COMITE VALMY

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Défense et illustration de Laetitia Avia
par Jean Paul Brighelli

vendredi 12 juillet 2019, par Comité Valmy


Défense et illustration de Laetitia Avia

La loi a donc été votée par l’Assemblée, et à une très large majorité, bien au-delà des seuls députés LREM, comme le souligne Libé  : les propos haineux — quelle que soit la définition de ce terme qui appartient davantage au sentiment qu’au Droit — sont désormais proscrits sur le Net. Et les fournisseurs d’accès, de réseaux, de tubes et de plateformes, organismes privés transformés par la grâce d’Avia en gendarmes du Web, sont priés, sous peine d’amendes conséquentes, de supprimer en amont l’expression de la détestation, du mépris et de l’animosité — termes tout aussi juridiques.

L’immortelle phrase d’entame de spectacle de Desproges («  On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle ») et sa suite inoubliable (« N’empêche qu’on ne m’ôtera pas de l’idée que pendant la Deuxième guerre mondiale de nombreux Juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi ») ne passeront donc plus la rampe. J’attends incessamment sous peu la mise à l’index de ce spectacle si peu conforme à la moralisation de la vie politique voulue par le Président de la République et sa représentante, Laetitia Avia…
YouTube serait bien inspiré d’anticiper le vote final de la loi et de faire immédiatement le ménage, de façon à ne laisser que des vidéos pas du tout racistes ni homophobes ni offensantes pour quiconque — l’intégrale de Cyril Hanouna, par exemple. D’autant qu’ayant testé le monologue de ce prétendu comique (Desproges, bien sûr — Hanouna, lui, est un parangon du bon goût) auprès d’étudiants contemporains qui avaient très majoritairement voté pour la majorité — c’est la première génération qui commence par le conformisme, dommage de ne plus être là pour voir ce qu’ils donneront à 50 ans —, j’ai eu droit à un concert de protestations sur l’insolence raciale de ce Desproges dont pour mes étudiants le nom s’épelle apparemment D-I-E-U-D-O-N-N-E… L’humour, ces temps-ci, broie du noir.

Le souci, c’est que les sociétés privées qui régissent le Web ne peuvent surveiller au jour le jour les millions de messages postés par les internautes déchaînés. Elles vont donc très certainement élaborer des algorithmes qui feront le boulot à leur place de façon préventive. C’est qu’il ne suffit donc pas d’éviter les phrases insultantes. J’avais bien pensé proposer ici toutes les ressources de l’antiphrase, ce merveilleux procédé rhétorique qui consiste à dire le contraire de ce que l’on pense de façon à ce que l’on comprenne que l’on pense le contraire de ce que l’on dit. « Non, l’Islam n’est pas lancé dans une conquête du monde » ; « Il n’y a pas de lobby LGBTQA+ à l’Assemblée nationale ni ailleurs, il est bien normal qu’un député qui insinuait le contraire soit viré de son groupe » ; « La discrimination positive n’est pas suffisamment efficace à Sciences-Po, il faudrait que les futurs admis rue Saint-Guillaume puissent prouver des quartiers d’africanité — comme il y avait autrefois des quartiers de noblesse »… Et autres formules jadis utilisées jusqu’à plus soif par ces maîtres en ironie que furent Swift ou Voltaire.

Mais imaginez la réaction de l’algorithme mis en place par le GAFAM aux phrases sus-citées. « Islam », « LGBT », « africanité » sont des termes suspects en soi : inutile d’analyser leur environnement. D’ailleurs, la machine experte en systèmes co-occurrentiels s’apercevrait qu’à proximité d’« Islam » il y a « conquête du monde », et la conflagration sémantique de ces deux termes (il est plus facile en analyse automatique de repérer des syntagmes « lourds » que des mots-outils du genre négation ou particules d’atténuation) fait immédiatement suspecter une intention nauséabonde. La machine sait bien que l’Islam n’est pas du tout une entreprise impérialiste et parfois terroriste… D’ailleurs, il a désormais pignon sur rue et ses disciples obtiennent des pouvoirs publics qu’ils financent leurs lieux de cult(ur)e (la République ne reconnaît et ne finance aucun culte, mais voilà, les mosquées sont des entreprises culturelles en loi de 1901) et posent pour finir avec des petites filles nubiles habillées de voiles et de tchadors qui ne dégradent pas du tout la femme…

N’est-ce pas, Nathalie Appéré…

(Je laisse le lecteur imaginer la réaction immédiate du filtre mis en place par Causeur et par ceux qui l’éditent : la contiguïté d’Islam, d’impérialiste, de terroriste et de Madame le Maire de Rennes est sans ambiguïté. À la poubelle et aux gémonies ! Bonnet d’âne ? Arraché ! Causeur ? Bâillonné ! Brighelli ? Empalé !)

Il faut donc ruser. C’est ce que j’appellerais la stratégie Verlaine. Quel déchiffreur nazi aurait pu comprendre que « les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone » (BBC des 1er et 5 juin 1944, respectivement à 21h et 22H — horaire de Londres) annonçaient l’imminence du débarquement ? Il faut de toute urgence, pour garder une pensée et une parole libre, les voiler nous-mêmes. Il faut organiser la résistance.

Par exemple, reprenons nos phrases du début. Il suffit de modifier les mots qui seront infailliblement intégrés dans l’algorithme de censure. On essaie ?

« Non, la pizza (1) n’est pas lancée dans une conquête du monde » ; « Il n’y a pas de lobby McDo à l’Assemblée nationale ni ailleurs, il est bien normal qu’un critique gastronomique qui insinuait le contraire soit viré de son journal » ; « La slow food n’est pas suffisamment enseignée à Sciences-Po, il faudrait que les futurs admis rue Saint-Guillaume puissent se trouver des ancêtres maîtres-queux — comme il y avait autrefois des quartiers de noblesse »…

L’idée m’a été donnée non seulement par les internautes chinois, qui usent depuis des lustres de ce genre de code pour contourner la vigilance de Xi Jinping, qui n’est pas du tout un tyran, mais par une photo prise dans une manifestation américaine de soutien au peuple palestinien :

Le passage pseudo-phonétique de « Jews » à Juice » permet, si un Français l’utilise, de complexifier encore le code. Aucun Alan Turing moderne ne pourrait déchiffrer un message aussi subliminal — il préfèrerait encore croquer directement la pomme empoisonnée de Blanche-Neige et d’Apple réunis…

Le procédé est ancien. Déjà dans Coke en stock un marchand d’esclaves arabe (groupe nominal fonctionnant chez Hergé comme un syntagme figé et qui devra désormais être remplacé par un euphémisme adéquat du genre « sauveur moyen-oriental d’immigrés climatiques ») reprochait au capitaine Haddock d’utiliser le mot « esclave », un peu trop direct, au lieu du mot convenu, « Coke »

— le gag étant que dans une civilisation qui ne se chauffe plus au charbon, tout le monde pense désormais qu’il s’agit d’une pub pour Coca-Cola…

De même, les Nazis, après avoir, en 1936, lancé un jeu sobrement intitulé Juden Raus ! trouvèrent la métaphore finale, si je puis dire, avec un autre jeu de l’oie appelé Jagd auf Kohlenklau (la Chasse au voleur de charbon, édité à 4 millions d’exemplaires) — bien digne de figurer dans l’ouvrage immortel de Klemperer, la Lingua Tertii Imperii.

J’attends donc avec intérêt les suggestions des alertes internautes qui passent sur ces chroniques. Quels substituts proposer pour tant de mots bientôt interdits ? Quels subterfuges employer pour survivre en milieu hostile ? Quelles métaphores utiliser pour que l’envie de pénal, comme disait Muray, qui agite incessamment toutes les « communautés » parmi lesquelles la nation française est aujourd’hui éparpillée façon puzzle, ne soit pas titillée ?

Merci en tout cas à Madame Avia, qui a accouché d’une loi indispensable pour bloquer sur le Net l’expression de la haine. Elle a fait œuvre utile aux poètes, qui auront à cœur de relever le défi linguistique que pose aujourd’hui une censure ressuscitée par le chœur des donneurs de leçons et les porteurs de bonnes intentions — tous gens parfaitement honorables, comme aurait dit Shakespeare.

Jean-Paul Brighelli
10 juillet 2019

(1) Je dis « pizza » parce que si j’écris « couscous », le plus borné des valets de Big Brother comprendrait.

Bonnet d’âne
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