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Golounov : le premier tribunal médiatique en Russie emportera-t-il le système dans une parodie de tribunal populaire ? - par Karine Bechet-Golovko

mercredi 12 juin 2019, par Comité Valmy


Golounov : le premier tribunal médiatique
en Russie emportera-t- il le système
dans une parodie de tribunal populaire ?

Hier soir, dans la précipitation, le ministre russe de l’Intérieur s’est fendu d’une déclaration filmée, annonçant la fin officielle des poursuites contre Golounov pour manque de preuves, ainsi que l’ouverture d’une enquête interne. Assez étrangement, l’affaire n’a pas été close pour absence d’éléments matériels de l’infraction ou absence de faits. Donc, théoriquement, elle reste, il y a bien eu trafic de drogue, et en 24h, tout à coup, les éléments de preuves tombent, la rue (de journalistes) est en fête, la corporation a gagné. Un précédent a ainsi été créé, une fracture est introduite et les forces de l’ordre, mises à genoux devant le tribunal médiatique, doivent encore se demander ce qui s’est passé.

Ce tribunal médiatique vient de remporter sa première victoire, il y a des chances pour qu’elle ne soit pas la dernière. Il n’y a même, vu l’absence de résistance du système étatique, aucune raison pour que la machine ne s’emballe. Un sentiment de malaise, presque physique, se renforce. Car cela rappelle les préludes d’une autre histoire.

Rappelons les faits, pour comprendre l’enchaînement. Comme nous l’avions écrit ici, un journaliste dont la notoriété est assez limitée, en tout cas l’était avant cette affaire, est interpellé par la police, après plusieurs mois d’enquête policière, en possession de drogues, retrouvées également à son domicile. Il est soupçonné de vendre cette drogue dans les boîtes de nuit. Il nie les faits.

La chaîne publique Rossiya 24 tourne un reportage ( disponible ici), montrant l’analyse du contenu des sachets, discutant avec les policiers, tout à fait corrects, qui confirment avoir des éléments de preuve contre Golounov indépendamment de ces sachets de drogues et pouvoir les présenter devant la justice. Et, très intéressant, le responsable de l’opération, filmé de dos, qui déclare, à la minute 2.50 :

Golounov n’a pas voulu indiquer immédiatement son identité lors de son interpellation, ni son lieu de résidence, ni sa profession. C’est beaucoup plus tard, vers 2h du matin, qu’il a finalement affirmé être journaliste, travailler pour une grosse compagnie à l’étranger (Meduza), et a menacé les policiers de leur causer de sérieux problèmes, car des personnes très importantes sont derrière lui.

Il semblerait qu’il n’ait pas tort.

Hier soir, le ministre de l’Intérieur annonce dans une vidéo que, suite aux analyses réalisées par la police scientifique, il a été décidé de mettre fin aux poursuites contre Golounov pour manque de preuves, car sur les sachets de drogue n’ont pas été retrouvées traces de ses empreintes digitales ou biologiques.

En procédure pénale russe, il y a trois fondements pour mettre fin aux poursuites contre une personne : soit, il a été démontré que les faits n’ont pas eu lieu et donc il ne peut pas y avoir de coupable ; soit les faits ont été commis, mais les éléments matériels de l’infraction ne sont pas établis (par exemple, il y a un cadavre, mais ce n’est pas un meurtre) et sans infraction, pas de coupable ; soit les faits sont établis, les éléments de l’infraction sont établis, mais le lien entre la personne et l’infraction n’a pu être prouvé.

C’est cette dernière solution qui a été retenue. Autrement dit, il y a infraction : alors que pendant trois mois les policiers surveillaient la situation, ils ont pu établir la réalisation de l’infraction, à savoir la vente de drogue ; mais le lien avec Golounov disparaît, car il n’a pas de trace de drogue dans le sang (même si en vendre ne veut pas dire en consommer), et que ses empreintes n’ont pas été retrouvées sur les sachets, ni trouvés chez lui, ni pris dans son sac à dos. Il serait donc impossible de prouver sa participation à la réalisation de l’infraction et il accuse les policiers d’avoir placé les sachets.

Oublions un instant les déclarations des policiers affirmant avoir d’autres éléments de preuve de l’implication de Golounov. Or, sur les sachets, l’on ne trouve pas non plus les empreintes des policiers ... C’est à ce moment qu’un expert d’une association déclare que, de toute manière, il est extrêmement difficile, voire impossible, de déterminer les empreintes sur les sachets plastics. Il veut ainsi laisser sous-entendre que ce n’est pas parce que l’on n’a pas retrouvé les empreintes des policiers, qu’ils sont innocents (ici, la présomption d’innocence n’a donc pas sa place). Mais, en même temps, cet expert oublie qu’il détruit ainsi le motif de libération de Golounov, car ce n’est pas non plus parce qu’il n’y a pas ses empreintes que ces sachets ne sont pas les siens dans ce cas ...

Mais peu importe, il est libéré de son assignation à résidence, les journalistes l’attendent et l’applaudissent, une Marche en son honneur est prévue aujourd’hui. C’est la fête.

Or, on ne sait toujours pas comment ces sachets sont arrivés là, d’où ils viennent. Mais les têtes doivent tomber. Les têtes de deux généraux de la police de Moscou seront demandé par le ministre de l’Intérieur à Poutine, il faut satisfaire la foule. Mais lorsque la foule a bu du sang, elle en redemande et ne s’arrête pas là. Elle demande aussi la tête des policiers qui ont procédé à l’interpellation, de tous ceux qui sont mêlés à cette affaire. La police a la gueule de bois aujourd’hui, si réellement il y a eu trois mois d’enquête ...

Va-t-on ici aussi les mettre à genoux, cette fois devant un parterre de journalistes, pour que les forces de l’ordre demandent pardon ?

Et l’emballement est terrible. Il faut absolument revoir la législation contre le trafic de drogue, beaucoup trop sévère en Russie. ........ Pourquoi ? Golounov aurait donc bien participé à un trafic de drogue ? S’il est innocent, quel est le rapport ?

Il faut adopter un nouveau Code de procédure pénale (cela fait déjà un certain temps qu’ils essaient de faire passer l’idée, sans réussite), détruire la phase pré-judiciaire, sur le modèle vendu à l’espace post-soviétique. ................................ Pourquoi ? Golounov a bien été libéré avant le début du procès, donc justement lors de l’enquête. Donc ça fonctionne. Ou bien n’est-il pas innocent et il y a dysfonctionnement ?

Et ce n’est qu’un début. Pour l’instant, le tribunal n’est que journalistique, il faut le transformer en tribunal populaire, d’où l’importance de la manifestation d’aujourd’hui. Soit, cela reste entre les journalistes et les activistes de Navalny/Khodokovsky, soit comme lors de Bolotnaya, la population sort dans la rue. Une bataille a été gagnée, la guerre est mal partie. Pour l’Etat en tout cas, montrant beaucoup trop de faiblesses.

Tout d’abord, les structures étatiques ont totalement perdu le contrôle de la situation. Voulant éviter une liste Magnitsky, Sentsov, ou autres, la libération de Golounov sent la panique. Donc la faiblesse. Il est tout à fait possible qu’il soit innocent, mais dans un état de droit il doit être libéré non pas parce que le pouvoir a peur de la rue, mais parce que son innocence est démontrée et que les responsables, donc, sont trouvés. Or, ces deux généraux n’ont rien à voir avec l’affaire concrète, ils sont abstraitement responsables, car à des postes de direction. Donc, d’un côté la culpabilité de Golounov n’est pas prouvée, de l’autre on ne sait pas très bien sur quels fondements attaquer quels policiers ...

L’on ne sait pas très bien non plus, si Golounov est innocent, d’où vient cette affaire. D’un côté, en interne, l’on avoue qu’il était connu dans un cercle assez restreint de collègues, autrement dit ses "grandes révélations" n’ont pas fait tant de bruits que cela. Cela ressemble plutôt à du petit Navalny, avec beaucoup moins de moyens. Par ailleurs, la piste de l’utilisation de quelques policiers corrompus par un business, qui aurait été mis à mal est avancée par la presse libérale. Mais alors pourquoi demander l’assouplissement de la législation sur le trafic de drogue si ce n’est pas le sujet ? La libération immédiate de plusieurs milliers de personnes condamnées sur ce fondement et a priori innocentes si le problème est local ?

Mais il faut calmer tout ça, alors on agit dans la précipitation en espérant que le couperet ne tombera pas. Pas tout de suite. La foule journalistique, tous bords confondus, a faim. Il faut la nourrir. Ne serait-ce qu’un instant. Deux têtes permettent de gagner du temps. Sans pour autant qu’une réelle stratégie étatique ne semble pointer.

Dans toute cette affaire, il n’y a aucune logique - juridique. Mais, dans tous les cas il y a fait : un nouvel instrument de pouvoir est né en Russie. Les médias. Ils ne sont pas un pouvoir, car ils sont financés, ont des conseils de direction, font partie de groupes qui ont des actionnaires, etc. Ils ne sont pas un pouvoir, car ils n’ont pas l’autonomie de la prise de décision qu’exige le pouvoir. Mais ils sont un instrument entre les mains des groupes de pouvoir, qui semblent se lancer en vue du changement de pouvoir attendu. Et ce que nous voyons est glaçant. Et parfaitement résumé par Valery Solovey, professeur, libéral patenté :

"Je vais le dire pas vraiment de manière professorale : le pouvoir est vraiment dans la merde.

Et ce n’est pas un plan rusé, c’est banalement de la peur. Mais maintenant la société est convaincue qu’elle peut devenir une force"

Dans toutes les publications qui traitent aujourd’hui du sujet, on retrouve la nécessité d’implanter encore plus la société civile, comme remède à tout. Simplement comme signe de défiance envers l’Etat. Comme Etat. Cela n’a rien à voir avec ce pouvoir politique concret. Cela a à voir avec le lieu du pouvoir. Soit c’est l"Etat, soit c’est "la société", c’est-à-dire la manipulation cachée de groupes divers et pas toujours fréquentables. Qui, plus tard, arrivent sur le devant de la scène et ne se posent plus la question de cette si utile "société civile".

Comme l’écrit très justement le journal Kommersant, qui soutient comme les autres Golounov, l’enjeu est de déterminer où est le pouvoir. La question clé dans toute cette affaire finalement, n’est plus de savoir d’où viennent ces sachets de drogue, de connaître la vérité. Cette affaire, en tant que telle, est terminée, elle n’intéresse plus, car elle a produit ce qu’elle devait produire : décrédibiliser les structures étatiques (même si quelques policiers sont corrompus, c’est toute la police qui doit être à genoux ; la justice s’est déplacée dans les colonnes, car la salle d’un tribunal c’est dépassé et les preuves doivent être présentées, je cite, à la société) ; le monopole légitime de l’Etat à produire des normes est remis en cause, la "société" revendique son droit à se droguer et son droit de commercialiser de la drogue (rien de personnel, it’s just business !), la législation doit donc être assouplie et les revendeurs/consommateurs de drogue libérés.

Et pour l’instant, pour tenter de sauver la face, les institutions se sont écrasées à une vitesse inquiétante, sans aucune résistance, sans même tenter de faire semblant de prendre le temps d’une enquête, pas d’un coup de téléphone. Maintenant, ce "tribunal" qui détient la vérité sans enquête et sans jugement contradictoire (car une seule voix a le droit d’exister ici, celle l’opinion patentée vérité), demande, exige, choisit, détermine.

Les enquêteurs ne doivent plus comprendre ce qui se passe. Des snippers médiatiques ont parfaitement ciblé leur tir. "Vous ne savez pas qui je suis, vous allez avoir des problèmes, il y a des gens importants derrière moi", disait Golounov aux enquêteurs. Toujours dans le registre de la peur, la Mairie de Moscou a, sans ciller, autorisé la manifestation d’aujourd’hui. Qui sera très significative. Le peuple va-t-il suivre ? Ce n’est pas évident, car il y a un autre peuple, qui "n’est pas Golounov" :

"#NousNeSommesPasGolounov Nous ne sommes pas une caste "choisie de Dieu"

Nous sommes Oleg Bouzina, Kirill Vyshinsky, Julian Assange...

Nous sommes la Loi unique pour tous : des conducteurs de tracteur et des fonctionnaires aux journalistes

Nous sommes contre la justification des pédophiles et des drogués

Nous sommes contre la propagande LGBT, orientée contre les enfants"

Cette affaire Golounov est très intéressante sur le plan de la technologie politique, qui manifestement a bien évolué et a réussi à créer un dangereux précédent, qui va pouvoir être utilisé en fonction des besoins. L’instrument est finalement apparu en Russie - aussi. Voyons comment il sera utilisé, l’on comprendra alors par qui.

Karine Bechet-Golovko
mercredi 12 juin 2019

Russie politics


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