COMITE VALMY

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Le discours de la méthode XV : comment le pacte social fut brisé par Descartes

jeudi 23 janvier 2020, par Comité Valmy


Dans mon précédent papier, j’avais évoqué la trahison du « pacte social » français par nos classes dominantes, en renvoyant le développement de cette idée à un prochain article. Je vais donc essayer de développer cette question qui me semble aujourd’hui fondamentale.

On voit aujourd’hui s’affronter deux conceptions de la démocratie représentative (1). L’une, que l’on pourrait qualifier de « dynamique », est issue de notre longue histoire politique. Elle considère que l’élection est avant tout la manifestation de la confiance que l’électeur peut avoir dans un candidat ou dans un parti politique. On vote pour celui à qui on fait confiance pour gouverner l’Etat, mais cette confiance n’implique aucun mandat pour appliquer un programme. Pour les tenants de cette conception, les programmes ne sont que des documents indicatifs, permettant à l’électeur de juger des préférences du candidat. Mais ce n’est nullement un engagement, et c’est vrai pour les deux parties : le candidat ne s’engage pas à le mettre en œuvre, l’électeur ne s’engage pas à le soutenir. Une fois élu, le représentant proposera des mesures pour lesquelles il lui faudra rechercher le soutien des citoyens, et ceux-ci peuvent manifester leur opposition par la voie de la pétition, de la manifestation, de la grève. C’est pourquoi ces droits sont dans notre système politique protégés par la Constitution, puisqu’ils sont intimement liés à l’exercice par le peuple souverain de ses prérogatives. Le représentant n’exerce donc le pouvoir qui lui est délégué que dans un rapport dialectique avec le peuple, sa légitimité à prendre telle ou telle mesure n’étant que précaire.

Il y a une deuxième conception, devenue prédominante ces dernières années, qui est celle qu’on peut qualifier de « statique ». Dans cette conception, l’élection est un véritable acte de délégation. Le citoyen désigne un représentant pour qu’il gouverne en son nom pendant tout son mandat, en principe pour mettre en œuvre son programme. Les citoyens n’ont ensuite d’autre contrôle sur lui que la possibilité de le sanctionner à la prochaine élection. En attendant, le représentant exerce la plénitude des pouvoirs que lui donnent les textes. Dans cette conception, la pétition, la manifestation, la grève sont vécues comme profondément antidémocratiques, presque séditieuses, puisqu’elles contestent l’essence même de la délégation qui est donnée au représentant.

La conception dynamique de la démocratie est celle qui a dominé le XXème siècle. La Constitution de 1958 en est peut-être le résumé le plus achevé. Loin de créer une « monarchie présidentielle », comme le disent certains, elle dote le représentant de pouvoirs considérables, mais d’une légitimité précaire et toujours soumise à l’arbitrage du citoyen. L’interprétation qui en est faite au XXIème siècle ramène plutôt à une vision statique. Il suffit d’analyser l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron et le discours des élus macronistes pour le constater.

Derrière ces conceptions de la démocratie il y a, bien entendu, un rapport de classe. Car il en faut pas oublier que notre démocratie fonctionne au sein d’une société dont l’évolution est le produit de la confrontation entre les intérêts des différentes classes sociales. La démocratie n’a pas le pouvoir d’effacer ces conflits d’intérêts. En fait, la démocratie n’est possible que parce qu’il existe un consensus sur une idée simple : personne, riche ou pauvre, jeune ou vieux, exploiteur ou exploité, n’a intérêt à un retour à l’état de nature, celui où les rapports de force s’expriment directement, sans médiation institutionnelle. On pourrait penser – et certains le pensent – qu’il est de l’intérêt des plus forts de ne pas s’embarrasser des limites que les institutions mettent à leur volonté, puisqu’elles peuvent toujours imposer sans limites leur volonté aux plus faibles. Mais comme le notait déjà Hobbes, cela rendrait l’existence des dominants comme des dominés « solitaire, misérable, difficile, sauvage et brève ». La domination par le simple exercice de la force a un coût écrasant pour l’ensemble des acteurs. Cela fait bien longtemps que les classes dominantes ont compris qu’il valait mieux toucher les deux tiers d’un gros gâteau plutôt que la totalité d’un petit. Et pour que le gâteau puisse grandir, il faut des institutions stables, des travailleurs motivés et disciplinés, des investissements à long terme. Ce qui demande une stabilité des rapports impossible sans un degré d’adhésion des dominés, qui suppose de leur céder une partie du gâteau pour prix de leur adhésion.

Les capitalistes ont très bien compris en 1945 – la peur du communisme soviétique les a bien aidés – que la stabilité de la société qui leur permet d’accumuler des richesses et d’en profiter repose sur le fait qu’aucune classe n’ait intérêt à renverser l’ordre institutionnel. Ce qui suppose que cet ordre lui laisse non seulement une part de gâteau conséquente, mais aussi une possibilité raisonnable de participer aux décisions et de les infléchir. C’est ce partage du gâteau et du pouvoir qui constitue le « pacte social » sur lequel la stabilité de notre démocratie s’est construite depuis la Libération.

Construire et préserver ce pacte social implique de la part des classes dominantes une grande intelligence. Car il s’agit non seulement d’évaluer correctement les rapports de force, mais aussi de mettre des limites aux instincts rapaces de toute classe dominante au nom d’une pensée systémique de long terme. L’idée qu’il vaut mieux se partager un grand gâteau que d’en avoir un petit pour soi tout seul n’est une idée naturelle pour aucune classe dominante, pas plus que n’est naturelle l’idée d’interdépendance entre la richesse des uns et le travail des autres : il a fallu une crise, une guerre mondiales et le fantôme du communisme pour que les bourgeoisies européennes se convertissent au keynésianisme et acceptent de partager une partie de leur cassette, pour qu’elles pensent en termes d’accumulation du capital social et pas seulement financier. Il en sortit le « pacte social » de 1945 : un capitalisme préservé dans ses rapports d’exploitation mais construit autour d’un Etat régulateur fort et garant d’une répartition de la richesse qui sans être juste était du moins acceptable par tous.

Avec l’effacement de la génération qui avait vécu la crise de 1929 et la deuxième guerre mondiale, cette intelligence a disparu. Le bloc dominant croit aujourd’hui que le rapport de forces favorable dont il bénéficie lui permet de gouverner la société selon son bon plaisir sans tenir compte de la dialectique entre l’intérêt général et son intérêt particulier. Et ce faisant, il pousse le pays lentement mais sûrement vers une situation ou la rupture de l’ordre social devient pour une couche de plus en plus importante une alternative acceptable et même désirable. C’est ainsi qu’on peut expliquer à mon avis la montée de la violence dans la société. Une montée de violence qu’on a pu observer lors des derniers mouvements sociaux, et notamment celui des « gilets jaunes », qui échappe à la logique des institutions politiques et syndicales – déchues, mais pas tout à fait disparues – qui ont été les piliers du « pacte social » de l’après-guerre. Une montée de la violence aussi dans les rapports sociaux, dans les rapports des gens avec les institutions et avec leurs concitoyens. Et ne parlons même pas de certains quartiers de marginalisation, où l’économie repose sur des trafics impossibles de concevoir dans le cadre d’un ordre social républicain.

Le macronisme a conservé la lettre de nos institutions en trahissant très profondément l’esprit. Pour s’en convaincre, il suffit par exemple de constater combien le gouvernement excipe aujourd’hui d’une légitimité électorale, celle des élections de 2017, pour fonder son droit à réformer le système de retraite sans tenir compte de l’avis de personne, que ce soit des organisations syndicales censées représenter le monde du travail, de l’opinion qui s’oppose massivement à cette réforme ou même des députés de sa propre majorité. A une grève qui rentrera dans l’histoire comme l’une des plus longues de notre histoire, et qui reste soutenue par une majorité de la population, quelle est la réponse du gouvernement ? Faire comme si le mouvement n’existait pas. Comme il l’a fait pour les « gilets jaunes », le gouvernement continue sa marche comme si de rien n’était, comme si en attendant les élections de 2022, on pouvait ignorer les multiples colères qui se manifestent dans le pays.

Le macronisme se veut « transgressif », et se fait une gloire de mettre par terre des institutions, des habitudes, des règles écrites ou non-écrites qui président à l’exercice du pouvoir politique. Mais ces règles, décrites invariablement comme obsolètes et poussiéreuses, ne sont pas là par hasard. Elles sont le produit d’une histoire, elles font partie des consensus qui permettent à la société de fonctionner paisiblement. Les jeter à bas, c’est renier cette histoire et de remplacer le règne de la règle par la toute-puissance du président-dictateur (2). Ceux qui accusaient De Gaulle ou Mitterrand de se comporter en monarque n’avaient rien vu : lorsque les citoyens grondaient, De Gaulle n’hésitait pas à recourir au référendum ou la dissolution pour demander au peuple de trancher, et Mitterrand retire on se souvient la loi Savary. Macron aujourd’hui comme Hollande hier se placent eux dans la logique « cause toujours… », sans se rendre compte que le peuple tirera une conclusion évidente : si gronder ne suffit plus, il faut mordre.

Descartes

(1) Je n’aborderai pas ici les autres formes démocratiques, et notamment la démocratie directe ou participative, dont j’ai eu l’occasion de souligner les vices par ailleurs. Je continue à soutenir que la fonction maïeutique du représentant, sa fonction de médiation entre les intérêts particuliers et l’intérêt général, sont irremplaçables.

(2) Et encore, si le président-dictateur faisait les choses bien… mais cette toute-puissance prend aujourd’hui une forme qui serait comique si l’affaire n’était pas aussi grave. Nous voici avec une réforme de fond de notre système de retraites préparée nous dit-on pendant deux ans… et que le gouvernement est incapable de décrire autrement que dans les grands principes, au point qu’on a l’impression qu’on découvre les problèmes. En deux ans, personne ne s’est rendu compte que le nouveau système appliqué tel quel allait réduire à la misère la retraite des enseignants ? Personne ne s’est rendu compte que certaines professions ont des spécificités qui interdisent un alignement sur un régime commun ? Comment a-t-on pu se lancer dans cette aventure sans avoir la moindre simulation à présenter, sans avoir une idée de comment le point sera calculé dans le nouveau système ? On finit par se demander si au gouvernement on ne croit qu’il suffit de dire « que la lumière soit » pour que les centrales électriques se construisent toutes seules.

Le blog de Descartes 18 janvier 2020


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