COMITE VALMY

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Pour qui sonne le glas ?
par Descartes

lundi 24 juin 2019, par Comité Valmy


Pour qui sonne le glas ?


Plutôt que de la droite, parlons des Républicains. Ce parti paie le fait d’être devenu une structure partisane sans enracinement dans une famille de pensée. Ce délitement a commencé dans les années 1990, quand un certain nombre de gens ont voulu évacuer le gaullisme du RPR. Pasqua et Séguin contre Juppé et Balladur. Ces derniers n’ont pas gagné dans les urnes mais ont gagné dans les appareils. Chirac a été élu avec la fracture sociale contre ce qu’Alain Minc appelait “le cercle de la raison”. Mais les tenants de la pensée unique ont atteint leur but en créant l’UMP, qui a dissous ce qui restait du parti gaulliste, avec une base populaire très large dans un parti de notables” (H. Guaino, entretien paru dans “Le Monde” du 21/6/2019)

Parmi les phénomènes qu’on peut observer après le vote du 26 mai dernier, l’effondrement de la droite « de gouvernement » est certainement le plus remarquable. Avec un score à un chiffre (8,5%) et moins de deux millions de voix, cette famille politique fait ce qui est probablement le pire score de son histoire. Un résultat qu’il faut comparer à celui de la « gauche de gouvernement », elle aussi autour de 8,5% si l’on additionne les scores des socialistes et des hamonistes. En quelques années, les deux secteurs groupes qui se sont partagés le pouvoir pendant un demi-siècle se sont effondrés jusqu’à n’exister que de façon résiduelle.

L’élection du 26 mai dernier montre que loin d’être un accident, la reconfiguration politique commencée en 2017 correspond à une transformation profonde de notre système politique. Pendant les vingt-cinq ans qui séparent 1958 et 1981, on avait vécu avec une droite qui semblait inamovible au pouvoir, et une gauche forte dans la rue. Une droite majoritairement gaulliste et une gauche majoritairement communiste. C’était le temps ou le projet de la droite – ou plutôt les projets, car la droite est diverse – s’opposait aux projets de la gauche. Et puis, pendant les trente ans qui ont suivi 1981, nous avons vécu l’alternance de deux familles politiques qui ont épousé au fond une même vision politique, économique et sociale, pour ne différer finalement que sur les questions sociétales. Qu’est ce qui a changé entre les deux, qu’est ce qui a provoqué cette dérive ? Et bien, on est passé d’une période ou les couches populaires et les classes intermédiaires qui en étaient issues formaient encore un bloc qui s’opposait aux “possédants”, à une logique ou classes intermédiaires et bourgeoisie forment un bloc qui s’oppose aux “gueux”.

Le processus fut lent : pendant une génération les classes intermédiaires ont été divisées, et cette division se traduisait par une multiplicité d’idéologies. On trouvait des membres des classes intermédiaires dirigistes ou libéraux, révolutionnaires ou conservateurs. Aujourd’hui, les classes intermédiaires ont retrouvé leur unité, et cela se traduit par l’unification de la pensée derrière une vision unique plus ou moins mâtinée d’adaptations “sociétales”.

Il fallait bien qu’à un moment donné cette pensée unique donne naissance à un parti unique. En effet, pourquoi continuer à se disputer le pouvoir au nom de projets différents alors que ces projets ont convergé jusqu’à devenir, à quelques détails d’habillage près, le même ? Pourquoi se disputer les postes devant les électeurs alors qu’on peut se les distribuer entre des gens de bonne compagnie ? Pourquoi alterner cinq ans au pouvoir et cinq ans dans l’opposition, alors qu’on peut être du côté du manche tout le temps ?

Le siècle qui va de 1870 à 1970 peut être qualifié à juste titre de siècle politique. L’accession définitive au suffrage universel, l’accession au pouvoir des radicaux puis des socialistes, les exemples de l’Allemagne nazie ou de la Russie soviétique ont montré que les choix politiques pouvaient effectivement changer radicalement la réalité. Que l’histoire était façonnée par la volonté humaine, et non pas soumis à la fatalité de mécanismes impersonnels comme celui des marchés. L’arène politique était le lieu où se confrontaient des projets fondamentalement différents, et le choix de tel ou tel projet était important parce qu’il avait un effet sur la réalité.

Cette primauté de la politique a toujours fait peur aux couches dominantes. Parce qu’elles n’ont pas le nombre avec elles, elles savent que la confrontation électorale leur est à priori plus défavorable que le rapport de forces économique. C’est pourquoi elles ont toujours cherché à mettre des limites étroites à ce que la volonté populaire pouvait faire. En d’autres termes, il fallait organiser l’impuissance du politique. Ce fut fait par l’ouverture des marchés, par la privatisation de l’économie, par l’affaiblissement du bras armé du politique qu’est l’Etat, par le transfert du pouvoir à Bruxelles, à des autorités administratives indépendantes, aux juges où par son atomisation dans une décentralisation qui met les territoires en concurrence. Mais aussi dialectiquement par la mise en place d’une idéologie « libérale-libertaire » qui emprunte au libéralisme classique la vision économique tout en évitant sa vision morale, et aux idéologies libertaires l’individualisme forcené.

Il ne faut pas être grand prêtre pour comprendre que l’hégémonie d’une telle vision ne peut aboutir qu’à une pensée unique. Si la politique se réduit à laisser faire le marché, alors cela ne sert à rien de construire ou de confronter des projets politiques différents, puisqu’in fine c’est le marché qui décide. On ne peut pas organiser l’impuissance du politique et ensuite s’étonner que les électeurs – et les hommes politiques eux-mêmes – s’en désintéressent. Car il ne faut pas se tromper : si le désintérêt touche les électeurs, et les chiffres de l’abstention parlent d’elles-mêmes, il touche aussi les militants et les dirigeants politiques eux-mêmes. En témoigne la baisse continue de la qualité du personnel politique, et le détachement avec lequel il passe d’un parti politique à un autre, et de la politique au monde des affaires et vice-versa.

Et s’il n’y a plus de projets différents, pourquoi avoir des partis différents ? Depuis la fin des années 1980, des hommes politiques qui étaient d’accord sur l’essentiel ont essayé de nous faire croire qu’ils étaient différents. Et dans ce rôle, ils étaient de moins en moins crédibles. On peut reconnaître à Macron le mérite d’avoir déchiré ce voile de l’hypocrisie, en montrant que des hommes « de gauche » et des hommes « de droite » pouvaient communier dans le même projet, assumer les mêmes décisions et les mettre en œuvre ensemble. D’anciens élus blanchis sous le harnois du Parti socialiste et des anciens élus ayant fait leur carrière sous la bannière de l’UMP se retrouvent tous les mercredis autour de la table du Conseil des ministres pour régler en bonne intelligence les affaires de l’Etat. Devant cette situation, ce qui reste de la gauche et de la droite de gouvernement essayent désespérément de montrer qu’elles ont quelque chose de différent à proposer. Mais cela ne trompe plus personne. Bellamy peut crier très fort qu’il faut une Europe chrétienne, alors que Glucksmann proclame qu’il faut une Europe sociale, trente ans de politique ont montré qu’une fois au pouvoir les beaux discours sont oubliés. Tout le monde a compris depuis longtemps que « gauche » et « droite » de gouvernement ne sont que deux coteries, et que la seule chose qui les sépare est la compétition pour savoir quel groupe se réservera les postes et les prébendes. Macron, en proposant une paisible répartition de ces avantages plutôt qu’un combat ou chacun peut gagner tout ou perdre tout, continue à attirer les politiciens des deux bords, et donc leurs clientèles électorales (1).

Nous sommes donc passés d’un système politique multipolaire qui confrontait des projets à un système bipolaire qui confronte deux non-projets. Le premier, celui du « bloc dominant » incarné aujourd’hui par Macron, est celui de la continuité dans la politique du chien crevé au fil de l’eau, c’est-à-dire, celui de la soumission aux contraintes extérieures imposées par les marchés ou par Bruxelles. Le second, est celui des partis populaires, qui manifestent leur rejet de cette logique sans avoir une idée claire de ce qu’on pourrait mettre à la place. Parce que ce populisme se nourrit du rejet des changements de ces trente dernières années, il a tendance à se situer plutôt du côté des conservateurs, c’est-à-dire, à droite. En temps troublés, la référence à un passé – fut il idéalisé – est infiniment plus rassurante que la référence à un futur forcement imprécis. C’est pourquoi en matière de populisme l’extrême droite part avec une longueur d’avance sur la gauche radicale, d’autant plus que cette dernière a déjà participé aux affaires et donné de ce fait sa caution aux politiques « libérales-libertaires ».

Bien entendu, cette configuration traduit une polarisation de la lutte des classes, entre un bloc dominant constitué des gagnants de la mondialisation « libérale-libertaire » – c’est-à-dire, la bourgeoisie et les classes intermédiaires métropolitaines – et les perdants de cette même mondialisation, c’est-à-dire les couches populaires et une petite fraction des classes intermédiaires vivant dans la « France périphérique ». Les premiers ont compris que le parti unique « central » assure bien mieux leurs intérêts que des partis de « gauche » ou de « droite » de gouvernement. En effet, la « gauche » de gouvernement était obligée d’aller chercher des voix chez la « gauche radicale », la « droite » de gouvernement de faire de même avec les électeurs d’extrême droite. Et pour avoir des voix, il fallait faire des concessions à leur électorat, souvent un électorat populaire. Avec le parti « central », le bloc dominant est finalement maître chez lui et n’a plus besoin d’aller chercher des alliances au détriment de ses intérêts.

C’est pourquoi je ne parierais pas sur le redressement des partis de gouvernement traditionnels. Leur fonction, qui était de négocier des accords entre les différents groupes sociaux, n’a plus de raison d’être puisque le rapport de forces permet à un groupe, le bloc dominant, d’imposer seul sa volonté. Les “gagnants” de la mondialisation n’ont pas besoin de plusieurs partis, un seul leur suffit. Quant aux couches populaires, elles en sont réduites à une protestation impuissante, que ce soit sur les ronds-points ou dans les urnes, puisque personne ne propose un projet alternatif crédible.

Descartes
le 20 juin 2019

(1) Giscard, dans les années 1970, avait peut-être le premier compris ce mouvement lorsqu’il appelait à la constitution d’un grand parti « central », qui réunirait les gens « raisonnables » – c’est-à-dire, la bourgeoisie et les classes intermédiaires – pour faire la pièce au populisme gaulliste ou communiste. Il a eu raison trop tôt : à l’époque, communistes et gaullistes étaient encore trop nombreux et trop puissants pour faire avancer une logique de « troisième force » qui les aurait réuni dans l’opposition. Macron, derrière son discours moderniste, n’est que le continuateur de Giscard et de son « deux Français sur trois ».

Descartes

Pro rege saepe, pro patria semper.


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