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Expert - Le Poids de l’Asie

La Chine, Trump et le piège de Thucydide
par Jean-Raphaël Chaponnière

jeudi 8 novembre 2018, par Comité Valmy


Le président américain Donald Trump marche aux cotés de son homologue chinois Xi Jinping à Pékin le 10 novembre 2017. (Source : New York Times)

La Chine, Trump et le piège de Thucydide

Hormis l’ordre alphabétique, peu de choses rapprochent Donald Trump de Thucydide. Historien grec du IVème siècle avant J.-C., il n’aurait sans doute pas été intéressé par l’Art of the Deal de l’actuel président américain. Par contre, ce dernier, qui a lancé une guerre commerciale des plus radicales contre la Chine, gagnerait à méditer l’Histoire du Péloponnèse de Thucydide. Une guerre qu’il jugeait inéluctable : « La montée d’Athènes et la peur qu’elle a inspiré à Sparte rendait inévitable la guerre du Péloponnèse. »

Le piège de Thucydide

Deux mille cinq cents ans plus tard, sa réflexion reste d’actualité. Elle a amené Graham Allison à forger la notion de « piège de Thucydide ». Lorsqu’une puissance émergente conteste l’hégémonie d’une puissance établie, l’histoire montre que cette dernière lui a souvent fait la guerre. C’est la conclusion qu’Allison tire de l’analyse de seize cas de « passage de relais » d’une puissance à l’autre depuis le XVIème siècle : dans quatre cas seulement, dont la succession du Royaume-Uni par les États-Unis, les protagonistes ont évité le piège de Thucydide.

Qu’en sera-t-il de l’Amérique ? Une guerre sino-américaine est-elle inévitable ? Il est difficile d’imaginer une guerre entre deux puissances nucléaires, aussi Allison pense-t-il que Washington ne prendra pas l’initiative d’un troisième conflit mondial pour détruire la Chine avant que celle-ci l’ait rattrapé. Cependant, la guerre peut revêtir d’autres formes et la réflexion de Thucydide peut se réécrire ainsi : « Les ambitions technologiques de la Chine et la peur qu’elles ont inspirée aux États-Unis rendaient inévitable une guerre économique ! »

Les étapes de la montée en puissance chinoise
vues depuis Washington

Non seulement la montée en puissance de la Chine a été plus rapide que celle d’Athènes, mais elle a été accélérée par les initiatives de Washington !
A commencer par l’attribution du statut de la « Nation la plus favorisée » (NPF) à la Chine en 1979, alors même que Pékin ne respectait pas l’amendement Jackson-Vanik (1974) liant l’obtention de ce statut à la libre circulation des personnes. Interrogé sur ce point par le président Carter, Deng Xiaoping avait répondu par une boutade : « Combien de Chinois voulez-vous ? Un ou dix millions ? » Et les États-Unis de faire une exception pour la Chine – le statut NPF lui a été renouvelé chaque année, y compris après Tian’anmen. À la fin de la décennie 1990, Washington a donné le feu vert à l’adhésion de la Chine à l’OMC. Dans l’esprit des négociateurs américain, l’insertion de l’empire du milieu dans le commerce mondial accélérerait sa croissance et en élargissant la classe moyenne, conduirait à la démocratisation.

L’accélération qui a suivi cette adhésion a surpris les Américains comme les Chinois ! L’écart entre le PIB chinois et américain a diminué plus rapidement encore après la crise de 2008 dont la Chine est sortie en investissant plus en dollars courants que les États-Unis. En 2009, les exportations chinoises ont dépassé les exportations américaines et en 2010, la Chine a détrôné les États-Unis à la première place mondiale dans le secteur manufacturier. Une place qu’ils avaient ravie au Royaume-Uni à la fin du XIXème. Cette nouvelle n’a pas eu un grand retentissement en Amérique où par contre, en 2014, l »annonce du dépassement du PIB américain par le PIB chinois en parité de pouvoir d’achat a marqué les esprits. Depuis, l’écart s’est creusé et le prolongement – hasardeux – des courbes montre que le PIB chinois (en dollars courants) rattrapera le PIB américain dans moins de dix ans.

Les États-Unis conserveront-ils leur avantage dans les hautes technologies et dans l’intelligence artificielle ? C’est un enjeu bien plus stratégique. En fermant leur marché, les Chinois ont construit l’équivalent des GAFA, avec Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, dont les services n’ont rien à leurs envier. Le plan « Made in China 2025 » vise à renforcer l’industrie chinoise dans une dizaine de secteurs dont la robotique et l’IA, où l’avance américaine se réduit. Au congrès de l’Intelligence artificielle à la Nouvelle Orléans en février dernier, Américains et Chinois ont presque fait jeu égal dans le nombre de communications acceptées. Par contre, la Chine a pris l’avantage sur les États-Unis dans la mise en œuvre de l’IA : elle dispose du plus grand réservoir de données et son gouvernement ne protège pas la vie privée des citoyens.

Les ripostes américaines

Mobilisés par les guerres au Proche-Orient, les États-Unis ont tardé à prendre la mesure de ce rattrapage jusqu’à l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche. Pour contenir cette émergence, le président américain a cherché à l’enserrer entre deux alliances de pays partageant les mêmes valeurs libérales : le Partenariat Trans-Pacifique (TPP) et son cousin germain le Partenariat transatlantique ou TAFTA. Ces deux traités contiennent des mesures « au-delà des frontières » que la Chine aurait eu du mal à accepter. Vue de Pékin, la stratégie américaine se traduisait par l’équation : TPP + TAFTA = TSC, « Tout sauf la Chine » !

Pendant la campagne électorale de 2016, Donald Trump – de même que Bernie Sanders ou Hilary Clinton qui avait « vendu » le TPP en tant que Secrétaire d’État – ont critiqué ce traité. La première décision du président Trump a été d’en sortir. Il a ensuite attendu décembre 2017 pour déclencher son offensive contre la Chine sur plusieurs fronts. Menée sur le front commercial et technologique, l’offensive de Donald Trump – bien accueillie par sa base électorale – vise le même objectif : ralentir la progression chinoise.

Comment ? D’abord en renforçant le Comité pour l’investissement étranger aux États-Unis (CFIUS), qui depuis le mois d’août évalue tous les investissements étrangers (y compris les participations minoritaires). Ainsi, Washington a provoqué l’effondrement des Investissements directs étrangers (IDE) chinois sur le marché américain en 2018.

Deuxième pilier de l’offensive : les taxes douanières ont été portées à 10 % ce mois de septembre (25 % en janvier 2019) sur 200 milliards d’importations chinoises. De cette manière, Washington vise des milliers de produits souvent ciblés par le plan « Made in China 2025 » et crée un climat d’incertitude pour freiner les IDE américains vers la Chine. Ces hausses visent moins à réduire le déficit américain – il sera compensé par le creusement du déficit avec d’autres pays asiatiques – qu’à freiner les exportations et la croissance chinoises. Elles peuvent amener Pékin à renoncer à sa stratégie de désendettement et à prendre le risque de s’endetter davantage pour financer une relance.

Qui gagnera ce conflit en passe de se transformer en guerre froide économique ? Tout le monde, si les protagonistes arrivent à un compromis que chacun présentera comme une victoire. Qui le perdra ? Tout le monde, si le conflit s’aggrave et fragilise l’architecture institutionnelle qui a favorisé l’émergence depuis 1945, des pays en voie de développement – la Chine en tête.

Jean-Raphaël Chaponnière
24 septembre 2018

A propos de l’auteur
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d’Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l’Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).


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