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Forces spéciales françaises en Syrie : « nous sommes pris au piège par nos propres alliés » par Maxime Perrotin (Sputnik France)

dimanche 20 octobre 2019, par Comité Valmy


Nouveau revers en Syrie pour la France ? Après le retrait des derniers soldats américains face à l’avancée turque, la France est contrainte à un redéploiement de ses forces spéciales et appelle Moscou à l’aide. Une situation qui résulte du « paradoxe absolu » dans lequel Paris a inscrit sa politique étrangère en Syrie.

La France reste très discrète sur les effectifs de ses forces spéciales présentes sur le terrain ainsi que sur leur mission. Elle se contente de répéter que ses troupes d’élite agissent dans le cadre de la coalition internationale contre Daech*, pilotée par les États-Unis.

Depuis un conseil de défense restreint qui s’est tenu dans la nuit du 13 au 14 octobre, dans la foulée d’une rencontre entre Emmanuel Macron et Angela Merkel, l’Élysée évoque toujours de manière laconique un redéploiement de ses forces présentes dans nord de la Syrie. Une annonce qui, au-delà de l’avancée des Turcs en Syrie, correspond à celle de Washington de retirer de la région ses troupes restantes. Une présence américaine dont étaient particulièrement dépendantes les forces françaises. Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE (Institut Prospective & Sécurité en Europe), revient à notre micro sur ce piège américain.

Sputnik : Quelles sont les réelles raisons de la présence des forces spéciales françaises en Syrie ? N’était-ce pas, entre autres, d’empêcher ce qui est en train de se passer, à savoir les Turcs d’attaquer les bastions kurdes dans le nord du territoire syrien ? C’étaient d’ailleurs les Turcs qui avaient révélé leur présence au printemps 2018.

Emmanuel Dupuy : « La présence des forces spéciales françaises à l’est de l’Euphrate, ne s’inscrivait initialement pas dans cette finalité, quoique la France récuse l’opération turque, en rappelant qu’elle remettait en cause la lutte contre Daech* menée depuis 2015, pour reprendre les mots du ministre des Affaires étrangères dans une interview parue ce mardi dans le Figaro. Les 200 à 300 hommes du Commandement des Opérations spéciales (COS) n’étaient pas là pour lutter contre la Turquie, mais pour éradiquer les dernières poches de résistance de Daech*, comme celles de Baghouz dans le Nord-est syrien.

Du reste, la première justification de l’envoi des hommes du COS résidait dans la mission qui leur avait été assignée : mettre hors d’état de nuire les huit commanditaires des attentats du 13 novembre 2015 qui ont tué 131 personnes. Elle s’est achevée en novembre 2017, à l’aune d’une frappe américaine qui tua le Belge Oussama Atar, considéré comme le commanditaire de l’attaque qui avait frappé Paris.

Je crains fort qu’en l’absence d’un soutien américain, notamment d’appui aérien (alors que 65% des frappes sont réalisées par l’aviation américaine) — car ces derniers ont décidé de quitter le territoire syrien — la France, comme d’autres nations qui ont des forces spéciales, et je pense notamment aux Allemands, va être obligée, elle aussi, de se redéployer, non pas de manière volontaire, mais obligée pour des raisons de sécurité.

Près de Kobané, dans la région de Mashta Nour, un hélicoptère de la coalition contenant des forces spéciales françaises aurait été pris pour cible par les forces turques, obligeant les Français à répliquer. Si c’était confirmé, ce serait une première : deux pays de l’Otan se faisant face et accessoirement tirant l’un contre l’autre en situation "de légitime défense".

D’ailleurs, n’étant pas à un paradoxe près, la décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines présentes en Syrie, décision très contestée au sein de la famille républicaine et dans les administrations de Washington (Département d’État et Pentagone), fait le jeu de la Russie qui a commencé à déployer ses troupes dans les localités abandonnées par les États-Unis. Cela signifie que les Américains ne pourront pas revenir… Le risque d’une mise sur la touche, voire d’un effacement durable pour la France est particulièrement prégnant. »

Sputnik : Dans une situation aussi chaotique, quelles options s’offrent aujourd’hui aux forces françaises ? Se replier sur le territoire Irakien voisin ?

Emmanuel Dupuy : « Je ne vois pas comment, s’il n’y a pas une mobilisation internationale imposant l’arrêt de l’offensive turque, les Français peuvent rester entre deux feux ou rester l’arme au pied. Cela voudrait dire que la France "observe", sans broncher, le massacre des Kurdes ; cela voudrait dire que la France se laisse "dicter son agenda", alors que sa présence visait à avoir une action autonome contre Daesh, en appui aux Forces démocratiques syriennes (FDS) et ses Unités de protection du peuple (YPG). Je ne vois pas d’autre solution que de faire comme les Américains, c’est-à-dire plier bagage. Ce n’est pas un agenda voulu, mais un agenda subi, ce qui prouve à quel point l’action de la France en Syrie compte peu… Si peu que nous soyons obligés de demander à Vladimir Poutine de tout faire pour essayer de convaincre Erdogan d’arrêter son offensive : c’est ce que Paris a demandé à Vladimir Poutine, comme l’a confirmée l’ambassadeur de France à Moscou, Sylvie Bermann, à l’occasion des derniers entretiens de Valdaï. La Russie est le seul pays avec qui tout le monde parle. L’envoyé spécial de Moscou, Alexander Lavrentiev, a le mérite d’être très à l’écoute, alors que son "homologue" américain, Brett McGurk, a récemment démissionné de son poste, sur fond de désaccord avec Donald Trump sur sa politique syrienne.

Moscou est devenue la nouvelle "Mecque" diplomatique pour le Moyen-Orient, comme en témoigne la visite de Vladimir Poutine en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. On apprend, depuis, qu’Emmanuel Macron aurait appelé Donald Trump pour faire la même chose…

On voit ainsi bien que notre action diplomatique est réduite à néant, que notre présence militaire devient de facto un facteur d’insécurité croissant pour nos propres troupes qui, bien évidemment, ne tireront pas s’il y a un face à face avec les Turcs engagés dans l’opération "Source de paix". Toutefois, si elles étaient obligées de le faire, elles le feraient en légitime défense, mais feraient ainsi tomber 74 années de principes de sécurité collective, depuis la création de l’Otan en avril 1949 et depuis l’adhésion de la Turquie en 1952.

Encore une fois, c’est sans doute une provocation de la part des Turcs qui n’iront certainement pas jusqu’à cette extrémité. Mais je ne vois pas comment la France pourrait encore maintenir ses forces spéciales sur le territoire syrien dans la configuration où la Turquie maintiendrait et approfondirait son offensive au-delà des 30 km de "zone tampon", que cette troisième opération turque depuis 2016 viserait à mettre en place (après "Bouclier de l’Euphrate" lancée en août 2016 et "Rameau d’olivier" en janvier 2018) le long des 822 km de frontière commune entre la Syrie et la Turquie. Nous sommes dans une situation totalement ubuesque, où la France en est à s’en "remettre" à l’armée syrienne pour essayer de contenir ou d’empêcher la pénétration truque, ce qui correspond au pire scénario envisagé. »

Sputnik : Que pensez-vous de cette demande française à l’égard de la Russie ?

Emmanuel Dupuy : « Je la vois positive, confirmant la nécessité de travailler davantage de concert avec la Russie dans le cadre de la nouvelle architecture de sécurité que l’on veut pour l’Europe. La Russie a toujours demandé davantage de coopération de ce point de vue là. Sur le plan diplomatique, nous attendons que l’initiative française et allemande de s’associer via le "Small group" (réunissant la France, l’Allemagne, l’Arabie saoudite, l’Égypte, les États-Unis, la France, la Jordanie et le Royaume-Uni) au processus d’Astana se réalise. Paradoxe supplémentaire, c’est à Istanbul, en octobre 2018, sous l’égide des Présidents Erdogan et Poutine, que Merkel et Macron avaient formulé ce souhait !

Sur le plan militaire, je ne dis pas qu’il faille indiquer à la Russie ou à la Turquie où sont nos positions, ce serait une entorse à nos modes opératoires. Nous ne l’indiquons pas, du reste, à nos partenaires de l’Otan. Contraints par l’évolution militaire sur le terrain, nous sommes obligés de réévaluer notre engagement pour assurer la protection de nos forces spéciales "discrètement" déployées, quoique révélées, cartes à l’appui, par l’agence de presse turque Anadolu en mars 2018.

J’espère que Vladimir Poutine a encore la capacité de faire plier le Président Erdogan, mais je pense que Vladimir Poutine n’est pas seul à devoir et à pouvoir parler au Président turc. L’Iran a été assez clair, par la voix de Mohammad Djavad Zarif [ministre iranien des Affaires étrangères, ndlr.], qui a fait une interview à ce sujet il y a deux jours, évoquant la nécessité d’une position commune de la communauté internationale et dénonçant l’agression turque menée en territoire syrien. Ce dernier a mis en avant que c’est sans doute la Russie qui devait prendre le leadership de cette initiative, étant donné que les Américains ont, semble-t-il, déjà accepté l’agenda turc. Les seuls à ne pas l’avoir fait restent donc les Russes. Jusqu’à présent, ces derniers, quoique qu’inquiets que la situation ne dégénère dans des combats directs sur le territoire syrien entre les forces de Damas et celles d’Ankara, n’ont pas bougé. Néanmoins, le fait que son allié à Damas engage ses troupes aux côtés des FDS est sans doute de nature à changer les velléités de prolongation de la Turquie dans le territoire syrien. »

Sputnik : Cette attente de la France vis-à-vis de la Russie peut apparaître, pour certains, assez étonnante… En reprenant les pourparlers d’Astana que vous évoquiez, rappelons qu’au-delà de refuser d’y prendre part, les Occidentaux avaient tenté de les faire échouer.

On n’oublie également pas les positions particulièrement hostiles du Quai d’Orsay et de l’Élysée à l’égard de Moscou, lorsque les Russes avaient rejoint le théâtre d’opérations syrien. Des sanctions avaient même été brandies contre la Russie pour cela et aujourd’hui on les appelle à l’aide ?

Emmanuel Dupuy : « Le paysage stratégique est dans une évolution telle que le Président Macron a bien voulu le prendre en compte en prenant à contre-courant la stratégie, jusqu’ici erronée ou fallacieuse d’un certain nombre de responsables français qui partaient du principe que nous devions soutenir ceux qui accessoirement ne sont pas forcément les maîtres du terrain. Inutile de rappeler que l’offensive syrienne s’inscrit dans le fait que le gouvernement syrien, qu’on soit d’accord ou pas avec lui, a regagné plus de 90% des territoires perdus au profit de Daesh*, mais aussi des rebelles syriens réunis sous l’égide de l’Armée syrienne libre (ASL) des milices kurdes, ou encore des autres organisations terroristes, à l’instar de l’ancien Front Al-Nostra* rebaptisé en janvier 2017 Hayat Tahrir Al-Cham (HTS). De ce point de vue, notre agenda, qui jusqu’à présent se bornait à dire que nous étions en Syrie pour lutter contre Daech*, vient se heurter frontalement à cette réalité, qui fait que ceux que nous étions appelés à soutenir pour lutter contre Daech* ne font pas appel à nous, car ils savent bien que nous sommes incapables de les défendre, mais font appel à celui [Bachar el-Assad, ndlr] que précisément nous avions désigné comme étant de nature à déstabiliser le pays.

On est dans un paradoxe absolu qui montre la déliquescence de notre action sur le terrain militaire comme sur le plan diplomatique. Nous n’avons pas grand chose d’autre à faire que de devoir nous "ranger" derrière celui qui est sans doute le seul en capacité de faire plier le Président turc : le Président russe. »

Sputnik : En parlant de paradoxe, nous avions soutenu les Kurdes. Leurs représentants avaient d’ailleurs été reçus à l’Élysée en mars 2018. S’en était suivi un couac diplomatique lorsque plusieurs d’entre eux avaient dit que Paris enverrait des troupes « défendre » Minbej contre les Turcs. De l’autre côté, nous avons toujours cherché à ne pas froisser Ankara, notamment lorsque la Turquie soutenait des groupes djihadistes dans la poche d’Idlib. La France ne paie-t-elle pas aujourd’hui son double jeu en Syrie ?

Emmanuel Dupuy : « La France a toujours fait double jeu en Syrie et ce depuis son engagement militaire en septembre 2015 ! Cette situation militaire nouvelle ne la rend que plus encore en parfaite contradiction avec la réalité diplomatique qui en découle. Ce qui change la donne, c’est que, premièrement, les Américains ne nous soutiennent plus et n’hésitent pas à nous "abandonner". Deuxièmement, que les Américains ont décidé de ne s’occuper que d’eux-mêmes. D’une certaine façon, s’il y a un double jeu mené en Syrie, il n’est pas turc, il est américain, en partant du principe que nous nous étions collectivement engagés dans une coalition internationale et que Donald Trump n’a pas la pris la peine de se concerter avec ses partenaires, ou si peu, avant de retirer "unilatéralement" les quelques 2.000 soldats américains engagés, jusqu’ici, aux côtés des 30.000 FDS pour garantir le contrôle des quelques 28% du territoire syrien de part et d’autre de l’Euphrate, dans le Rojava, à Deir Ez-Zor, à Raqqa, à Afrin, à Minbej... Nous étions pourtant depuis 2016 dans une logique de convergence diplomatique pour faire passer l’idée qu’à côté de l’intervention soutenue par les pays de la Ligue arabe, qu’à côté de l’intervention soutenue par la Russie et l’Iran, il y avait une coalition internationale "occidentale". Celle-ci a volé en éclats à partir du moment où le Président américain a dit qu’il s’en remettait désormais à l’agenda turc. De ce point de vue-là, on peut aisément admettre que nous sommes pris au piège par nos propres alliés aussi. »

Sputnik : Donc finalement, au-delà des Kurdes, les Français sont aussi lâchés en rase campagne par les Américains ?

Emmanuel Dupuy : « C’est précisément ce que je dis ! Les Kurdes ont été lâchés par tout le monde et ce dès le début des opérations menées par la Turquie, à partir de l’été 2016. Ce n’est pas parce que les forces françaises étaient présentent au Kurdistan qu’on allait assurer la sécurité, voire assumer "officiellement" l’indépendance du Rojava syrien. Je pense que ce n’était évidemment ni dans l’intérêt des Turcs ni dans celui du régime de Bachar el-Assad, qui voyait d’un œil inquiet la revendication assumée d’approfondissement de l’autonomie kurde se transformer en velléités d’indépendance. Désormais, la donne a totalement changé. Pour rapide rappel, nous étions, avec la délégation aux forces kurdes (FDS et YPG) et au Parti kurde de l’Union démocratique (PYD), dans un double agenda de lutte antiterroriste contre Daesh* et de protection (il ne faut pas l’oublier) de milliers de combattants étrangers et leurs familles (il y aurait du reste près de 74.000 personnes détenues dans le camp d’al-Hol, alors que ce dernier n’était prévu pour accueillir que 5.000 personnes) qui ont été arrêtés par les FDS et accessoirement placées sous bonne garde… jusqu’à présent.

Le doute subsiste néanmoins quant au fait de savoir précisément si les récentes échappées de quelque 800 djihadistes et leurs proches du camp d’Aïn Issa sont du fait d’un redéploiement des gardes du camp vers le front, ou si les Kurdes ont délibérément ouvert les portes du camp ?

Néanmoins, le résultat est là et il est très inquiétant : trois Françaises, échappées du camp d’Aïn Issa, ont d’ores et déjà été "récupérées" par Daesh*, confirmant la crainte de Paris de devoir gérer une dispersion des djihadistes.

En ne soutenant plus les Kurdes, à qui nous avions "délégué" la surveillance des quelques 3.000 combattants étrangers venus de 54 pays détenus en Syrie et en Irak, nous devrons assumer d’avoir permis à nos bourreaux de s’échapper, alors que nous avions demandé aux Kurdes de les surveiller, aux Irakiens de les juger, pour ne pas avoir à le faire en France. C’est particulièrement vrai, en ce qui concerne les femmes et les 150 enfants de djihadistes que la France voulait éviter de rapatrier en France.

Il est désormais question de négocier leur éventuel rapatriement en France ou dans les camps de réfugiés situés en Irak, comme l’atteste la mission discrète d’il y a quelques jours menée à Bagdad par le "missi dominici" français envoyé sur place par l’Élysée, et comme devrait en faire mention le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, qui doit se rendre à Bagdad dans quelques jours.

Là aussi, le paradoxe s’abat de nouveau sur notre diplomatie quelque peu erratique. Vous avez mentionné la position de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Or, cela fait bien longtemps que cette position "tranchée" n’est plus tout à fait d’actualité : à la position intransigeante à l’encontre de Bachar el-Assad sous le mandat de François Hollande a succédé, depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en mai 2017, une politique plus souple vis-à-vis de lui, à laquelle est hélas en train de se substituer une politique de l’inaction.

Dans cette nouvelle complexité géopolitique, il semble évident qu’une fois les opérations militaires menées par la Turquie, par la Syrie est ses alliés russes et iraniens et par les milices kurdes, les programmes de reconstruction estimés par l’ONU à plus de 300 milliards de dollars, ou encore le processus de stabilisation politique via le nouveau Comité constitutionnel pour la Syrie laborieusement mis en place fin septembre, après cinq années de fragiles pourparlers de paix (Genève 2 et Astana), ne feront grand cas des positions européennes, totalement décrédibilisées dans la situation actuelle.

Une fois de plus, notre engagement sur le terrain, qui se justifie toujours comme l’a d’ailleurs rappelé encore récemment dans une tribune la ministre de la Défense Florence Parly, ne nous engagera pourtant nullement dans la phase d’après, celle de la reconstruction post-crise que nous loupons systématiquement, à l’instar de la Libye en 2011, de l’Afghanistan ou encore de la RCA en 2016. »

*Organisation terroriste interdite en Russie

Source Sputnik France, le 15 octobre 2019


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