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L’ennemi commun des peuples

Les USA créent de nouveaux
« faits de terrain » en Syrie
Par M. K. Bhadrakumar

mardi 27 novembre 2018, par Comité Valmy


Les USA créent de nouveaux « faits de terrain » en Syrie

L‘administration Trump fait en ce moment un gros effort pour se réconcilier avec la Turquie, qui est le point d’ancrage des stratégies régionales américaines au Moyen-Orient pendant plusieurs décennies. Sans partenariat solide avec la Turquie, les politiques américaines resteraient inefficaces sur plusieurs fronts régionaux — de la mer Noire et de la Méditerranée orientale à la Syrie d’après-guerre aux sanctions pétrolières contre l’Iran et à la sécurité du Golfe — et même à l’affaire Khashoggi.

Pour sa part, la Turquie a une longue liste de griefs — réels, simulés ou imaginaires. Mais le président Trump estime que le président turc Erdogan donne la priorité à deux questions fondamentales : a) Il exige l’extradition de son rival politique Fetullah Gulen (qui, selon lui, a comploté contre lui en 2016) par Washington ; et b)le classement sans suite de l’affaire dite Halkbank.

Le « centre de retraite spirituel » de Gulen en Pennsylvanie

Trump a récemment signalé qu’il agissait sur ces deux questions. Gulen est une question difficile pour Trump dans la mesure où c’est un agent de la CIA. Le dossier Halkbank peut être relativement facile à traiter.

De son côté, Erdogan détient un atout décisif avec l’affaire Khashoggi, qui peut servir à miner les grandes stratégies américaines au Moyen-Orient. Dans le quotidien saoudien Asharq Al-Awsat, Abdulrahman Al-Rashed, un commentateur de premier plan de l’establishment saoudien, a écrit  : « La Turquie a utilisé le crime (Khashoggi) pour pousser Trump à des concessions : libérer un banquier turc condamné et livrer un opposant en échange de la fin de sa campagne contre l’Arabie Saoudite ». De toute évidence, Trump espère qu’Erdogan cessera incessamment d’alimenter l’affaire Khashoggi.

Erdogan a très récemment fait savoir qu’il est prêt à rencontrer le prince héritier Mohammed ben Salmane en marge du sommet du G20 en Argentine, le 30 novembre prochain.

Cependant, les palabres turco-américaines se font sur une toile de fond beaucoup plus étendue — le conflit syrien. Il est difficile de dire dans quelle mesure le tango sur Khashoggi a aidé les États-Unis à traiter la situation syrienne, mais la diplomatie américaine a une façon bien à elle de jongler avec plusieurs balles. En particulier, l’alliance du Pentagone avec des groupes kurdes syriens inquiète la Turquie et Erdogan menace de prendre des mesures contre eux.

Aujourd’hui, les États-Unis ont eu l’idée novatrice de travailler avec l’armée turque pour faire face à toute menace terroriste venue de Syrie. Il y a quatre jours, le ministre américain de la défense, James Mattis, a dévoilé l’idée avec une simplicité désarmante lors d’une rencontre avec les médias :

« La Turquie est un allié de l’OTAN et ils ont des préoccupations légitimes au sujet des menaces terroristes… venues de la Syrie d’Assad… Et la Turquie a beaucoup de raisons de s’inquiéter, étant le seul pays de l’OTAN doté d’une frontière avec la Syrie. Et nous ne minorons aucune de leurs préoccupations. Nous installons des postes d’observation dans le nord de la Syrie, c’est le changement que nous faisons aujourd’hui, OK ? Nous installons des postes d’observation à plusieurs endroits le long de la frontière syrienne – au nord de la Syrie, parce que nous voulons être les gens qui appelleront les Turcs et les avertirons si nous voyons quelque chose d’anormal dans la zone où nous sommes en activité. Nous travaillons en étroite collaboration avec la Turquie, l’armée et le Département d’État. Tous deux, le Pentagone et le Département d’État, sont en relation permanente avec la Turquie.

Nous allons surveiller toutes les menaces que nous pouvons repérer en direction de la Turquie. Cela signifie que nous parlerons aux militaires turcs postés de l’autre côté de la frontière. Les menaces seront très clairement localisées jour et nuit pour que les Turcs sachent où elles sont. »

Dans le même temps, Voice of America a également rapporté, le 22 novembre, qu’un « important convoi militaire en provenance d’un pays arabe a été déployé la semaine dernière dans la province syrienne orientale de Deir ez-Zor », dans la région sous contrôle américain.

De prime abord, les États-Unis anticipent donc toute excuse de la Turquie pour attaquer les groupes kurdes en leur offrant des garanties. Mais l’essentiel, c’est que les États-Unis marquent comme leur réserve exclusive une vaste étendue de territoire dans la région nord-est de la Syrie — environ un tiers du territoire du pays — qui est riche en réserves d’hydrocarbures et en ressources en eau, et qu’ils attendent de la Turquie qu’elle respecte cette réalité de terrain.

Il ne fait aucun doute qu’une vaste zone est en train d’être arrachée à la Syrie, qu’elle est hors de portée de Damas, que les forces arabes fournissent le « cadre » de sa sécurité intérieure et servent de dissuasion contre toute attaque turque contre la milice kurde, tandis que les États-Unis surveillent la région frontalière avec la Turquie.

En orange, au nord de la Syrie, la zone contrôlée par les USA via les Kurdes. Carte Southfront, https://southfront.org/brief-look-at-military-situation-in-syria-on-november-26-2018-map-update/

Mattis prétend que la Turquie est d’accord. Mais la Turquie soutient fermement l’unité de la Syrie. Le ministre turc de la défense, Hulusi Akar, a ouvertement exprimé son inquiétude face à la décision des États-Unis de créer des postes d’observation à la frontière turco-syrienne. Akar a expliqué que la Turquie a fait part au Pentagone de son « malaise » :

«  Nous avons déclaré que les points d’observation qui seront établis par les troupes américaines à la frontière syrienne auront un impact très négatif… et au cours de nos discussions, nous avons exprimé que cela pourrait donner l’impression que les soldats américains protègent les membres terroristes du YPG (les Kurdes syriens). »

De même, le déploiement d’une force arabe — très probablement des troupes saoudiennes et émiraties — juste au moment où la guerre prend fin — pouvait-il se faire sans consultation préalable entre Washington et Ankara ? Le fait est que la Turquie a des relations troublées avec l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis et qu’elle s’opposera à leur déploiement de troupes dans la région de sa frontière avec de la Syrie.

En résumé, le nouveau rôle des États-Unis en tant que gardiens de la frontière turco-syrienne signifie que le Pentagone crée de nouveaux faits sur le terrain, ce qui signale une occupation américaine à long terme du nord de la Syrie. L’unité et l’intégrité territoriale de la Syrie sont gravement menacées. De plus, la dernière chose que la Turquie souhaite, c’est une entité indépendante le long de sa frontière avec la Syrie où les Kurdes jouissent d’une autonomie. La Turquie a des intérêts communs avec la Russie et l’Iran à cet égard.

M. K. Bhadrakumar
24 novembre 2018

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Entelekheia

Paru sur Indian Punchline sous le titre US creates new facts on the ground in Syria


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