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Une guerre contre l’Iran pourrait-elle
sonner le glas de l’hégémonie américaine ?
Par Mathias Girard

lundi 10 juin 2019, par Comité Valmy


Une guerre contre l’Iran pourrait-elle
sonner le glas de l’hégémonie américaine ?

FIGAROVOX/TRIBUNE - Les États-Unis n’ont pas particulièrement intérêt à engager un processus de guerre avec l’Iran, argumente Mathias Girard.


Mathias Girard est assistant de recherche en relation internationale et secrétaire général de l’association Critique de la raison européenne.

« Si l’Iran veut se battre, ce sera la fin officielle de l’Iran. Ne menacez plus jamais les États-Unis » tweetait le Président Trump le 20 mai dernier.

Cette sortie du Président américain intervient après plus d’un an d’escalade des tensions. Celles-ci s’intensifient de plus en plus ces derniers mois avec notamment des décisions fortes de l’administration Trump, du retrait de son personnel diplomatique en Irak dû à « une menace imminente en lien direct avec l’Iran », à la désignation des « Gardiens de la révolution » comme organisation terroriste en passant par l’envoi d’un groupe de porte-avions et de bombardiers dans le Golfe Persique.

Alors que l’entourage néoconservateur de Trump, Mike Pompeo et surtout John R. Bolton en tête, pousse les Etats-Unis à une guerre non plus seulement économique mais militaire, le « Président-dealmaker » semble vouloir calmer les ardeurs de chacun depuis une dizaine de jours. Après avoir confié au chef du Pentagon, Patrick Shanahan, ne pas vouloir d’une guerre avec l’Iran, Trump a publiquement désavoué son faiseur de guerre Bolton lors de son récent voyage au Japon, le contredisant sur la volonté américaine de « changer le régime » en Iran. D’aucuns y voient le signe d’une disgrâce de Bolton, plusieurs journaux américains faisant état d’un agacement de Trump envers son conseiller à la sécurité nationale. Il semble que le Président américain se plaît en réalité à disposer de « faucons » dans son entourage, en mesure de lui offrir une plus grande marge diplomatique. Trump plaisantait d’ailleurs au sujet de Bolton le mois dernier, comme le rapportait le New York Times : « si John décidait de la politique étrangère américaine, ils (les États-Unis) seraient en train de faire quatre guerres ».

Il s’agit de ne pas oublier que
Trump n’est pas un néoconservateur.

En effet, s’il fait peu de doutes au vu des prises de position de l’administration Trump que celle-ci est très fortement influencée par les néoconservateurs, il s’agit de ne pas oublier que Trump n’en est pas un : ce n’est pas un interventionniste forcené, et il dispose d’un ego certain qui relativise son influençabilité. Rappelons que Trump est également un homme d’affaires à l’amour du « deal » très prononcé, et il semblerait en réalité que Trump préfère tordre le bras aux Iraniens, afin de les forcer à venir à la table des négociations et à signer un « better deal » que le JCPoA tant honni par les Républicains. Un Bolton ou un Pompeo paraissent alors très utiles, car leurs menaces incessantes et leurs velléités guerrières maintiennent la crainte d’une intervention militaire. Il pourrait s’agir d’une stratégie basique de « good cop/bad cop », dont Trump tirerait les ficelles. Les débats sur l’intelligence de Trump et sa capacité à mettre en place une stratégie de ce type peuvent faire rage, mais il est contre-productif et erroné de voir ce dernier comme un idiot seulement capable de saillies verbales insultantes. Une question cruciale est celle de l’efficacité d’une telle stratégie dans le cas de l’Iran, ce dont on peut douter légitimement. Les Iraniens n’ont fait que de la surenchère et ont répondu au bluff par le bluff, rassurés peut-être par l’histoire de la République Islamique avec les États-Unis qui prouve qu’il est difficile d’attaquer l’Iran, déjà menacé de guerre dans les années 1980 et à l’époque Ahmadinejad.

La stratégie américaine semble se confirmer au vu des évolutions les plus récentes, la position du « good cop » en particulier avec la déclaration du 2 juin de Mike Pompeo. Effectuée de Suisse avec son homologue helvète, il affirme que les États-Unis sont prêts à négocier avec l’Iran « sans pré-conditions ». Le secrétaire d’État revient ainsi de manière inattendue sur ses propres affirmations d’il y a quelques mois lorsqu’il listait une douzaine de conditions comme prérequis pour débuter des négociations ; conditions que l’Iran avait jugées totalement inacceptables. Le Président Rohani avait quant à lui affirmé la veille dans un discours rapporté par le NYT que l’Iran serait « prêt à discuter si les États-Unis s’asseyaient respectueusement à la table des négociations ».

Il est intéressant de noter que la démarche de
négocier « sans pré-conditions » vient des États-Unis.

Deux éléments importants sont à prendre en compte pour comprendre l’attitude de l’Iran et tenter de faire un peu de prospective sur les réactions à venir. Le premier, primordial, est la crise colossale que traverse le pays à cause des sanctions, avec une inflation qui va atteindre près de 40% et une récession profonde, associées à une certaine lassitude de la République Islamique. Cet élément économique est possiblement la seule chose qui pourrait amener les Iraniens à la table des négociations, bien plus que les menaces de guerre. Le second est l’immense fierté des Iraniens qui n’acceptent pas les tweets qui menacent de « mettre fin » à leur pays et à ses millénaires d’histoire, et qu’un pays comme les États-Unis, qu’ils méprisent, leur fasse la leçon. Rohani a d’ailleurs rappelé au cours de son allocution, que l’Iran avait démontré « ne pas céder au chantage » et plusieurs épisodes récents rappellent que rien de ce qui est perçu comme une agression ne restera sans réponse (on pense notamment à la désignation du CENTCOM comme organisation terroriste en guise de rétorsion).

Si l’urgence de négocier et de trouver un accord se fait pressante pour l’Iran, étant donné la dégradation importante de la situation économique, l’agressivité permanente d’un Bolton ou d’un Pompeo ne devrait pas encourager les Perses à se mettre autour d’une table. Ce dernier a d’ailleurs complété sa proposition de négociations en affirmant que celles-ci ne se feront que lorsque l’Iran agira « comme un pays normal ». Citée par le NYT, une agence de presse iranienne, Iran’s Mehr News Agency, rapporte que des officiels iraniens ont réagi à la proposition de Pompeo en ne la prenant pas au sérieux et en souhaitant un changement « de l’approche général et concrète envers la nation iranienne ».

L’Iran n’est ni le Vietnam,
ni l’Afghanistan, ni l’Irak, ni la Libye.

Il est intéressant de noter que la démarche de négocier « sans pré-conditions » vient des États-Unis, et semble radicalement nouvelle par rapport à la position prise depuis plus d’un an. On peut trouver plusieurs explications à cela : le retrait partiel de l’Iran du JCPoA qui conduirait le pays à reprendre son programme nucléaire, l’engluement des États-Unis dans la guerre commerciale avec la Chine, la désapprobation des alliés européens de la gestion du cas iranien, la conscience de Trump du danger d’une escalade avec l’Iran... Une dernière piste d’explication, pas entendue jusqu’alors, mérite le détour. L’Iran pourrait en effet menacer de bloquer le détroit d’Hormuz ce qui couperait le pétrole et le gaz venant du Koweït, d’Irak, du Bahreïn, du Qatar et d’Iran donc, ce qui constitue 20% du pétrole mondial environ (sans parler du gaz). Un blocage détruirait en partie le système financier mondial du fait d’une explosion du commerce des produits dérivés, sans parler de l’augmentation colossale du prix du baril. Selon des sources américaines, le célèbre Général Qasem Soleimani, commandant de la force Al Qods des Gardiens de la Révolution, aurait commencé à évoquer cette idée en interne. Un tel blocus conduirait les Américains à faire face à une situation complexe : ils sembleraient faibles et perdraient la face diplomatiquement s’ils ne réagissaient pas, sans parler des conséquences économiques que l’on a décrites, et ils iraient presque à coup sûr vers la guerre s’ils engageaient leur 5ème flotte stationnée dans la région.

L’Iran n’est ni le Vietnam, ni l’Afghanistan, ni l’Irak, ni la Libye. Depuis l’avènement de la République Islamique en 1979, le pays shiite a fondé toute sa puissance de frappe militaire dans l’éventualité d’une guerre contre les États-Unis, établissant ses techniques de défense sur les forces américaines.

Pays du seuil nucléaire, l’Iran dispose de nombreux
atouts et est prêt à mener une guerre asymétrique.

C’est notamment le cas de sa marine, tournée vers la guerre anti-américaine de deux façons principalement : sa multitude de petits bateaux rapides disposant de capacités de tirs, prêts à harceler les imposants navires étatsuniens, et ses sous-marins de poche, disposant de torpilles, mais également capables de mouiller des mines (ce qui avait déjà failli déclencher la première guerre entre les deux pays dans les années 1980). Pays du seuil nucléaire, l’Iran dispose de nombreux atouts et est prêt à mener une guerre asymétrique. Leurs combattants officiels tout d’abord, comme les Gardiens de la Révolution (les fameux Pasdaran) créés pour garder « les acquis de la révolution », mais aussi les groupes paramilitaires fidèles au pays shiite, notamment des milices irakiennes financées comme le Hachd al-Chaabi, et surtout l’allié indéfectible qu’est le Hezbollah libanais dont le secrétaire général Hassan Nasrallah a récemment menacé de guerre les États-Unis si ceux-ci attaquaient l’Iran. Enfin, le point qui effraie sûrement le plus les ennemis de l’Iran réside dans son programme balistique de qualité, qui est autarcique puisque le pays fabrique lui-même ses missiles et les entrepose dans des caches très difficilement atteignables. On soulignera enfin l’apport modéré mais non négligeable de l’équipement russe dans le domaine de la défense anti-missile, avec les S-300 acheté par l’Iran. En cas de guerre, cela signifie pour les États-Unis de les détruire avant de pouvoir utiliser leurs autres bombes, ce qui implique l’utilisation d’une puissance de feu.

Le soft power américain est une des dernières armes
qui constitue une asymétrie de puissance positive
face à ses concurrents, notamment la Chine.

Beaucoup estiment que les États-Unis sont un empire en déclin. L’essoufflement du néolibéralisme économique, la remise en question de la démocratie et surtout de la version américaine de ce concept, la nouvelle rivalité de la Chine et son économie surpuissante, sont quelques raisons à ce déclin. Une autre cause fait jour, constante dans l’histoire du monde, et déjà présente dans l’histoire des États-Unis : la guerre. Celle du Vietnam avait débouché sur des dépenses considérables et une grande inflation qui avait conduit par exemple à la fin du système de Bretton Woods. C’est surtout au niveau de la réputation que les États-Unis ont souffert, tout particulièrement du fait de la guerre en Irak. Or le soft power américain est une des dernières armes qui constitue une asymétrie de puissance positive face à ses concurrents, notamment la Chine. Si celui-ci se dégrade trop, et en y ajoutant le coût humain et financier conséquent d’une guerre face à l’Iran, nul doute que les États-Unis verraient leur hégémonie grandement menacée.

Mathias Girard
7 juin 2019


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