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Ernst Cassirer : pour des théoriciens du racisme,
le patriotisme est une monstruosité
Valentin Martin

samedi 13 avril 2019, par Comité Valmy


Ernst Cassirer : pour des théoriciens du racisme,
le patriotisme est une monstruosité

Ernst Cassirer fut un philosophe rationaliste allemand (1874-1945), contraint à l’exil par le régime nazi en raison de ses opinions politiques et de ses origines juives. Dans Le Mythe de l’Etat (1945), écrit juste avant sa mort, il décrit les racines mystiques de l’idéologie totalitaire à travers toute l’histoire de la philosophie. Il consacre notamment un chapitre à Arthur de Gobineau (1816-1882), théoricien de l’idéologie raciale, dans lequel il démontre que celle-ci fut, dès son origine, hostile envers les idéaux du patriotisme. A une époque où Macron et son gouvernement brandissent le prétexte de la lutte contre la « lèpre nationaliste » pour accélérer la dissolution de la nation dans l’Europe à domination allemande, ce texte apparaît comme d’une actualité brûlante.

« Pour ce qui nous concerne, il nous paraît naturel de relier ensemble racisme et nationalisme. Nous sommes même prompts à les confondre. Or, cela n’est pas exact tant d’un point de vue historique que systématique. Ils ont quelque chose de profondément différent, qu’il s’agisse de leur origine, de leur portée comme de leur tendance. Cela apparaît très clairement dès que nous étudions l’oeuvre de Gobineau. Celui-ci n’a été ni nationaliste ni patriote. Il s’est simplement contenté d’accepter et de renouveler la thèse de Boulainvilliers selon laquelle la France n’aurait jamais eu d’unité nationale. Comme nous avons eu l’occasion de le mentionner, celle-ci aurait été divisée entre les dominants et les dominés, entre la noblesse et la plèbe, qui n’étant pas au même niveau ne pouvaient pas partager la même vie politique et nationale (1). Toute la conception historique de Gobineau n’a été que l’application de cette vue. Ce que nous appelons une nation n’a jamais constitué, selon lui, un tout homogène. Il s’agissait uniquement du résultat, d’un mélange de sang, chose la plus dangereuse qui soit au monde. Parler avec respect et admiration d’une telle hybridation revenait à violer les premiers principes fermement établis de l’histoire humaine. Le patriotisme avait beau pouvoir être une vertu pour les démocrates et les démagogues, ce n’était pas une vertu aristocratique, car seule la race était une aristocratie supérieure. Quand on s’interrogeait sur l’idée liée au « pays natal », on ne trouvait là qu’un mot dépourvu de toute correspondance dans la réalité, tant matérielle qu’historique. Le pays, dira Gobineau, ne parle pas, il ne peut pas commander de vive voix. L’expérience de tous les siècles passés a démontré qu’il n’y a pas de pire tyrannie que celles qui s’exercent au nom de pures fictions, car celles-ci sont, de par leur nature même, insensibles, impitoyables, ainsi que d’une insupportable arrogance dans leurs exigences. Pour Gobineau, l’un des plus grands mérites du système féodal à cet égard avait consisté dans le fait que, dans ce système, les hommes n’étaient nullement obligés de s’incliner devant de telles idoles. « A notre époque féodale, on n’employait guère le mot « patrie », qui ne nous est vraiment revenu que lorsque les couches gallo-romaines ont relevé la tete et joué un rôle dans la politique. C’est avec leur triomphe que le patriotisme a commencé à redevenir une vertu. » (ibid., p. 678)

D’après les préceptes méthodologiques de la théorie de Gobineau, le moyen le plus simple pour déterminer la valeur d’une idée résidait toujours dans l’adoption d’une démarche génétique. Pour juger de la valeur, il fallait connaître l’origine. A la question « quelle est l’origine de l’idéal patriotique ? », il apparaissait qu’on pouvait prouver que ce n’était pas un idéal aryen, par le fait que la race teutonne, qui était la race la meilleure de toute la famille aryenne, ne l’avait jamais totalement accepté. Le patriotisme n’était pas une vertu germanique. Dans le monde germanique, l’homme était tout, alors que la nation était peu de chose. C’est ce qui faisait la différence entre les germains et les autres races – les métis sémites d’origine hellénistique, romaine ou kymris. « Là on ne voyait presque que les multitudes ; l’homme ne comptait pour rien et il s’effaçait d’autant plus que le mélange ethnique auquel il appartenait étant plus compliqué, la confusion était devenue plus considérable. » (ibid., p.982) Dans la civilisation européenne, les Grecs avec leur admiration aveugle pour la polis étaient responsables de ce faux idéal qu’était le patriotisme. En Grèce, l’individu était commandé par la loi. Le préjugé, ainsi que l’autorité de l’opinion publique, incitaient chacun à sacrifier à cette abstraction, toutes leurs inclinaisons, toutes leurs idées, toutes leurs habitudes, et meme toutes leur fortune, ainsi que toutes leurs relations humaines et intimes les plus personnelles. Ce n’était pas toutefois les Grecs eux-memes qui avaient forgé ces idées. Ils les tenaient des Sémites. Pour le dire en un mot, le patriotisme n’était rien d’autre qu’une « monstruosité chananéenne ».

Ernst Cassirer,

 Le Mythe de l’Etat, Gallimard, Paris, 1993, p.327

(1) Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Gallimard, 1983, La Pléiade, p.311.

Transcription
Valentin Martin (Comité Valmy).


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