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Derrière la victoire de Bolsonaro, le foudroyant succès
des évangéliques en Amérique latine
Par Eugénie Bastié

vendredi 2 novembre 2018, par Comité Valmy


Un pasteur dirigeant une prière pour la guérison de Jair Bolsonaro à Palmeira Dos Reis, au Brésil, le 14 octobre dernier. NACHO DOCE/REUTERS

Derrière la victoire de Bolsonaro,
le foudroyant succès des évangéliques en Amérique latine

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Le nouveau président brésilien doit une partie de son succès aux réseaux évangéliques de plus en plus puissants au Brésil, qui était pourtant le premier pays catholique du monde, analyse la journaliste Lamia Oualalou.

Journaliste spécialiste de l’Amérique latine, Lamia Oualalou a vécu à Rio de Janeiro de 2007 à 2017. Elle a travaillé pendant 17 ans au Figaro, dont 9 ans en tant que correspondante à Rio. Elle a publié « Jésus t’aime ! La déferlante évangélique » aux éditions du Cerf, une enquête captivante sur la progression spectaculaire des évangéliques au Brésil

FIGAROVOX.- À peine élu, on a vu le vainqueur de la présidentielle Jair Bolsonaro prier en public avec un pasteur évangélique. En quoi doit-il son succès aux mouvements évangéliques ?

Lamia OUALALOU.- Les réseaux évangéliques sont une des raisons de son succès, en effet. Avant même de prendre la parole, il a insisté pour prier, les yeux fermés en tenant la main à un pasteur, scène surréaliste et inhabituelle dans la politique brésilienne, qui en a choqué plus d’un. Bolsonaro lui-même est catholique, mais il a épousé une évangélique et s’est fait symboliquement baptiser dans le fleuve Jourdain en Israël par un pasteur. Il va régulièrement au temple et il s’est régulièrement entretenu avec ce qu’on appelle la « bancada evangélica », qui réunit les députés évangéliques issus de tous les partis et représente près d’un cinquième du Congrès.

Pendant la campagne, il y a eu une manifestation féministe une semaine avant le premier tour, le 29 septembre. Le lendemain qui était un dimanche, les pasteurs des principales églises se sont servis de cette manifestation, jugé symptomatique d’une dépravation de la société, pour appeler à voter Bolsonaro dans leurs sermons. C’est à ce moment-là qu’il a bondi de 5 à 6 points dans les sondages. Quatre jours plus tard, Bolsonaro a refusé de se rendre au débat télévisé face à ses adversaires, en prétextant sa blessure - il a été victime d’une attaque au couteau au début du mois -. Cela ne l’a pas empêché de recevoir un journaliste de la chaîne télévisée Record, chaîne évangélique qui est aussi la deuxième du pays, pour un entretien extrêmement complaisant. Les évangéliques ont construit un empire médiatique qu’ils ont mis au service de Bolsonaro, notamment les réseaux sociaux et les groupes WhatsApp qui ont joué un grand rôle dans la campagne. Ils ont beaucoup insisté pour dépeindre le PT comme le responsable de tous les maux de la société : crise économique et moeurs « déviantes ».

L’élection de Bolsonaro est-elle symptomatique de la transformation de l’Amérique latine en territoire évangélique ?

Le Brésil était le premier pays catholique du monde. L’est-il toujours ? Nous le saurons avec précision en 2020

En 1990, 92% des Brésiliens étaient catholiques. En 2010, ils n’étaient plus que 64%. Les démographes prédisent que les deux religions seront au coude à coude d’ici 2030.

lors du prochain recensement religieux, ils ont lieu tous les dix ans. Mais c’est probablement toujours le cas. En revanche, c’est le théâtre de la plus grande transformation de paysage religieux qu’ait connu un grand pays dans l’histoire. Hier très minoritaires, les évangéliques constituaient déjà en 2010 22% de la population, et probablement près d’un tiers aujourd’hui... L’effondrement des fidèles du Vatican est spectaculaire : en 1990, 92% des Brésiliens étaient catholiques. En 2010, ils n’étaient plus que 64%. Les démographes prédisent que les deux religions seront au coude à coude d’ici 2030.

Le succès des évangéliques s’explique par plusieurs raisons. D’abord, le fort exode rural qui a conduit de nombreuses populations du Nordeste, zone agricole vers les banlieues des grandes villes. Les gens se sont retrouvés sans appuis familiaux, dans des zones où l’État était absent. L’Église catholique avait aussi déserté ces quartiers pauvres, par suite de l’inflexion de Jean-Paul II qui a lutté, par anticommunisme, contre la théologie de la Libération [NDLR : mouvement au sein de l’Église catholique initiée en Amérique latine à la fin des années 1960, inspiré du marxisme, qui insistait sur l’amélioration de la condition des plus pauvres], ce qui a occasionné un démantèlement des réseaux catholiques dans les zones les plus pauvres. De plus, le chaos urbain des nouvelles villes favorise les évangéliques. L’Église catholique, a toujours été dans la place centrale de la ville, surtout dans le modèle urbain latino-américain. Elle peine à s’installer dans des favelas qui n’ont plus aucun centre. En revanche, les évangéliques arrivent, créent des temples dans d’anciens bars et des hangars en quelques jours. Il faut seulement trois mois pour devenir pasteur et aucune formation n’est nécessaire. La seule exigence c’est le bagou. Les évangéliques ont conquis ces périphéries, les temples devenant les seuls lieux de sociabilité et de solidarité, et donc à l’influence immense. Ici on prie, on chante, on s’entraide, on se trouve du travail en cas de chômage, on se garde les enfants. C’est d’abord l’absence d’État qui explique cette explosion.

Politiquement, quelle est la position des évangéliques ? S’ils sont aussi conservateurs que les catholiques, sont-ils aussi plus libéraux économiquement ?

Le succès de Bolsonaro repose sur l’émergence d’une sorte de « Tea Party à la brésilienne » où les religieux conservateurs ont une place importante.

Le succès de Bolsonaro repose sur l’émergence d’une sorte de « Tea Party à la brésilienne » où les religieux conservateurs ont une place importante.Il faut rappeler en effet que les catholiques au Brésil sont aussi très conservateurs. L’archevêque de Rio a soutenu Bolsonaro. Mais en effet les évangéliques sont plus radicalisés, notamment sur les questions liées au genre et à la sexualité. Alors que l’Église catholique a abandonné la théologie de la Libération, eux ont inventé la « théologie de la prospérité » qui justifie l’enrichissement personnel s’il est lié à une pratique religieuse régulière et si bien sûr 10% des revenus (« o dízimo ») sont donnés au pasteur. Là où historiquement l’Église catholique brésilienne était liée aux syndicats et à la question sociale, les évangéliques sont dans une logique plus individualiste et qui finit par être antiétatiste.

On a vu que les évangéliques ont pu aussi favoriser le succès de Donald Trump. L’absence de médiations, le rapport direct à la transcendance des évangéliques, est-il un terreau favorable à l’émergence de populistes ?

Le succès de Bolsonaro repose sur l’émergence d’une sorte de « Tea Party à la brésilienne » où les religieux conservateurs ont une place importante.Je n’irai pas jusque-là. Ce qui est sûr, c’est que le succès de Bolsonaro repose sur l’émergence d’une sorte de « Tea Party à la brésilienne » où les religieux conservateurs ont une place importante. Je crois que le succès des évangéliques en politique tient surtout à la manière dont ils ont su utiliser l’appareil médiatique comme les catholiques n’ont jamais su faire, de la télévision aux réseaux sociaux. Ils ont leurs chanteurs, leurs maisons de disques, leurs télénovelas aux messages moralisateurs, et tout est articulé : le chanteur, connu, devient député. On assiste à la mise en place d’une véritable culture évangélique.

Eugénie Bastié
30 octobre 2018


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