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Centrafrique : comment la Russie
travaille patiemment à supplanter la France
Patrick Forestier

lundi 24 décembre 2018, par Comité Valmy


Centrafrique : comment la Russie
travaille patiemment à supplanter la France

ANALYSE. Profitant du besoin en armement du gouvernement centrafricain, les Russes ont fait coup double : fournir des armes russes et être dans l’entourage direct du président Touadéra. La partie est de plus en plus difficile pour les Français.

Rien de vraiment nouveau à propos d’une position française traditionnelle, mais qui, cette fois, s’accompagne d’une pique bien sentie : « Quand on parle de paix et de vies à protéger, il n’y a pas de rivalités ou d’intérêts particuliers qui tiennent. »

Des mots destinés en fait à la Russie qui, depuis un an, a débarqué en force dans le pays en signant un accord de défense inédit, en livrant des armes et en dépêchant près de 300 conseillers militaires auxquels s’ajoutent plusieurs autres centaines de mercenaires qui ont servi en Syrie ou en Ukraine, dans la province sécessionniste du Donbass. L’équivalent des contractors américains, ces anciens militaires qui travaillent pour des sociétés militaires privées, comme jadis Black Water fondée par Eric Prince, un ancien commando marine des Navy Seals, qui avait raflé les plus gros contrats en Irak. À Bangui, c’est Sewa Security Services, « filiale » de la société russe Wagner, qui embauche des vétérans russes pour les projeter en Afrique comme à l’époque de l’Armée rouge. Une « guerre froide » nouvelle manière assumée par Moscou, qui guigne, sur l’exemple des Chinois, les matières premières et cherche à étendre son influence, après le Moyen-Orient, au continent africain qui avait été abandonné après la chute de l’URSS. Pour Moscou, la Centrafrique, pays en faillite miné par la guerre, des coups d’État et une extrême pauvreté, est le maillon faible. Surtout depuis octobre 2016, la fin de l’opération Sangaris, déclenchée par François Hollande et son ministre de la défense Jean Yves Le Drian.

2013 : le tournant militaire qui a tout changé

En 2013, à Bangui, les soldats français mettent un terme, sur le moment, aux tueries entre les miliciens de la Seleka au pouvoir et les chrétiens anti-balaka qui, après un premier massacre, se mettent à leur tour à assassiner les musulmans. Dans les provinces, les tueries ne cesseront jamais. « Sangaris a rempli sa mission », affirme pourtant en octobre 2016 le ministre, pour qui cette opération a mis fin au chaos et a permis la tenue d’élections. En fait, cette mission difficile qui s’achève dans l’indifférence générale n’a pas pu restaurer, faute de moyens, la sécurité dans les 14 préfectures du pays. Des régions entières restent sous la coupe de soudards qui tuent et violent, pillent l’or et le diamant. Des territoires qui échappent toujours au contrôle du gouvernement et de la force des Nations unies, la Minusca, qui n’est pas en capacité, malgré son important budget, de rétablir l’ordre. La mission de formation de l’Union européenne, elle, dispense un enseignement militaire avec moins de 200 instructeurs.

Derrière le retrait des forces françaises, jugé prématuré par le gouvernement centrafricain de l’époque, il y a en fait le coût, 500 millions d’euros, et la nécessité pour Paris de disposer des troupes de Sangaris pour les déployer dans l’ambitieux dispositif Barkhane qui couvre, avec un succès mitigé contre les groupes armés qui malgré leurs pertes se renouvellent sans cesse, cinq pays du Sahel en proie au terrorisme islamiste. En fait, Sangaris a été déclenchée sans vraiment prendre en compte que la Centrafrique à peine peuplée de cinq millions d’habitants était tombée dans le chaos depuis des décennies sans qu’aucun gouvernement n’ait le pouvoir, ni les moyens, de l’administrer hors de la capitale. Si l’opération Barracuda déclenchée en 1979 par le président Giscard d’Estaing pour destituer Bokassa avait un objectif précis, celui de Sangaris suivie de très près par Jean Yves Le Drian qualifié de « ministre de l’Afrique » sous François Hollande, était dilué dans des régions inaccessibles faute de routes ou l’enlisement, au sens propre pendant la saison des pluies, guettaient les forces françaises.

En partant, Paris a conforté la conclusion d’Aristote à propos de la nature qui a horreur du vide. Une aubaine pour Vladimir Poutine qui souhaite redonner à son pays l’influence d’antan sur le plan international. Une perte de confiance de la France à Bangui, déçue du départ des troupes au drapeau tricolore. Une occasion pour le nouveau président centrafricain qui, sur les conseils de Paris, se tourne vers les Russes pour équiper et entraîner son armée, sachant que Poutine n’a aucun complexe par rapport à ses engagements militaires à l’étranger et qu’il ne s’embarrasse pas des critiques quand il faut utiliser la force.

Comment les Russes ont adroitement joué en Centrafrique...

En septembre 2017, la France avait en effet proposé de donner aux Faca (forces armées centrafricaines) 1500 kalachnikovs confisquées au large de la Somalie par la marine. Problème : la Russie avait mis son veto au Conseil de sécurité. À Paris germe alors une idée lumineuse : le président Touadéra n’a qu’à demander des armes aux Russes ! En octobre 2017, il rencontre à Sotchi le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui accepte de lever le veto. Décembre 2017, l’embargo sur les armes en RCA est suspendu exceptionnellement. La France ne s’y oppose pas. Mais Lavrov, pressentant l’opportunité qui s’offre à lui, propose un « package » plus large au chef d’État centrafricain. La Russie a tapis rouge pour pénétrer au cœur de l’Afrique.

L’axe Moscou-Bangui commence début janvier 2018 avec une livraison, la nuit, d’armes par un avion-cargo lliouchine 76, qui échappe à toute vérification des experts de l’ONU. Les livraisons se succèdent jusqu’en février : 6200 fusils d’assaut Kalachnikov, 900 pistolets automatiques Makarov, 270 lance-roquettes RPG 7 et 20 canons antiaériens à tir rapide utilisés dans toutes les guerres civiles pour détruire l’ennemi à terre. Un arsenal livré par les Russes qui débarquent dans la foulée avec leurs conseillers. Suit la participation en mai dernier du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra au Forum économique international de Saint-Pétersbourg en tant qu’invité spécial de Vladimir Poutine. En août, le ministre de la Défense Sergueï Choïgou annonce pendant le forum militaire Armée 2018 à Koubinka, dans la région de Moscou, qu’il vient de signer un accord de défense avec son homologue Marie-Noëlle Koyara, qui a reçu Françoise Parly début décembre à Bangui. Des stagiaires de l’armée centrafricaine seront désormais formés dans les instituts militaires russes.

Idem pour des officiers du Burkina Faso où le nouveau régime entretient des relations moins imbriquées avec la France que celui de l’ancien président Blaise Campaoré. Deux hélicoptères MI17 devraient être livrés aux forces aériennes burkinabè. Des accords similaires sont passés ou réactivés en Angola, au Congo-Brazzaville, au Rwanda avec Paul Kagamé, élu à 98 %.

... et mis la pression sur la France et les États-Unis

Le renforcement rapide de la présence russe en Centrafrique ressemble à une tentative de mainmise sur ses richesses minières, pourtant difficilement exploitables, dans ce pays où la Russie donne désormais l’impression de supplanter la France. La ministre des armées Françoise Parly a beau rappeler que Paris débourse 130 millions d’euros pour la Centrafrique, soit l’équivalent d’un tiers du budget centrafricain, rien n’y fait. Les Français apparaissent sur la touche. Moscou est partout. Sur des affiches qui vantent leurs actions humanitaires dans le pays et dans la presse locale qui ne tarit pas d’éloges sur cette coopération pourtant floue, et subite. De quoi intéresser les États-Unis que rien de ce que font les Russes ne laisse indifférent. Du coup, Washington a fait, à son tour, un don de 10 millions de dollars aux Faca qui ont reçu en dotation des radios et des véhicules tout terrain.

Les instructeurs russes, eux, se sont installés à une soixantaine de kilomètres de la capitale, dans le palais en ruines de Berengo, l’ex-demeure de sinistre réputation de l’ancien empereur Bokassa. Ils y entraînent les nouvelles recrues des Faca et font atterrir leurs avions sur l’ancienne piste qu’ils ont réparée, loin des 350 soldats français cantonnés à l’aéroport international de MPoko. Pis, pour Paris qui ronge son frein en voyant la Russie faire main basse sur le pays : le conseiller sécurité du président Touadéra est désormais un Russe, Valery Zakharov, et ce sont ses hommes qui l’escortent à chaque déplacement. Un symbole.

L’entourage présidentiel est désormais russe

Fini le temps où la garde présidentielle était composée des parachutistes du 1er RPIMa, aujourd’hui noyau des forces spéciales. Une GP commandée jusque dans les années 90 par un agent de la DGSE atypique, Jean-Claude Mantion, appelé alors « le proconsul de RCA ». Un gaillard souriant et un brin dégingandé qui allait à ses rendez-vous au volant d’une vieille Renault, sans arme tout au moins apparente, mais avec trois talkies-walkies à la ceinture qui lui permettaient de rester en contact permanent avec ses adjoints centrafricains. Depuis son bureau sur la colline présidentielle, il travaillait avec son épouse d’origine asiatique en charge de l’« administratif ». Les godobé, les petits bandits des rues, s’approchaient sans crainte de l’homme le plus puissant du pays et gardaient sa voiture pendant qu’il déjeunait en ville. Une période en fin de compte plus stable qu’aujourd’hui, mais qui est définitivement révolue.

Un paravent vers les diamants ?

Vingt ans après, c’est la violence et le communautarisme entre chrétiens et musulmans qui l’emportent. Et ce sont les conseillers russes qui accompagnent les Faca lorsqu’ils se déploient dans le pays. Sous prétexte d’opérations humanitaires difficiles à quantifier, ils sont soupçonnés d’entrer en contact avec des collecteurs de diamants pour la société minière russe Lobaye Invest, qui a déjà obtenu des permis d’exploitation. À Moscou, Evgueni Prigozhin, le cuisinier de Poutine, en est le grand patron. Il l’a connu dans son restaurant de Saint-Pétersbourg, à l’époque où le maître du Kremlin était un adjoint du maire de l’ex-Leningrad. Depuis, Prigozhin s’est diversifié dans les affaires, en servant son pays et l’ambition à l’international de Vladimir Poutine. Wagner, la société de mercenaires, c’est lui, comme les « usines à troll » accusées d’avoir interféré dans la dernière élection présidentielle américaine. À Bangui, des campagnes anti-françaises ont vu le jour, moyennant finance.

Les Russes creusent méthodiquement leur trou

L’influence russe ne s’arrête pas là. Moscou attaque tous azimuts. Elle cherche à reproduire l’exemple syrien en Centrafrique en organisant des rencontres pour la paix en dehors du processus diplomatique déjà engagé par les instances africaines et les Nations unies, sans grand résultat. Un multilatéralisme soutenu par Paris mais dédaigné par Moscou et Washington. Du coup, fin août, les diplomates russes accueillent à Khartoum, au Soudan, où des conseillers militaires russes sont déjà déployés, des chefs de guerre rivaux. Les « frais », 40 millions CFA (61.000 euros environ), sont payés à ceux qui sont venus discuter autour d’une table. La conférence se termine par une signature commune, une entente pour la paix qui, pour le moment, n’a rien donné à l’échelle nationale.

Une autre rencontre serait prévue, organisée avec le même pragmatisme russe qui permet à chaque représentant de partager une enveloppe avec son mouvement. Une initiative qui déplaît à Paris et au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui a effectué début novembre une visite à Bangui où il n’était pas revenu depuis la fin de l’opération Sangaris. Le Français a beau rappeler que « dans les moments où cela ne va pas bien, il n’y avait pas beaucoup de monde. Mais j’étais là », son homologue [1] précise que, « quelles que soient les positions différentes, il y a une feuille de route qui a été un choix assumé de la République centrafricaine, et de ses autorités. »

Les Centrafricains sur une nouvelle politique

Le message est clair. Le gouvernement centrafricain ne modifiera pas sa nouvelle alliance avec la Russie qui, à ses yeux, s’engage pour la paix dans le pays par ses initiatives, peut-être peu diplomatiques, mais qui font bouger les lignes.

La France est aussi soupçonnée de fermer les yeux sur le soutien du Tchad aux milices musulmanes du Nord du pays [2], contre la participation devenue indispensable des militaires tchadiens à l’opération française Barkhane contre les terroristes au Sahel. À Paris, Florence Parly enfonce le clou en mettant en garde contre toute « manipulation intéressée de puissance opportuniste », qui vise clairement l’activisme russe en Centrafrique. Un mois plus tard, changement de cap. Au cours d’une visite à Bangui qui a été reportée déjà deux fois, la ministre des armées a souligné « la contribution positive » de la Russie dans ce même pays !

Echec et mat pour le Kremlin qui emporte la partie. Au Conseil de sécurité, les Russes ont profité du vote du prolongement d’un an de la Minusca pour négocier une résolution en leur faveur qui reconnaît désormais leur rôle dans la stabilisation de la République centrafricaine où la France risque d’être paradoxalement hors jeu, malgré son engagement contre le terrorisme dans les pays voisins.

[1] - Charles-Armel Doubane. Il a depuis été limogé par décision du Président Touadéra en date du 14 décembre 2018 Le ministre des Affaires étrangères limogé en Centrafrique et remplacé par Mme Sylvie Baïpo-Temon, analyste financière à la banque française BNP-Paribas, à Paris depuis 2003. [NDE]

[2] - et même plus, car selon l’article de Mondafrique du 14 décembre 2018 A quelques jours du voyage du président français, Emmanuel Macron, au Tchad, le gouvernement français règle, le 6 décembre dernier, les salaires des fonctionnaires tchadiens : "Le 6 décembre 2018, les deux pays ont signé deux conventions de financement d’un montant de 50 millions d’euros, relatives à l’aide budgétaire de la France au Tchad pour l’année 2018, a rapporté l’AFP. Autant de bonnes manières faites à Idriss Déby quelques jours avant le voyage du président Macron au Tchad, le dernier des pays de la zone Sahel à être visité par le chef de l’Etat français."

Patrick Forestier
15 décembre 2018


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