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L’URSS aurait eu peu de chances dans la 2 GM sans
le pacte Molotov-Ribbentrop, selon un représentant spécial de Poutine - Sergueï Ivanov - Sputnik

mardi 9 juillet 2019, par Comité Valmy


L’URSS aurait eu peu de chances
dans la 2 GM sans le pacte Molotov-Ribbentrop,
selon un représentant spécial de Poutine

Il y a 80 ans a été signé le Pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique. Le représentant spécial du Président russe Sergueï Ivanov revient sur cette page de l’histoire soviétique.

Le Pacte de non-agression a été signé le 23 août 1939 par les ministres soviétique et allemand des Affaires étrangères, Viatcheslav Molotov et Joachim von Ribbentrop. Le représentant spécial du Président russe pour l’écologie et les transports et ex-chef de l’administration présidentielle Sergueï Ivanov évoque dans un entretien à Sputnik les dessous de ce moment historique.

- Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les relations entre l’URSS et l’Allemagne se sont sérieusement aggravées. Quand, pourquoi et à l’initiative de qui ont-elles commencé à changer ?

Sergueï Ivanov : Dans les années 1930, l’URSS avait adopté une position antinazie nette, et donc opposée à l’Allemagne sur le plan politique. Les relations avec ce pays ont commencé à changer progressivement après les accords de Munich, et à l’initiative de Berlin - d’abord pour sonder les positions de l’URSS. Cependant, les dirigeants soviétiques, disposés à former une coalition avec l’Angleterre et la France, faisaient preuve de prudence et ne s’empressaient pas d’aller dans le sens des propositions allemandes.

Comme le reconnaissent les historiens sérieux, même occidentaux, jusqu’à la mi-août 1939, c’est-à-dire jusqu’à l’effondrement des accords trilatéraux, Staline était enclin à créer une coalition antihitlérienne avec l’URSS, la France et le Royaume-Uni. L’Union soviétique était parfaitement consciente du fait que la conception de la politique étrangère du IIIe Reich était directement liée aux aberrations nazies concernant « l’espace vital » non pas quelque part en Afrique, mais à l’Est, comme disait Hitler, sur les territoires slaves. C’est pourquoi Berlin restait notre principal ennemi.

Mais que pouvait faire Staline après l’échec des négociations avec les Anglais et les Français et à la veille de l’invasion de la Pologne par les Allemands ? Dans ces conditions, alors que le conflit armé de Khalhkin Gol se poursuivait, il devait avant tout songer à la sécurité nationale et étatique du pays. Il fallait retarder le début de la guerre contre l’Allemagne. Pourquoi l’URSS aurait-elle dû entrer la première en guerre contre l’Allemagne hitlérienne, contrairement à l’avis clairement exprimé du gouvernement polonais, et imposer aux Polonais sa protection, envoyer ses soldats à la mort pour sauver la Pologne, quand le Royaume-Uni et la France ne voulaient pas combattre les forces d’Hitler ?

- Pourquoi les négociations anglo-franco-soviétiques de l’été 1939 à Moscou ont-elles échoué ? On a souvent entendu dire que le gouvernement soviétique avait intentionnellement sapé la signature d’un accord avec l’Angleterre et la France en faisant seulement semblant de négocier pour pousser Hitler à conclure un pacte avec l’URSS.

Sergueï Ivanov : On entend encore de telles accusations aujourd’hui. Mais il convient de prendre connaissance plus en détail du déroulement des négociations anglo-franco-soviétiques pour comprendre que ces affirmations sont erronées. Regardons attentivement : le 18 mars, le gouvernement britannique a demandé à l’Union soviétique et à plusieurs autres pays quelle serait leur position en cas d’attaque de l’Allemagne contre la Roumanie. En réponse, Moscou a proposé de réunir une conférence internationale avec la participation des pays d’Europe de l’Est, jugeant impossible de discuter avec le Royaume-Uni du sort de la Roumanie ou de la Pologne sans les représentants de ces pays, les premiers intéressés. C’est alors que Londres a suggéré de signer une déclaration commune, mais la Pologne a refusé ! Or comment signer une déclaration pour la défense de la Pologne sans la Pologne elle-même ? A cette période personne ne garantissait que la Pologne ne céderait pas à la pression hitlérienne en acceptant les exigences de l’Allemagne sans passer par la guerre. Selon un tel scénario la Pologne se serait transformée en vassal, en partenaire mineur de l’Allemagne au sein de la coalition agressive. A l’époque, la probabilité d’une attaque conjointe des armées allemande et polonaise contre l’URSS, du potentiel unifié des deux États basé sur leur hostilité commune envers l’Union soviétique, devenait trop grande.

Je rappelle que c’est précisément ce qu’avait proposé à la Pologne le ministre allemand des Affaires étrangères en janvier 1939 pendant ses négociations avec son homologue polonais Jozef Beck. Comme nous le savons aujourd’hui, le renseignement soviétique avait informé le Kremlin du contenu de ces négociations.

Mais ce n’est pas le plus important. Le 31 mars, le Royaume-Uni a fourni à la Pologne des garanties unilatérales d’indépendance. Une fois de plus sans consultations avec l’URSS, de nouveau dans son dos.

Néanmoins, Moscou a proposé le 17 avril à Londres et à Paris de signer un accord d’entraide trilatéral. Mais la position du gouvernement polonais et des gouvernements des pays baltes restait une pierre d’achoppement dans ces négociations. L’URSS n’avait pas de frontière commune avec l’Allemagne. Comment l’Union soviétique pouvait-elle entrer en guerre contre Hitler si la Pologne et les pays baltes, en la personne de leurs diplomates, avaient déclaré plusieurs fois à l’époque qu’ils « ne [permettraient] à aucun soldat de la Russie soviétique d’entrer sur leur territoire » si l’URSS refusait d’évoquer la question des garanties d’indépendance et d’intégrité territoriale. La position non constructive de ces États, l’antisoviétisme irrationnel de l’élite polonaise : voilà ce qui a rendu inutiles les discussions et même la signature d’une convention militaire impliquant la création d’une nouvelle Entente entre l’URSS, la France et l’Angleterre à l’instar de la Première Guerre mondiale.

Néanmoins, jusqu’au bout, le Kremlin s’est efforcé de trouver une solution - nous savons que des missions britannique et française sont tout de même venues à Moscou en août 1939. C’est seulement quand, pendant les négociations de Moscou, il s’est avéré que rien de plus qu’une « déclaration d’intention » ne pourrait être signée, que la Pologne n’accepterait pas l’aide soviétique, que le Kremlin a décidé de prendre contact avec Berlin.

- Dans l’entourage de Staline, parlait-on de la stratégie de l’URSS en matière de relations avec l’Allemagne ? La nécessité de signer un pacte de non-agression faisait-elle consensus au sein du gouvernement soviétique ?

Sergueï Ivanov : A cette époque, ces questions étaient traitées par un cercle restreint de dirigeants du pays. Hormis Staline il était composé de Viatcheslav Molotov, Andreï Jdanov, Gueorgui Malenkov et quelques autres. Parmi les militaires il convient de nommer avant tout le commissaire du peuple à la Défense de l’URSS Kliment Vorochilov. L’analyse de la ligne politique des démocraties occidentales et du déroulement des négociations trilatérales ne laissaient aucune place au doute : les Anglais, et les Français derrière eux, cherchaient à canaliser l’agression allemande vers l’Est. C’est pourquoi il y avait un consensus entre les plus hauts dirigeants soviétiques concernant la signature d’un pacte de non-agression avec l’Allemagne. Quand, pendant les négociations trilatérales, il est devenu définitivement clair qu’aucune convention militaire ne serait possible avec l’Angleterre et la France, le 19 août l’URSS a signé un accord avec l’Allemagne, et le 23 août un pacte de non-agression et un protocole additionnel secret à celui-ci.

- D’après vous, la Pologne aurait-elle bénéficié de l’aide française ou anglaise si l’Armée rouge n’avait pas franchi sa frontière Est le 17 septembre ?

Sergueï Ivanov : La Pologne a été condamnée pour la condescendance de son propre gouvernement, qui avait rejeté les initiatives de l’URSS de créer un système de sécurité collective en Europe, et à cause de la réticence des Français à la « sauver ». Le 17 septembre, les forces principales de l’armée polonaise étaient défaites ou agonisaient, encerclées ; Varsovie, le centre du contrôle militaire et politique du pays, était coupée par les forces allemandes, le gouvernement avait émigré et se préparait déjà à franchir la frontière ; la majeure partie de la flotte polonaise, peu nombreuse, avait rejoint la marine anglaise sans même tenter de protéger sa propre côte avant même le début des activités militaires.

Que dire, si à partir du 9 septembre déjà le gouvernement polonais avait entamé les négociations avec la France pour fournir un asile au gouvernement ? Cela signifie qu’à cette époque déjà ils avaient tout compris et décidé de fuir. D’ailleurs, le Président polonais a quitté Varsovie le jour où la guerre a commencé, le 1er septembre. Le 4 septembre a commencé l’évacuation des établissements gouvernementaux, le 5 septembre le gouvernement a été évacué, et dans la nuit au 6 au 7 septembre ce fut le tour du commandant en chef de l’armée, Edward Rydz-Śmigły.

Si l’Angleterre et la France voulaient effectivement aider la Pologne, elles auraient facilement balayé le faible bouclier à la frontière franco-allemande, où leur supériorité était écrasante, mais elles ne l’ont pas fait. C’est pourquoi une partie de la guerre à l’Ouest est qualifiée de « drôle » ou « assise » : le 21 novembre, le gouvernement français a créé au sein de l’armée un « service de divertissements », le parlement évoquait la possibilité d’accorder aux soldats des boissons alcoolisées supplémentaires, les taxes sur les cartes de jeu ont été annulées pour l’armée « d’active », 10.000 ballons de jeu ont été achetés…

- Peut-être que sans la campagne polonaise, l’Armée rouge aurait pu se défendre plus facilement contre les Allemands sur la « ligne Staline » déjà constituée ?

Sergueï Ivanov : Aucune des lignes de défense créées à la veille de la Seconde Guerre mondiale dans les pays européens n’avait fait ses preuves ; toutes celles qui ont été attaquées ont finalement été percées ou se sont rendues. Dans cette guerre mobile, les distances étaient plus décisives que les frontières. Et si l’Allemagne avait préparé une attaque à la frontière Ouest de l’URSS le 16 septembre 1939, les chances de défendre Leningrad auraient été illusoires, et Minsk comme Kiev seraient tombées encore plus tôt. Surtout, les possibilités de procéder à l’évacuation des entreprises de défense auraient été encore moindres, et même si nous avions tenu le coup jusqu’en 1941, en 1942 nous n’aurions pratiquement plus eu d’armes pour combattre.

En l’absence du pacte, en 1941 les troupes allemandes n’auraient pas eu à parcourir des centaines de kilomètres en Biélorusse occidentale et en Ukraine en combattant. Elles auraient lancé l’offensive à partir des positions extérieures bien plus avantageuses, en arrivant plus rapidement jusqu’à Moscou et Leningrad que cela ne s’est produit en réalité. Est-ce que Moscou aurait résisté dans ce cas ? En échangeant en été 1941 du territoire contre du temps, le commandement soviétique est parvenu à démobiliser et à armer des dizaines de divisions, qui ont finalement réussi à stabiliser le front, puis à repousser les Allemands de Moscou.

- Quel a été l’impact du tournant dans les relations avec l’Allemagne sur la société soviétique ? Dans quelle mesure l’abandon de la forte critique des nazis a-t-elle désorienté la société et l’élite au pouvoir au début des années 1940 ?

Sergueï Ivanov : Les communistes de différents pays exprimaient leur confusion concernant la cessation de la critique de l’Allemagne nazie après la signature du pacte de non-agression. Mais personne ne s’y opposait publiquement. Dans le pays, les gens se posaient également la question. Même si la grande majorité de la population comprenait que le pacte avec l’Allemagne était une démarche forcée. Puisque l’Allemagne restait un État nazi avec une idéologie de haine et des plans agressifs, il ne fallait pas douter qu’un pacte avec elle était une manœuvre temporaire. Les militaires en étaient les plus conscients.

Comment le Japon a-t-il réagi au pacte germano-soviétique ?

Sergueï Ivanov : Ce fut un choc pour les Japonais. Sans demander l’avis de son allié, l’Allemagne avait signé un pacte de non-agression avec l’URSS au moment où les Japonais étaient en guerre contre les forces soviétiques et mongoles à Khalkhin Gol. Au final, le gouvernement japonais a démissionné à cause du pacte conclu par son allié !

Je pense que la défaite de Khalkhin Gol et le pacte soviéto-germanique ont tourné le vecteur de l’agression japonaise vers le Sud. L’acte d’Hitler, qui avait soudainement signé un pacte avec l’URSS, avait fait chuter la confiance de Tokyo envers le führer du IIIe Reich.

- Les Protocoles secrets au pacte soviéto-germanique de non-agression ont été condamnés par un décret du Congrès des députés du peuple de l’URSS du 24 décembre 1989. Au vu des nouvelles conditions, ne faut-il pas songer à l’annulation de cette décision ?

Sergueï Ivanov : En tant qu’État-successeur à l’URSS, la Fédération de Russie a évidemment la possibilité de le faire. En revanche, nous avons déjà subi toutes les conséquences négatives de l’adoption de ce décret parce qu’il a servi la cause de notre désarmement diplomatique, idéologique et factuel face à l’Occident à l’époque de la perestroïka et dans les années 1990. Aujourd’hui, il ne faut pas faire preuve d’empressement en la matière. Les historiens et les avocats peuvent se pencher sur la question et prendre autant de temps qu’il le faudra pour formuler leur verdict, et c’est seulement sur sa base que notre société décidera elle-même, ou par le biais de ses représentants légaux, comment percevoir les protocoles secrets et s’il faut annuler le décret du Congrès des députés du peuples à ce sujet.

8 juillet 2019


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