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SANTIAGO – BEYROUTH :
LE FASCISME REVIENT…
par Richard Labévière

mardi 29 octobre 2019, par Comité Valmy


SANTIAGO – BEYROUTH : LE FASCISME REVIENT…

A Violetta, Alberto, Victor et tous les autres. Santiago, Concepcion, Valparaiso 1979 – 1982.

Revoir les « pacos » (les flics) et les « assassinos » (les militaires) dans les rues des abords de l’université Diego Portalès glace le sang. Déjà vu, trop vu ! Lorsque les nervis de la CIA assistaient des escadrons de la mort allant jusqu’à emmurer des blessés encore vivants derrière des murs de briques, rebouchées à la hâte avec du ciment prompt : les « enterrés vivants » ! Le 11 septembre 1973, des chasseurs-bombardiers survolent le palais de la Moneda : près de 3 500 morts, des dizaines de milliers de blessés et disparus ; les doigts du guitariste Victor Jara coupés à la hache…

En ordonnant le déploiement des forces de l’ordre dans les grandes villes du pays, le président Sebastian Pinera (centre-droit) a pris la responsabilité de raviver ces mauvais souvenirs… qui viennent de rafler une quinzaine de vies. Et il ose demander pardon en justifiant sa décision par l’impérieuse nécessité d’assurer « la sécurité » de ses concitoyens ! La sécurité ? La sécurité des gens, en particulier des petites gens… c’est d’abord manger à sa faim, accéder à l’eau potable, à des transports publics abordables pour aller travailler et à un seuil minimal de santé et d’éducation.

Au lieu de cela, et depuis le début de la fin de la dictature Pinochet (1990), les gouvernements socio-démocrates – dont celui de notre ami Ricardo Lagos avant ceux de Michelle Bachelet (2006 – 2010) – ont poursuivi les politiques ultra-libérales lancées sous la dictature par les fous furieux Chicago Boys de Milton Friedman, ayant utilisé le Chili comme le laboratoire de leurs délires, déjà tellement meurtriers à l’époque : tout privatiser… Tout ! Ne laisser subsister aucun service public, aucune activité qui échappe à l’initiative et la seule propriété privée considérée comme l’ADN du progrès ! Aujourd’hui, cette utopie morbide craque de toutes parts !

En France, la séquence des trahisons successives de la social-démocratie a été ouverte par François Mitterrand à partir de 1983. La série s’est poursuivie avec Lionel Jospin (Premier ministre), puis François Hollande (le pire des traîtres) et, aujourd’hui avec Emmanuel Macron (social-démocrate et « en même temps » droite sociale ou droite tout court…) et un Premier ministre qui se félicite de voir machines et robots prendre la place des êtres humains. Nous y reviendrons.

CONTESTATION GLOBALE

Au Chili donc, mais aussi en Uruguay, en Equateur, en Bolivie où Evo Morales a bricolé la constitution pour faire un mandat de plus, au Brésil où un président ouvertement fasciste fait brûler l’Amazonie pour contenter ses bailleurs de fonds de l’industrie agro-alimentaire, en Argentine aussi… presque partout sur le continent latino-américain, les concerts de casseroles défient les pouvoirs en place. Afin de répondre aux ajustements structurels réclamés par le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondial, l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) et les organisations régionales comme l’Union européenne (UE), les gouvernements taxent les plus pauvres et les classes moyennes encore solvables.

Le président chilien Pinera fait passer le ticket de métro à 1 euro, coût prohibitif lorsqu’on sait qu’une majorité d’employés dépend des transports en commun et que le salaire moyen plafonne à quelques 400 euros mensuels. Ce réflexe de classe consistant à toujours faire payer les plus pauvres – toujours plus pauvres – pour épargner les plus riches – toujours plus riches – finit par atteindre ses limites. Les gens – qui n’en peuvent plus et n’ont plus rien à perdre – finissent par se révolter, employant les moyens les plus radicaux à l’encontre d’une classe politique rejetée en bloc !

Non seulement les représentants élus représentent de moins en moins leurs administrés, voire plus du tout, mais souvent ils sont pris la main dans le pot de confiture, prêts à tout pour se remplir les poches et défendre un système qui assure la reproduction de leurs privilèges. Cette évolution finit par identifier le régime parlementaire classique avec un système de corruption légalisée dont la principale finalité est sa propre reproduction.

Après la Tunisie, l’Egypte et l’Irak, le système libanais est le plus emblématique de la catégorie. Les anciens Seigneurs de la guerre civile (1975 – 1990) continuent à verrouiller le système politique toujours entre les mains des grandes familles. Et lorsque le Premier ministre Saad Hariri annonce l’instauration d’une taxe sur la téléphonie gratuite, il n’est pas surprenant de voir la rue s’enflammer… pour exiger la fin – la fin – d’un tel système.

LIBAN : LE RETOUR DES BARRAGES

Au Liban, les ordures ne sont plus ramassées depuis plus de trois ans. Elles finissent par contaminer les nappes phréatiques à l’origine de nouvelles maladies infectieuses qui contaminent les enfants des quartiers populaires. Qui peut croire que dans un pays comme le Liban, la production d’électricité puisse dépendre de « bateaux-centrales » loués à prix d’or à la Turquie, alors qu’ils ne fonctionnent pas, occasionnant d’innombrables coupures quotidiennes. Qui peut croire que le Liban n’ait pas réussi à construire (depuis la fin de la guerre civile) quelques centrales thermiques, hydrauliques ou nucléaires ? Qui peut croire qu’au Liban, il faille à ce point protéger le lobby des vendeurs de moteurs et groupes électrogènes ? Ne parlons pas de l’accès à la santé et à l’éducation auxquelles les plus pauvres et les classes moyennes ont de moins en moins accès.

Confrontées à des difficultés économiques globales, les diasporas libanaises (importantes en Amérique du Nord et du Sud, en Europe, en Asie et en Australie), ramènent moins d’argent au pays. Sans compter que les autorités américaines exercent des sanctions qui n’osent dire leur nom pour fragiliser une économie entièrement dollarisée, afin de mettre la pression sur un gouvernement qui comporte plusieurs ministres du Hezbollah !

Dans ce contexte des plus volatiles, les réflexes miliciens et fascisants refont surface. Les Forces libanaises (FL) de Samir Geagea – qui disposaient pourtant de plusieurs ministres et qui restent pleinement comptables de la corruption généralisée mis en accusation – en profitent pour à nouveau couper les routes, instaurant des barrages sur de grands axes de circulation. En pleine convergence avec les services américains, qui misent sur le désordre et l’instabilité pour renverser le cabinet, afin d’exclure les Chi’ites de la représentation nationale et du gouvernement, les FL et leurs porte-voix médiatiques (dont Michel Touma de L’Orient-la-Nuit – voir la revue de presse de cette semaine), jouent la politique du pire en ravivant les vieilles techniques de la guerre civile.

LA REALITE DU BREXIT

Dans Le Monde des 20 et 21 octobre derniers, une chercheuse – Myriam Benraad, qui n’est pas la plus nulle – affirme que « les révoltes actuelles d’une jeunesse apolitique s’inscrivent dans le continuum des ‘printemps arabes’ de 2011 et des déceptions qui ont suivi… ». Sur la jeunesse apolitique, prudence car manifestantes et manifestants sont souvent porteurs d’un discours hyper-politique : changer tout, mais pas pour que rien ne change ! Changer tout pour rompre avec des systèmes qui ont échoué à répondre aux besoins essentiels et à la dignité minimale dont les gens ont impérativement besoin. On est bien là, face à un retour, sinon flamboyant, du moins significatif du politique !

Mais là où le discours de Madame Benraad ne fonctionne vraiment plus, c’est précisément sur les « printemps arabes » sur lesquels on a dit beaucoup de bêtises ! Ces révoltes – qui n’ont jamais – jamais – été des « révolutions » sont (à partir de janvier 2011 en Tunisie, puis en Egypte, en Libye, etc.), sont elles-mêmes issues de questions et de revendications sociales très anciennes et très profondes en Tunisie, en Egypte, en Libye, en Irak, au Liban, etc. Partout dans ces pays d’économie rentière, l’argent filaient dans les mêmes poches au détriment de la majorité des populations confrontées à des difficultés de survie de plus en plus incompressibles. Et c’est bien à l’aune de l’implacable machinerie ultra-libérale, qui fonctionne comme Le Dépeupleur de Samuel Beckett, qu’il convient d’apprécier et d’analyser les mouvements sociaux récents survenus dans les pays que nous avons précédemment cités, mais aussi au Soudan, en Algérie, et aussi en Grande Bretagne avec le Brexit.

Sur le sujet, laissons la parole au cinéaste Ken Loach dont le dernier film – Sorry We Missed You contre l’Ubérisation de la société – sort en ce moment : « toute cette histoire est une diversion. Une dispute entre deux factions de la droite. D’un côté, le monde des affaires, qui veut rester dans l’Europe pour protéger ses marchés ; de l’autre, une droite extrême, une droite pirate, qui pense qu’elle pourra exploiter encore plus aisément les gens en étant en dehors du marché commun. Salaires bas, dérégulation, profits rapides : nous n’avons eu droit qu’à cela, un débat de droite avec ses relents de faux nationalisme, de xénophobie et de chauvinisme. Mais le Brexit n’est pas l’essentiel : le sujet, c’est la pauvreté – qui augmente y compris chez ceux qui travaillent -, la multiplication des sans-abri, le système de santé qui s’effondre, les transports collectifs chaotiques, l’emploi et le stress au travail tels que je les montre dans le film ».

Et, au-delà d’improbables replâtrages politiques, les réponses pertinentes, sinon salutaires ramènent essentiellement à la question institutionnelle, qui au Liban comme en Grande Bretagne, devrait entraîner une profonde réforme, sinon une vraie révolution constitutionnelle. En deçà et au-delà de tous les blablas des « grands débats » et autres « tirages au sort », notre pays est loin d’être épargné.

DES GILETS JAUNES AUX ROBOTS

En France, le mouvement des Gilets Jaunes – apparu en octobre 2018 – trouve son origine dans la diffusion, principalement par les « réseaux numériques », d’appels à manifester contre l’augmentation du prix des carburants issue de la hausse de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE). À partir du 17 novembre 2018, la contestation s’organise autour de blocages de routes et de ronds-points tous les samedis. Ces protestations mobilisent surtout les habitants des zones rurales et péri-urbaines, mais s’organisent aussi dans les centres-villes où se produisent plusieurs affrontements violents, notamment sur les Champs-Elysées à Paris.

Rapidement, les revendications s’élargissent aux domaines sociaux et politiques. Lors des rassemblements, plusieurs milliers de personnes sont blessées. Des organisations comme Amnesty International critiquent une conduite inadaptée du maintien de l’ordre. Les Nations unies et le Conseil de l’Europe s’interrogent sur l’usage d’armes comme les LBD et les grenades de désencerclement. Parmi les 17 personnes mortes lors des barrages routiers entre le 17 novembre et le 21 décembre 2018, trois sont des Gilets jaunes participant aux blocages et sept des conducteurs de véhicule. Le 2 décembre 2018, Zineb Redouane, une Marseillaise de 80 ans, meurt à l’hôpital d’un choc opératoire, après avoir été vraisemblablement blessée au visage par une grenade lacrymogène MP7 alors qu’elle fermait les volets de son appartement, situé au 4ème étage.

Le 17 janvier 2019, une enquête européenne recense 1 700 blessés (dont 94 dit « graves » avec des mains arrachées et des yeux crevés) chez les Gilets Jaunes ainsi que 1 000 blessés chez les forces de l’ordre. Le 19 mars 2019, l’ex-délinquant – aujourd’hui ministre de l’Intérieur – Christophe Castaner, fait état de « près de 4 000 blessés chez les manifestants et les forces de l’ordre ». Le sociologue Fabien Jobard indique que le bilan humain « dépasse tout ce que l’on a pu connaître en France depuis Mai 68, lorsque le niveau de violence et l’armement des manifestants étaient autrement plus élevés, et le niveau de protection des policiers, au regard de ce qu’il est aujourd’hui, tout simplement ridicule ». Mais ce sont surtout les libertés civiles et politiques qui en ont pris un sérieux coup, dont la liberté de manifester.

Le 16 octobre dernier, un train TER reliant Charleville-Mézières à Reims percute un convoi routier exceptionnel bloqué sur un passage à niveau. La collision fait onze blessés. Lui-même touché et seul agent SNCF à bord, le conducteur du train se retrouve sans moyens de communication en état de fonctionnement. Il doit porter secours aux quelque 70 passagers et sécuriser les abords pour éviter un sur-accident. L’affaire déclenche une grève nationale des agents de la SNCF qui mettent en avant la question de la sécurité pour justifier leur mouvement non-déclaré. Le Premier ministre Edouard Philippe monte aussitôt au créneau pour dénoncer une « grève illégale ». Occultant la question centrale de la sécurité et de la présence humaine à bord des trains, la communication gouvernementale cherche à noyer le poisson en accusant les syndicats de la SNCF de vouloir profiter de cet accident pour « tester » un grand mouvement de mobilisation contre la réforme des retraites, annoncé pour le 5 décembre prochain.

POUR UN NOUVEAU CNR

Mais le plus révélateur est de voir Edouard Philippe cautionner, comme un progrès – oui un progrès – la disparition des contrôleurs dans les trains, cherchant à expliquer que l’automatisation est inéluctable parce que, justement, on ne peut arrêter le « progrès »… Les arguments d’Edouard Philippe illustrent à la perfection cet idéologie techniciste qui cherche à exclure la dimension humaine de toutes activités économiques, à commencer par l’agriculture, de plus en plus industrialisée, devenant de plus en plus inutile avec les accords de libre-échange, jusqu’aux services régis par des algorithmes et des usagers soumis à double peine : ils effectuent eux-mêmes les tâches qui leurs donnent accès aux services qu’ils viennent de payer…

Fortement encouragée, sinon imposée par les formats de l’ultra-libéralisme économique – qui ne veut plus s’encombrer d’êtres humains, de leur gestion et de leurs revendications -, cette robotisation s’accompagne d’une numérisation généralisée des activités dans tous les domaines. Aussi voit-on testées en France les techniques de « reconnaissance faciale » que nos belles âmes droit-de-l’hommistes reprochent tellement au pouvoir autoritaire chinois. L’Etat français teste « Alicem », une application qui permettra de se connecter aux services publics « grâce » ou plutôt à cause d’un procédé de reconnaissance faciale. Une fois en place, qui pourra empêcher la généralisation de ce système aux secteurs les plus sensibles de nos libertés civiles et politiques ?

Du Chili au Liban, en passant par d’autres pays d’Amérique Latine, des Proche et Moyen-Orient, d’Asie, mais aussi d’Europe comme la France, le fascisme vient et revient avec la complicité active des élites économiques et administratives, ainsi que de certains milieux scientifiques. Autrement dit, comme disent nos amis Vaudois : « on ne vas pas vers le beau… ». Il faudra trouver des alternatives, comme les membres du Conseil National de la Résistance (CNR) l’ont fait en leur temps. Il faudra inventer un nouveau CNR, ou plutôt les nouveaux réseaux d’une résistance rhizomatique, démultipliée et adaptée à la disruption globale de l’ultra-libéralisme économique qui cherche à remplacer l’être humain par des machines, des robots et des « applis » numériques. Nous y sommes !

En attendant et malgré tout, bonne lecture et bonne semaine.

Richard Labévière
28 octobre 2019


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