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« Choc des civilisations »
ou crise de civilisation ?
Par Pepe Escobar

lundi 3 juin 2019, par Comité Valmy


« Choc des civilisations » ou crise de civilisation ?

Appréciez l’affichage imagé d’un pouvoir bienveillant : Beijing a accueilli cette semaine la Conférence sur le dialogue des civilisations asiatiques.

Organisée sous la supervision directe du président Xi Jinping, elle s’est déroulée dans le cadre d’un «  carnaval de la culture asiatique ». Certes, il y avait des allusions douteuses, kitsch et sirupeuses, mais ce qui importait, c’était ce que Xi lui-même avait à dire à la Chine et à toute l’Asie.

Dans son discours liminaire, le dirigeant chinois a essentiellement insisté sur le fait qu’une civilisation forçant une autre est « stupide » et « désastreux ». Dans le concept de dialogue des civilisations de Xi, il a fait référence à l’Initiative des Nouvelles routes de la soie ou Belt and Road (BRI ), en tant que programme « qui a élargi les canaux pour les échanges et la communication ».

Le calme et la rationalité de Xi constituent un message saisissant et contrasté face à la campagne «  Make America Great Again » du président des États-Unis, Donald Trump.

L’Ouest contre l’Est et le Sud

Comparez – et notez le contraste – les commentaires de Xi et ce qui s’est passé lors d’un forum sur la sécurité à Washington un peu plus de deux semaines auparavant, lorsqu’un bureaucrate du nom de Kiron Skinner, directeur de la planification des politiques au département d’État, a qualifié la rivalité américano-chinoise de « choc des civilisations » et de «  lutte avec une civilisation et une idéologie vraiment différentes de celles des États-Unis. »

Et ça a empiré. Cette civilisation était « non caucasienne » – une résurrection, au XXIe siècle, du peu subtil « péril jaune » – rappelons-nous : le Japon « non caucasien » de la Seconde guerre mondiale était le « péril jaune » original.

L’adage Diviser pour régner, pimenté de racisme, explique le mélange toxique qui imprègne le discours hégémonique américain depuis des décennies. Le mélange se réfère au livre de Samuel Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order [Le choc des civilisations et le remaniement de l’ordre mondial], publié en 1996.

La pseudo-théorie de Huntington, venant de quelqu’un qui ne connaissait pas grand-chose de la complexité multipolaire de l’Asie, sans parler des cultures africaine et sud-américaine, a été impitoyablement discréditée à travers de vastes étendues du Sud global. En fait, Huntington n’a même pas inventé le concept original et imparfait. C’est le travail de l’historien et commentateur anglo-américain Bernard Lewis, qui passe aux États-Unis pour un gourou du Moyen-Orient

Diviser, gouverner, conquérir

Comme Alastair Crooke, fondateur du Conflicts Forum, l’a souligné, Lewis a toujours prêché la division pour régner – avec une touche marquée de racisme – dans les États islamiques. Il était fervent partisan du changement de régime en Iran et sa recette pour traiter avec les Arabes était de « les frapper entre les deux yeux avec un gros bâton » parce que, selon lui, la seule chose qu’ils respectent est le pouvoir.

Crooke nous rappelle que depuis les années 1960, Lewis maîtrise parfaitement les vulnérabilités des « différences religieuses, de classe et ethniques comme moyen de mettre fin aux États du Moyen-Orient ». Lewis est un héros dans un certain milieu – celui qui inclut l’ancien vice-président américain Dick Cheney et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo.

Nous vivons à l’ère d’un « Lewis revisité ». Dans la mesure où le monde islamique [sunnite] est en grande partie maîtrisé, en proie à la torpeur ou au chaos, le choc des civilisations concerne essentiellement, à une échelle réduite, la maîtrise et/ou la destruction de l’Iran chiite.

Pendant ce temps, le véritable affrontement – comme le souligne le département d’État – a lieu avec la Chine.

Huntington, le sous-Lewis, n’incluait pas la Russie dans «  l’Occident ». Le département d’État US, révisionniste, le fait. Sinon, comment justifier le qualificatif « Nixon à l’envers » ?

« Nixon à l’envers », rappelons-le, est la recommandation de Kissinger au président Donald Trump : essayez de diviser la Russie et la Chine, mais cette fois, en séduisant la Russie.

Un révisionniste du Pentagone a également mis au point le concept « Indo-Pacifique ». La seule justification de l’amalgame est que ces deux zones doivent mener une politique étrangère soumise à l’hégémonie américaine.

La logique est toujours diviser pour régner en affrontant les civilisations – les divisions provoquant le chaos dans toute l’Eurasie.

Mais cette stratégie est appliquée dans le contexte d’un tournant historique crucial : le moment où la Nouvelle route de la soie BRI s’installe comme feuille de route pour l’intégration eurasienne progressive.

Quo vadis, humanité ?

Il n’est pas difficile de détecter le sourire subtil sur le visage des stratèges chinois lorsqu’ils contemplent « le vaste panorama » du point de vue de leurs 5 000 ans de civilisation. L’Occident chrétien, en tant que paradigme unique pour délivrer l’humanité du mal – en fait, l’instauration de la Pax Americana – est considéré au mieux comme une fiction amusante.

Cette fiction a maintenant l’air carrément dangereuse, se vautrant dans l’exceptionnalisme et la diabolisation de « L’Autre » sous une multitude de formes. L’Autre – de la République islamique d’Iran à la Chine athée, en passant par la Russie « autocratique » – est automatiquement qualifié d’incarnation du « mal ».

La Chine, au contraire, est polythéiste, pluraliste et multipolaire. Elle loge le confucianisme, le bouddhisme et le taoïsme. Cela se reflète dans la tendance actuelle vers un système mondial multipolaire. Ce qui compte, c’est l’unité dans la multiplicité – comme Xi l’a souligné dans son discours liminaire. On y trouve la Chine et la Perse, deux civilisations anciennes – liées par l’ancienne Route de la soie – et qui se ressemblent, non pas par accident.

Ensuite, il y a l’état épouvantable de la planète, qui éclipse le spectacle actuel, aussi épouvantable, de la folie politique. Le géographe de l’UCLA [Université de Californie à Los Angeles] et auteur de best seller mondiaux, Jared Diamond, n’est pas très précis, mais il estime qu’il y a 50% de chances pour « que le monde tel que nous le connaissons s’effondre d’ici à 2050 ».

Selon l’auteur Nafeez Ahmad :
L’humanité a érigé au cours des cinq cent dernières années une civilisation à « croissance sans fin » fondée sur une mosaïque particulière de conceptions idéologiques du monde, de valeurs éthiques, de structures politiques et économiques et de comportements personnels. C’est un paradigme qui agrège la vision de l’être humain en unités matérielles atomiques, concurrentes et déconnectées, qui cherchent à maximiser leur propre consommation matérielle en tant que mécanisme principal d’auto-gratification.

Ce que nous vivons maintenant n’est pas un choc de civilisations ; c’est une crise de civilisation.

Si le paradigme selon lequel la plus grande partie de l’humanité survit à peine n’est pas changé – et il y a peu de signes qu’il change – il ne restera plus aucune civilisation à affronter.

Pepe Escobar
– Le 20 mai 2019

Traduction le Saker Francophone

– Source The Saker


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