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Syrie :
les Kurdes abandonnent les USA
et non l’inverse
Par M.K. Bhadrakumar

lundi 31 décembre 2018, par Comité Valmy


Syrie : les Kurdes abandonnent les USA
et non l’inverse

Les forces gouvernementales syriennes sont entrées dans la ville de Manbij, au nord de la frontière turque. A Damas, le commandement militaire syrien a annoncé que l’opération découlait de l’engagement à « imposer la souveraineté à chaque pouce du territoire syrien, et en réponse aux appels des habitants de la ville de Manbij ».

L’annonce a réitéré le double objectif de Damas de « briser le terrorisme, et d’expulser les envahisseurs et les occupants du sol syrien ». Les troupes gouvernementales ont hissé le drapeau arabe syrien à Manbij.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, s’est rapidement félicité de cette évolution. « Il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’une étape positive vers la stabilisation de la situation », a déclaré le porte-parole. Il a ajouté que l’expansion de la zone de contrôle des troupes du gouvernement syrien « est une tendance positive ».

Il va de soi que Moscou a servi de médiateur entre les dirigeants kurdes syriens et Damas. Des délégations kurdes syriennes se seraient rendues à Moscou cette semaine, ainsi qu’à la base militaire russe de Hmeimim, en Syrie. Un haut dirigeant kurde de Manbij a déclaré à Reuters : « Nous voulons que la Russie joue un rôle important pour parvenir à la stabilité ».

De fait, Moscou n’a besoin d’aucune incitation de qui que ce soit à cet égard. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a déclaré mercredi dernier : « La question fondamentale est de savoir qui va prendre le contrôle des régions que les Américains vont quitter. Ce devrait être le gouvernement syrien… Nous croyons que le gouvernement syrien est en mesure de maintenir la stabilité par le dialogue et l’interaction avec toutes les forces patriotiques nationales. Ce dialogue dans l’intérêt de tous les Syriens peut contribuer à sceller la défaite des terroristes et empêcher leur réapparition en Syrie. Il est important de ne pas entraver les efforts de la société syrienne sur la voie politique. »

Toutefois, si la Russie se félicite de la décision de Trump de retirer les troupes américaines de Syrie et la considère comme « importante dans la mesure où elle peut promouvoir un règlement global de la situation », Moscou reste extrêmement prudente quant à ses implications. Jusqu’à présent, plus d’une semaine de l’annonce de Trump, Washington n’a pas contacté Moscou pour expliquer sa décision.

Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a attiré l’attention sur ce point lors de son entretien avec les médias à Moscou avant-hier : « À ma connaissance, Washington veut que ses partenaires de la coalition assument leurs responsabilités. Des militaires français, britanniques et allemands sont également déployés illégalement sur le terrain. Bien sûr, il y a aussi les forces aériennes de la coalition, sur lesquelles elles veulent transférer un fardeau financier supplémentaire. Nous espérons recevoir des explications précises… en partant du principe que l’objectif final de toutes les opérations antiterroristes en Syrie est de rétablir la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays. »

« L’inconnue connue » sera les termes d’un accord faustien possible entre Washington et Ankara concernant l’avenir des territoires syriens sous contrôle américain. Une délégation militaire américaine est attendue à Ankara. Moscou et Damas (et les Kurdes syriens) n’excluraient pas la possibilité que les commandants du Pentagone s’appuient sur le « néo-ottomanisme » d’Erdogan et encouragent en secret le revanchisme turc. Entre-temps, on rapporte également que les forces turques se dirigent vers les lignes de front qui font face à Manbij, « prêts… pour lancer des opérations militaires afin de libérer la ville », selon Reuters.

Mais Damas et Moscou ont devancé Ankara dans la course pour Manbij. En d’autres termes, ils ont créé un fait nouveau sur le terrain, avec lequel Ankara doit soit composer, soit utiliser la force militaire pour le changer. Cette dernière voie comporte d’immenses risques, outre qu’elle ébranle gravement l’entente politique entre la Turquie et la Russie au sujet de la Syrie. Il est peu probable que la Turquie pousse l’aventurisme trop loin.

A mon avis, il est donc peu probable que le président turc Recep Erdogan franchisse la ligne avec le Kremlin. Une délégation turque de haut niveau composée du ministre des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, du ministre de la Défense Hulusi Akar, du chef du renseignement turc Hakan Fidan et du porte-parole présidentiel Ibrahim Kalin s’est rendue samedi à Moscou. Il ne fait aucun doute que Moscou espère un dialogue constructif avec Ankara.

Il est intéressant de noter que, parmi les développements concernant Manbij, le Représentant spécial du Président russe pour le Moyen-Orient et les pays africains, le Vice-Ministre des affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov, a révélé aujourd’hui à Moscou que les États garants du processus d’Astana (la Russie, la Turquie et l’Iran) pourraient tenir un sommet en Russie la semaine prochaine, selon un calendrier établi par les trois présidents.

Curieusement, Washington n’a pas réagi aux événements de Manbij. Les troupes américaines patrouillent dans la ville et sur la ligne de front tendue entre Manbij et les villes adjacentes, où étaient basés des combattants soutenus par la Turquie. Ayant reçu l’ordre de Washington de se retirer de Syrie, les commandants locaux américains dans le nord-est de la Syrie seront dans l’embarras.

Néanmoins, la rapide réconciliation des Kurdes syriens avec Damas est une pilule amère à avaler pour les commandants du Pentagone. Elle deviendra un atout supplémentaire pour les détracteurs de Trump aux États-Unis aussi. En fait, les tirs de snipers ont déjà commencé à Washington.

D’autre part, les Kurdes syriens, qui ont été jusqu’à ces derniers jours les principaux alliés des États-Unis en Syrie, ont ouvertement déclaré qu’ils avaient invité les forces gouvernementales à entrer à Manbij. Ils ont déclaré avant-hier : « En raison des menaces d’invasion du nord de la Syrie par l’État turc, qui menace de déplacer son peuple à al-Bab, Jarablus et Afrine, nous, les Unités de protection du peuple, après le retrait de nos forces de Manbij, annonçons que nos forces vont se concentrer sur la lutte contre Daesh à l’est de l’ Euphrate. »

La déclaration ajoute que les forces du gouvernement syrien sont « obligées de protéger le même pays, la même nation et les mêmes frontières » et de protéger Manbij contre les menaces turques. Elle laisse la porte grande ouverte aux forces gouvernementales syriennes pour qu’elles reprennent finalement le contrôle de l’ensemble du territoire évacué par les États-Unis.

Assad a proposé l’intégration des combattants kurdes dans l’armée syrienne dans des régiments séparés. L’offre d’Assad devrait être rapidement acceptée par les Kurdes. Il y a toujours eu une cohabitation tacite entre les combattants kurdes syriens et les forces gouvernementales opérant dans les régions du nord de la Turquie. Rappelons-nous qu’Assad s’est rendu discrètement au secours des combattants kurdes en février dernier, lorsque l’armée turque a attaqué la région d’Afrine dans le nord-ouest du pays.

De toute évidence, il est absurde de dire que les Kurdes ont été « abandonnés », comme le prétendent les critiques de Trump aux États-Unis. La vérité est que les États-Unis ont créé, dans l’esprit des Kurdes, l’illusion de la possibilité d’un Kurdistan semblable à celui de l’Irak sur le territoire syrien. Mais, fondamentalement, les Kurdes se réconcilieront avec Damas. Le niveau de confiance entre les Kurdes et les Russes est également appréciable. Moscou a toujours été d’avis que les Kurdes doivent être représentés à la table des négociations dans tout processus de paix intra-syrien.

La rapidité avec laquelle les Kurdes ont commencé à s’arranger avec Damas ne fait que souligner le fait qu’ils n’ont jamais vraiment fait confiance aux Américains, et qu’ils ont toujours gardé une issue de secours ouverte.

M.K. Bhadrakumar
28 décembre 2018

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Entelekheia
Photo : Unités kurdes de protection du peuple, Syrie

Source :
Syrian Kurds throw Americans under the bus
Indian Punchline


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