COMITE VALMY

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Le Tour ? C’était vrai avant.
par Régis de Castelnau

samedi 27 juillet 2019, par Comité Valmy


Le Tour ? C’était vrai avant.

Une des publicités de la marque Perrier montre furtivement et j’oserai dire génialement où s’enracine cette passion des Français pour le Tour de France. Perrier, c’est de la flotte dans laquelle on met du gaz carbonique avant de vendre la bouteille hors de prix. La communication en a fait un produit singulier et à part, qui le distingue de toutes les autres boissons gazeuses. Les spots publicitaires, surtout ceux projetés au cinéma, tout d’audace et d’arrogance, ont façonné cette image. Celui-ci est proprement génial, qui pour nous donner soif parle du triptyque de la France quand la plaine est fumante et tremble sous juillet : les vacances avec sa chaleur, le 14 juillet avec son défilé, et le Tour. Il faut déguster le chef-d’œuvre d’une bande-son millimétrée accompagnée de détails qui réveillent les émotions dont Proust nous a expliqué le fonctionnement.

Le Tour ceux qui sont nés après 1995 en ont été privés, ils vont peut-être le retrouver et comprendre les radotages de ceux qui disent : « le Tour c’était mieux avant ». Organisé pour la première fois en 1903, il s’est arrêté en 1998 avec la victoire de Pantani. Depuis, avec Amstrong et ceux qui lui ont succédé, ce que l’on appelle Tour de France n’était plus qu’une marchandise sans aucun intérêt sportif, incapable de forger des héros, et dont tout le monde oubliait instantanément le palmarès. Parce que chacun sentait bien qu’il n’y avait plus qu’un gros mensonge, et que tous ceux qui en vivent, souvent grassement, font semblant. Car comme le dit Philippe Bordas , le « baron noir », qui a écrit la magnifique et poignante oraison funèbre du vélo du monde d’avant : « Le cyclisme n’a duré qu’un siècle. Ce qui s’appelle encore cyclisme et se donne en spectacle n’est que farce, artefact à la mesure d’un monde faussé par la pollution, la génétique et le bio-pouvoir. »

Tout n’est pas réglé, mais les sensations sont revenues, les robocops mensongers en ont rabattu, la souffrance disparue avec l’EPO se donne de nouveau à voir et avec elle l’héroïsme, et il y a des Français devant…

Comme le rugby, le cyclisme était un sport écrit, et il entrait en résonance avec la culture des peuples. C’est la raison pour laquelle la littérature s’en est emparée. Les plus grands auteurs ont écrit sur le vélo : Beckett, H.G. Wells, Barthes, Deleuze, Maurice Leblanc, Zola, Alphonse Allais, Jarry, Perret, Gracq, Neruda, Blondin, Buzatti, etc… Écoutons encore Philippe Bordas «  le cyclisme est une province naturelle de la littérature, car rien n’obsède comme ces histoires fabulées, ces portraits amoureux, ces mythologies usinées par le peuple, ces étincelles d’Eurovision. Ce que Benjamin nomme « illuminations profanes ». Ces croyances minimes. Ces noblesses inventées. »

J’ai eu cette maladie-là, lourdement. Je la croyais éteinte, et voilà que la bestiole logée au fond des tripes s’est réveillée. Cela a commencé avec les classiques de printemps que j’ai suivies par hasard pour y voir, surpris, triompher un Français Julian Alaphilippe. Et apprendre que le garçon était né à Saint-Amand Montrond pour ensuite habiter Désertines banlieue de Montluçon. Cela voulait dire qu’enfant, commençant à ciseler son talent, il avait parcouru à vélo les mêmes routes que moi 50 ans auparavant sur mon demi–course débarrassé de ses garde-boues. Qu’il avait monté la côte de Saint désiré, été jusqu’à Châteaumeillant en passant au pied du château de Culan, poussé jusqu’à Faverdines, tourné à droite pour Saulzais-le-potier pour rentrer en passant par Epineuil le Fleuriel devant l’école d’Alain-Fournier et du grand Meaulne, en rejoignant ensuite Vallon en Sully, Estivareilles et enfin Desertines. Monsieur Alaphilippe, je ne sais pas si renouant avec la tradition des rouleurs capables de gagner classiques et courses par étapes, vous parviendrez à remporter le Tour, mais entre nous c’est désormais à la vie à la mort.

Pour occuper une place à proximité de l’un des hommes de ma vie, Jacques Anquetil seigneur sublime qui «  a traversé mon enfance comme une majestueuse caravelle » comme le dit Paul Fournel dans son indispensable «  Anquetil tout seul » et qui poursuit : « Il était le plus beau cycliste possible. Son coup de pédale était un mensonge. Il disait la facilité et la grâce, il disait l’envol et la danse dans un sport de bûcherons. »

En 1963 la dernière étape de montagne du Tour se terminait à Chamonix et il restait un contre-la-montre avant l’arrivée à Paris. Les adversaires d’Anquetil dont Federico Bahamontes porteur du maillot jaune devait le mettre à distance pour pouvoir espérer. Tout seul dans ma chambre, à 600 km de là j’écoutais sur un transistor le reportage de cette lutte épique. Sous la pluie, ce fut une formidable bataille où Poulidor sombra et Bahamontes ne put décramponner Anquetil. Notamment dans la dernière ascension au col de la Forclaz au sommet duquel les deux rivaux basculèrent ensemble vers Chamonix. J’ai entendu l’Espagnol chuchoter quelque chose au champion français et je peux rapporter ici ce que fut leur dialogue que, seul au monde dans ce cas-là, j’ai distinctement entendu :

« Jacques, tu as gagné le tour, tu me reprendras le maillot lors du contre-la-montre. Tu es plus fort que moi au sprint, mais laisse-moi gagner cette étape.

•……

•Écoute ce serait élégant, à toi le Tour et à moi le

•……

•Mais enfin qu’est-ce que ça t’apporte ? Je t’ai attaqué, fait souffrir d’accord, mais c’est le jeu.

•Merde ! »

Sous une pluie battante à Chamonix, Anquetil déborda Bahamontes et remporta l’étape. C’est exactement comme cela que ça s’est passé et c’est ce que j’ai entendu. Je le jure.

Le Tour, c’était vrai avant.

Régis de Castelnau
26 juillet 2019

Vu du Droit
Un regard juridique sur l’actualité avec Régis de Castelnau


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