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Orechkine / Volodine :
l’incompétence manageriale face au politique
par Karine Bechet-Golovko

mardi 12 mars 2019, par Comité Valmy


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Orechkine / Volodine :
l’incompétence manageriale face au politique

Maxime Orechkine, ministre russe du Développement économique, vient de se faire rudement remettre en place par V. Volodine, le président de la Chambre basse du Parlement, la Douma : incapable d’avoir une vision politique, il se réfugie derrière des données chiffrées générales et des paramètres, se restreignant uniquement à la question du petit et moyen business, comme les lobbys de la dérégulation étatique l’exigent. Fait inédit, Volodine a remis à plus tard l’audition d’un ministre, incarnation caricaturale du vide managerial qui évince dangereusement la politique dans nos sociétés globalisées.

C’est la première fois que la Douma met à la porte un ministre, venu présenter son rapport annuel, pour incompétence crasse, en lui disant en face de revenir plus tard, lorsqu’il sera prêt. Les médias l’ont largement souligné. Cette réaction du politique face au vide managerial est une réaction saine, qui redonne de l’espoir malgré la vague néolibérale qui s’abat avec violence sur la Russie (voir notre ouvrage ici).

Sur le fond, il est vrai que la prestation désolante de ce "Macron à la russe" est inquiétante dans une période qui demande des efforts particuliers. L’intervention de Volodine fut calme et tranchante. Pour les russophones :

Maxime Orechkine devait faire une intervention en deux parties, la première de politique économique générale (qui s’est résumée à l’énumération rapide de données chiffrées et de paramètres, par ailleurs en deçà de ce qui était annoncé sans proposer pour les améliorer) et ensuite, plus précisément, sur le petit et moyen business, thème qui semble monopoliser le discours économique en Russie.

Les députés, eux, s’intéressaient beaucoup plus au premier thème, qui engage l’avenir du pays, attendaient du ministre du Développement économique à la fois des données précises concernant la mise en oeuvre des grands projets énoncés par Poutine, devant servir de cadre de la politique économique du pays jusqu’en 2024, des données sur le financement des régions dans ce cadre, des moyens et idées avancées pour relancer l’économie russe. Mais il s’est trouvé que le ministre n’avait rien à répondre que des banalités, qu’il estimait que la mise en oeuvre des grands projets socio-économiques ne relevaient pas particulièrement de son domaine (il faut donc demander aux autres ministres et structures - sic), qu’il n’avait strictement aucune vision politique, pas le début d’une petite idée. En revanche, comme il l’a affirmé, il était prêt à parler ... de chiffres ... sur le petit et moyen business. C’est tout.


En effet, quelle incongruité que de demander au ministre du Développement économique de parler ... du développement de l’économie.

Volodine a "très calmement explosé", rappelant qu’il y a dans la salle des professionnels, qui attendent un rapport sérieux de la situation et une discussion concrète sur comment les parlementaires peuvent aider le Gouvernement à relancer l’économie. Mais ce ministre n’avait déjà aucune idée de la manière dont il serait possible de relancer l’économie russe, alors comment les députés pourraient aider ... Si le ministre n’est pas prêt, il vaut mieux reporter la discussion, qu’il se prépare en attendant.

Orechkine, soulagé, a immédiatement accepté, proposant de faire venir aussi les autres ministres (il est courageux le jeune homme ...) pour que tous ensemble puissent répondre aux parlementaires. Mais il s’est dit, en revanche, prêt à parler chiffres sur le business. Volodine l’a coupé, rappelant qu’en tant que ministre il n’intervient qu’une fois par an et qu’il est attendu de lui une présentation générale de la situation économique - et non pas, pour faire court, une discussion de boutiquier.


"Le ministère du Développement économique répond de l’évolution économique du pays dans son ensemble", comme le rappelle Volodine.

La situation exige de déboucher sur d’autres paramètres de relance de l’économie, mais pour cela il faut une autre approche, une autre responsabilité, une autre discipline. Ces paroles lancées au visage d’Orechkine firent mouche. La séance a été suspendue et reportée à fin mars, début avril.

Cet accident de parcours est intéressant à plusieurs points de vue.

Tout d’abord, Orechkine est une sorte de Macron russe, bien apprécié en Occident et pour cause, avant d’être le plus jeune ministre russe de l’économie, il fut l’économiste en chef de la banque Société Générale en Russie. Et l’on retrouve chez lui toute la panoplie du management conquérant, qui vient de s’écraser en plein vol sur le mur du politique. Il faut dire que ce "jeune prodige", prodige puisque jeune, n’en est pas à sa première démonstration d’incompétence. Et de faute politique.

Orechkine fut très tôt choyé par les lobbys d’affaires, il est vrai qu’il vient de ces rangs. L’agence Bloomberg le désignait comme le nouveau favori de Poutine, il a presque eu carte blanche pour réformer son ministère. Pour le lobby du business, "Opora Rossii", il est "ce jeune technocrate, qui tente de rendre efficace ce département. Le Président lui fait confiance". Amen.

Pourtant, tout n’est pas aussi simple. L’année dernière, Poutine avait déjà relevé son incapacité à expliquer le retard du transfert des fonds en Extrême-Orient pour la construction des navires de transports de fret et de passagers entre la Kamtchatka et l’île Sakhaline, l’avait ensuite traité de "touriste" au Forum économique de Davos. La présidente de la Chambre haute du Parlement, le Conseil de la Fédération, un an avant cela, en 2017, avait déjà ironisé sur les "prognostiques de papier", c’est-à-dire les prévisions magnifiques dans les rapports, qui ne correspondent à rien de concret, insistant sur la "jeunesse" du "spécialiste", ici cette jeunesse n’étant pas a priori, dans le monde politique, un gage de compétence. Ce que les faits ne cessent de le montrer depuis.

Pour mettre la cerise sur le gâteau, rappelons que la succession présidentielle est ouverte et que le combat des clans, globalistes/néolibéraux et souverainistes/"socio-libéraux", va bientôt entrer dans une phase décisive. Dans le domaine de l’économie, Orechkine, très faible, est en concurrence avec des requins comme l’éternel Koudrine, dont les crocs se portent à merveille et le ministre des Finances, Siluanov, en train d’aiguiser les siens. Orechkine, totalement décalé des réalités du jeu politique, a gentillement glissé, à propos de la fonction présidentielle, deux jours avant sa piteuse prestation, lors d’une conférence devant des élèves-journalistes :


"Pour n’importe quel manager, la fonction de président est intéressante du point de vue de sa finalité et de son contenu"

Un président-manager, pour un pays start-up. Ca ne vous rappelle rien ? Oui, c’est le même projet que Macron. Il semblerait que ce candidat ait grillé en vol, l’instinct de survie du pouvoir en Russie permet de maintenir un compromis. Mais permettra-t-il de prendre une décision - politique et stratégique, pour l’instant toujours reportée ?

Karine Bechet-Golovko
samedi 9 mars 2019

Russie politics


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