéralisation des règles d’enregistrement des partis politiques n’a pas réellement permis de renforcer la qualité du débat politique, puisque les partis fantaisistes et spoilers peuvent parasiter le système politique, mais la quantité des partis a, sans aucun doute, augmenté. C’est un des nombreux cas dans lesquels la quantité ne se transforme pas en qualité.

Cette dérive a été rendue possible par le culte de l’individualisme. Les personnes qui veulent entrer en politique pour "changer le monde", ne voient pas le parti politique comme une structure sociale dans laquelle elles vont jouer un rôle d’abord petit, puis, peut-être grandissant. Elles veulent un parti à "elles", pour que personnellement elles puissent "changer le monde", sinon à quoi bon faire de la politique ? Si l’Individu est roi, c’est son monde, un monde qui n’existe qu’avec lui et termine avec lui. La vision stratégique dans la durée est alors très limitée, avec le culte de l’Individu le facteur temps est réduit à l’instant. Et l’on sort du politique.

Et ce mouvement de dilution de la vie politique continue. Ces derniers temps, l’on a entendu l’annonce de la création de 4 nouveaux partis politiques. Les raisons sont diverses, même si elles tournent autour de l’illusion.

Des caprices de businessman qui ont besoin d’introduire l’illusion de la consistance dans leur vie, avec Alexeï Nechaev, propriétaire de la compagnie Faberlic, ou encore Viasheslav Makarov, ex-directeur du produit World of Tanks de la compagnie Wargaming.net.

Un politicien en manque d’arrivisme, Roman Rudiakov, longtemps à LDPR, mis à l’écart du parti après une tentative infructueuse d’entrer à Russie Unie (carrière oblige), une tentation pornographique et une dernière fulgurance calculée pour la justice sociale avec "une vie digne" ; qui a besoin de recréer l’illusion d’exister politiquement.

Un cas plus regrettable, vraiment regrettable, est l’entrée dans la danse de l’écrivain, et l’un des derniers qui ose une réflexion réelle sur la Russie actuelle, Zakhar Prilepine, avec "Pour la vérité !", plateforme politique qu’il envisage d’utiliser pour être élu à la Douma, dans l’illusion de l’image du preux chevalier sans peur et sans reproche qui va transformer la vie politique. A sa manière et sans créer de parti, Poklonskaya s’est heurtée à ce mur. Selon les experts, l’initiative de Prilépine peut être soutenue d’en haut. Il est vrai que d’un point de vue systémique, son arrivée en politique permettrait à certains de canaliser et minimiser un mouvement patriotique contestataire sain. Mais l’on peut douter que tel soit le but de Prilépine, ce qui soulève la question de l’intérêt, dans certains cas, d’une participation légitimante, sans maîtriser les règles du jeu.

D’une manière générale, et cela ne concerne pas uniquement la Russie, loin de là, le système des partis politiques, comme instrument permettant la représentation dans les structures de pouvoir de la diversité des points de vue présents dans la société a atteint depuis quelques années son niveau le plus bas. Le système des partis est aujourd’hui devenu un moyen de désamorcer et d’épuiser le mécontentement populaire issu de la distance toujours plus grande entre la classe dirigeante, et ses intérêts, et les attentes de la population. Dans cette logique, il est conseillé de créer des partis, pour chaque besoin, pour chaque personne, une myriade de faibles groupuscules, qui ne peuvent pas influencer sérieusement le cours déterminé (ou suivi) par les élites, mais donne l’illusion de l’action politique. Un jeu de miroirs qui permet de donner l’illusion de la profondeur à la pièce jouée, sans en modifier le texte.

C’est un phénomène déjà dangereux en Europe, où l’on voit bien que les contestations finissent de toute manière par s’exprimer. Ce serait une voie encore plus dangereuse pour la Russie, tant qu’elle prétend à la souveraineté.

Karine Bechet-Golovko 28 janvier 2020
Russie politics


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