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Slavoj Žižek : Le "socialisme capitaliste" chinois
est-il ce que l’avenir nous réserve ?
Russia Today

mardi 23 octobre 2018, par Comité Valmy


Slavoj Žižek : Le "socialisme capitaliste" chinois
est-il ce que l’avenir nous réserve ?

A de rares exceptions près, le fait que la démocratie et le capitalisme vont de pair était jusqu’ici considéré comme parole d’Evangile. L’ascension actuelle de la Chine nous oblige à remettre ce dogme en question.

Les théoriciens chinois officiels de la société brossent un tableau du monde d’aujourd’hui qui n’a pas changé depuis la guerre froide.

Pour eux, la lutte mondiale entre le capitalisme et le socialisme se poursuit sans relâche, le fiasco de 1990 n’a été qu’un revers temporaire et, aujourd’hui, les deux grands concurrents ne sont plus les Etats-Unis et l’URSS mais l’Amérique et la Chine qui reste un pays socialiste.

Ils interprètent l’explosion du capitalisme en Chine comme un exemple hors-norme de ce qu’on appelait au début de l’Union soviétique la Nouvelle politique économique, de sorte que, pour eux, ce que nous avons en Chine est un nouveau "socialisme à caractéristiques chinoises" mais toujours du socialisme. Le parti communiste reste au pouvoir et dirige et contrôle étroitement les forces du marché.

D’ailleurs, Domenico Losurdo, le marxiste italien décédé en juin dernier, s’est intéressé à cette question et a défendu, contre le marxisme "pur" qui veut établir une nouvelle société communiste immédiatement après la révolution, une vision plus "réaliste" qui prône une approche progressive avec des virages et des échecs

Rationaliser la réalité

Roland Boer, professeur à Pékin, évoque l’image mémorable de Losurdo buvant une tasse de thé dans une rue animée de Shanghai en septembre 2016 : "Au milieu de l’agitation, de la circulation, de la publicité, des magasins et du dynamisme économique de l’endroit, Domenico a dit : "Tout cela me plaît. Voilà ce que le socialisme peut faire ! Voyant mon regard surpris, il a ajouté avec un sourire : "Je suis à fond pour la réforme et l’ouverture".

Boer résume ainsi la justification de cette "ouverture" : "La plupart des efforts ont porté sur les relations de production, en mettant l’accent sur l’égalité socialiste et l’effort collectif. Tout cela est très bien, mais si tout le monde est égal simplement parce qu’il est pauvre, on ne voit pas bien l’intérêt. Deng et ceux qui travaillaient avec lui ont donc mis en avant une autre dimension du marxisme : la nécessité de libérer les forces de la production."

Cependant pour le marxisme, "libérer les forces de la production" n’est pas "une autre dimension", mais la raison même pour laquelle il faut transformer des rapports de production.

Et voici la formulation classique de Marx : "A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale."

L’ironie, c’est que, pour Marx, le communisme nait du fait que les aspects capitalistes de la production deviennent un obstacle au développement ultérieur des moyens de production. Ce qui signifie que ce développement ne peut provenir que du passage (soudain ou progressif) d’une économie de marché capitaliste à une économie socialisée.

Mais les "réformes" de Deng Xiaoping montrent l’inverse. A moment donné, il est nécessaire de revenir au capitalisme pour permettre le développement économique du socialisme.

Un changement complet

Et ce n’est pas la seule ironie, il y en a une autre, encore plus grande. La gauche du XXe siècle se définit par son opposition à deux tendances fondamentales de la modernité : le règne du capital avec son individualisme agressif et sa dynamique aliénante, et son pouvoir étatique autoritaire-bureaucratique.

Ce que nous avons dans la Chine d’aujourd’hui, c’est justement la combinaison, dans sa forme extrême, de ces deux caractéristiques : un État autoritaire fort et une dynamique capitaliste sauvage.

Les marxistes orthodoxes aimaient utiliser l’expression "synthèse dialectique des opposés" pour dire que le véritable progrès se produit lorsqu’on réunit le meilleur des deux tendances opposées. Mais il semble que la Chine ait, elle, réuni ce que nous considérions comme le pire des deux tendances opposées (capitalisme libéral et autoritarisme communiste).

Il y a des années, un théoricien social chinois qui connaissait la fille de Deng Xiaoping m’a raconté une anecdote intéressante. Un camarade qui rendait visite à Deng sur son lit de mort, lui a demandé quelle était, à ses yeux, la meilleure chose qu’il avait faite. Il s’attendait à la réponse habituelle, à savoir l’ouverture économique qui a entraîné le développement inouï de la Chine.

À la surprise générale, il a répondu : "Non, c’est, lorsque les dirigeants ont décidé d’ouvrir l’économie, d’avoir résisté à la tentation d’aller jusqu’au bout et d’ouvrir aussi la vie politique à la démocratie et au multipartisme. (Selon certaines sources, cette tentation à aller jusqu’au bout était assez forte dans certains cercles du Parti et la décision de maintenir le contrôle du parti n’avait rien d’évident.)

Un test

Il faut résister ici à la tentation libérale de fantasmer sur le fait que, si la Chine s’était ouverte aussi à la démocratie politique, ses progrès économiques auraient été encore plus rapides. En effet, la démocratie politique aurait pu tout autant engendrer de nouvelles instabilités et tensions qui auraient entravé le progrès économique. Comme cela s’est produit dans la plupart des pays de l’ancienne URSS…

Et si ce progrès (capitaliste) n’était possible que dans une société dominée par un pouvoir autoritaire fort ? Rappelons la thèse marxiste classique sur l’Angleterre moderne : il était dans l’intérêt de la bourgeoisie de laisser le pouvoir politique à l’aristocratie et de garder pour elle le pouvoir économique. Il se passe peut-être quelque chose d’identique dans la Chine d’aujourd’hui : il était dans l’intérêt des nouveaux capitalistes de laisser le pouvoir politique au Parti communiste.

Selon le philosophe allemand Peter Sloterdijk, s’il y a une personne à la mémoire de qui ils vont construire des monuments dans cent ans, c’est bien Lee Kuan Yew, le dirigeant singapourien qui a inventé et mis en œuvre le soi-disant "capitalisme avec des valeurs asiatiques". (Des valeurs qui, bien sûr, n’ont rien à voir avec l’Asie et tout à voir avec le capitalisme autoritaire.)

En tout cas, le virus de ce capitalisme autoritaire se propage lentement mais sûrement dans le monde entier. Avant d’entamer ses réformes, Deng Xiaoping s’est rendu à Singapour et a expressément salué ce modèle comme celui que toute la Chine devrait suivre.

Ces évolutions ont une signification historique mondiale. Parce que, jusqu’à présent, le capitalisme semblait inextricablement lié à la démocratie. Il y a eu, bien sûr, de temps en temps, des recours à la dictature directe, mais, au bout d’une décennie ou deux, la démocratie s’est à nouveau imposée (comme par exemple en Corée du Sud et au Chili).

Aujourd’hui, cependant, le lien entre la démocratie et le capitalisme est rompu. Il est donc tout à fait possible que ce qui nous attende dans le futur soit quelque chose comme le "socialisme capitaliste" chinois, un socialisme bien éloigné du socialisme dont nous rêvions.

Slavoj Žižek est un philosophe culturel. Il est un chercheur chevronné de l’Institut de sociologie et de philosophie de l’Université de Ljubljana, professeur émérite d’allemand à l’Université de New York, et directeur international du Birkbeck Institute for the Humanities of the University of London.

21 octobre 2018

Traduction : Dominique Muselet

Pour compléter cette lecture :Le socialisme chinois et le mythe de la fin de l’Histoire de Bruno Guigue


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