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Taguieff (1/2) : « Supprimer le mot « race »
de la Constitution serait contre-productif »
Par Alexandre Devecchio

lundi 15 octobre 2018, par Comité Valmy


À Saint-Etienne en 2010, des personnes manifestent pour condamner les graffitis racistes peints sur une mosquée. PHILIPPE MERLE/AFP

Taguieff (1/2) : « Supprimer le mot « race »
de la Constitution serait contre-productif »

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Avec une grande précision sémantique et conceptuelle, le philosophe revient sur les nombreuses controverses que soulève l’emploi des mots « race » et « racisme ». Il dénonce la « police du langage » établie par les adeptes d’une « gnose antiraciste ».

Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, vient de publier « Race » : un mot de trop ? Science, politique et morale (CNRS Éditions).

FIGAROVOX.- Le 12 juillet dernier, à l’unanimité, les députés ont symboliquement supprimé le mot « race » de l’article 1er de la Constitution. Est-ce une victoire importante dans la lutte contre le racisme ou cette décision peut-elle avoir des effets pervers ?

Pierre-André TAGUIEFF.- Il s’agit d’une victoire imaginaire. L’illusion est ici à son comble. Elle dérive d’un certain nombre d’erreurs d’analyse, de connaissances insuffisantes sur la question et d’un manque de réflexion. Le consensus observé est le simple effet du conformisme idéologique des députés qui ont voté la proposition de loi en croyant qu’ils adaptaient ainsi le texte constitutionnel aux « nécessités du temps ». Ce conformisme, expression d’une orthodoxie dont la formation date du début des années 1970, est fondé sur un certain nombre de présuppositions qui ne sont jamais soumises à un examen critique. En disqualifiant, au nom des progrès de la connaissance scientifique, la catégorie de « race », un certain nombre de généticiens engagés avaient cru alors, en toute bonne foi, avoir définitivement privé le prétendu « racisme scientifique » de son fondement, qui serait un « déterminisme » génétique total des aptitudes humaines. Leur erreur était de croire que l’efficacité de la lutte contre le racisme dépendait principalement de l’autorité accordée à la science.

Les adeptes de cette gnose antiraciste sont donc convaincus en premier lieu que les progrès de la génétique ont établi définitivement que la notion de race, simple « construction sociale » à leurs yeux, est scientifiquement dépourvue de sens, étant dénuée de toute valeur opératoire. Ils témoignent ainsi de leur ignorance du rebondissement des débats sur la question depuis le début des années 2000, dans le sillage des travaux sur le génome humain. Et, d’une façon plus générale, ils oublient que le savoir scientifique ne cesse d’évoluer, et qu’en particulier, dans le savoir sur la diversité humaine, il n’y a pas de vérités définitives. En deuxième lieu, ils croient fermement que le mot « race » est le véhicule de croyances fausses, de mythes et d’illusions dangereuses qui se sont traduites dans l’histoire par la traite atlantique, le colonialisme européen et le génocide nazi des Juifs d’Europe, et que son emploi pourrait alimenter et légitimer dans l’avenir de nouvelles formes d’exclusion, de discrimination ou d’extermination. Ils attribuent ainsi au recours à ce mot une valeur causale qu’il n’a jamais eue, ce qui les conduit à sous-estimer les facteurs relevant d’intérêts de divers ordres, individuels ou collectifs. Cette surestimation des effets du vocabulaire, de ses bienfaits comme de ses méfaits, est conforme à l’esprit du temps, marqué par le politiquement correct. Le lexicocentrisme politiquement orienté en est une illustration frappante. Ces antiracistes sans esprit critique supposent aussi, naïvement et paresseusement, que l’histoire se répète, sans pouvoir imaginer que le pire surgit le plus souvent d’une manière imprévue. En troisième lieu, et c’est leur conclusion pratique, ils affirment comme une évidence qu’il faut bannir du vocabulaire, en commençant par le supprimer dans les textes officiels, ce mot jugé intrinsèquement souillé et corrupteur. Ils postulent donc que le simple emploi du mot « race » constitue à la fois un indice et un vecteur de racisme. L’antiracisme devient ainsi une police du langage, appelant à manier un rasoir d’Occam politisé pour supprimer les mots jugés suspects ou criminels, en commençant par le mot « race ». C’est là en même temps criminaliser les interrogations et les discussions sur la question, et donc nourrir le terrorisme intellectuel. Pour les « éliminativistes », il est clair que du savoir supposé dérive un devoir : éliminer le mot « race » du vocabulaire usuel, en commençant par « purifier » le texte constitutionnel, afin de contribuer à l’élimination du racisme.

L’antiracisme devient une police du langage.

L’argument le plus fort contre la suppression du mot « race » de l’article 1er de la Constitution est qu’elle lie la validité de cet article aux derniers résultats supposés de la recherche scientifique, en les considérant comme définitifs. C’est oublier que les résultats futurs de la recherche sont imprévisibles, et que réduire la lutte intellectuelle contre le racisme à la négation des races humaines implique de reconnaître que si ces dernières existaient, le racisme serait légitime. C’est donc se montrer singulièrement imprudent, voire irresponsable. Loin d’être la conclusion logique d’une somme de connaissances scientifiques, la lutte contre le racisme dérive d’un choix d’ordre moral en faveur d’une thèse ne relevant pas du savoir objectif, celle de l’égale dignité des humains en tant qu’humains. La science n’a rien à en dire.

Qu’est-ce qui est si problématique dans le mot « race » ?

Il s’agit d’un mot qui a une longue histoire et dont l’étymologie elle-même reste incertaine. La question est de savoir d’où viennent ses connotations négatives et dans quelles conditions elles ont fait de ce terme descriptif et classificatoire une sorte de « gros mot » répulsif, un terme maudit dont l’emploi suffit à identifier le locuteur comme « raciste ». Rappelons brièvement que le terme s’est peu à peu imposé, à partir de la fin du XVIIe siècle, pour décrire et catégoriser la diversité interne au genre humain, dans des discours savants qui mêlaient les critères géographiques, culturels et somatiques (la couleur de la peau, la texture des cheveux, la forme du crâne, etc.). Ses significations multiples n’ont cessé de s’entrecroiser : la race comme lignée, lignage ou ascendance commune, la race comme variété de l’espèce humaine ou sous-espèce, la race comme type héréditaire. Au cours des années 1860 est apparu un relatif consensus chez les anthropologues sur un modèle définitionnel dont on rencontre différentes variantes : la race est un groupe d’hommes qui possèdent des caractères communs transmis par l’hérédité.

Dès le milieu du XIXe siècle, alors même qu’elle était devenue un outil privilégié dans les travaux d’histoire naturelle et d’anthropologie physique, la notion de race humaine a été critiquée pour certains de ses usages, d’abord en raison du réductionnisme biologique qu’elle impliquait, ensuite du fait qu’elle était associée à la thèse de l’inégalité entre les groupes humains, thèse dont les applications politiques pouvaient légitimement choquer. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la correspondance entre Alexis de Tocqueville et Arthur de Gobineau, à la suite de la publication de l’Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855). Tocqueville formule alors certains arguments qui, inspirés par un humanisme et un universalisme d’origine chrétienne, se retrouveront dans la plupart des variantes du discours antiraciste. En 1876, Ernest Renan, qui croyait lui-même à l’inégalité des races humaines, notait : « Le principe le plus nié par l’école démocratique est l’inégalité des races et la légitimité des droits que confère la supériorité de race. » L’esprit égalitaire de la démocratie moderne est en effet incompatible en principe avec la vision raciste du monde telle qu’elle était alors observable, à savoir fondée sur la thèse de l’inégalité des races. Mais on sait qu’entre les valeurs déclarées et les comportements observables, les contradictions et les distorsions sont de règle.

Dans l’imaginaire antiraciste, le mot « race »
est perçu comme porteur du « virus » raciste.

Néanmoins, dans le monde savant, l’idée qu’il existait des races inférieures et des races supérieures n’a pas été sérieusement ébranlée avant le deuxième tiers du XXe siècle. Les critiques de la notion de race mettaient jusqu’alors l’accent sur la multiplicité des critères définitionnels et leur incohérence, ainsi que sur l’arbitraire des classifications raciales et des hiérarchisations. Le terme de race n’est devenu intrinsèquement suspect qu’au cours des années 1930, en réaction à ses usages par les nazis, donc avant tout pour des raisons idéologico-politiques. Un nouveau discours antiraciste s’est construit alors sur la base de l’antinazisme et, plus largement, de l’antifascisme.

Le mot « race » a été lui-même nazifié, donc jugé en tant que tel non seulement inemployable, mais aussi dangereux, comme s’il était contagieux. On connaît la conception populaire du racisme, fondée sur la métaphore virale : le racisme serait une « maladie qui s’attrape » par l’échange de certains mots. Et le mot « race » serait un agent idéologiquement pathogène. Dans l’imaginaire antiraciste, le mot « race » a depuis lors été perçu comme porteur du « virus » raciste, voire assimilé à un virus. Dans la vulgate antiraciste, en effet, le racisme est fantasmé et dénoncé comme une maladie contagieuse. C’est là rester sous l’emprise de la pensée magique, qui se représente les noms comme des véhicules de forces bénéfiques ou maléfiques. Et les antiracistes qui croient lutter contre le racisme en proposant d’interdire l’usage du mot supposé contagieux se comportent comme des magiciens. Il ne s’agit plus de soumettre à un examen critique une thèse ou une notion, mais de prohiber l’emploi d’un mot diabolisé. Alors qu’ils prétendent bruyamment « démonter » ou « déconstruire les stéréotypes et les préjugés », ces antiracistes illustrent par ce programme de prohibition lexicale la vision magique qu’ils ont du racisme et de leur lutte. C’est cette vision naïve et irréfléchie qu’ils devraient commencer par déconstruire.

Vous faites référence à de récents travaux de généticiens sur la diversité humaine qui renouvellent le regard sur la question, et vous soulignez que les milieux antiracistes, notamment en France, n’en tiennent pas compte. Pouvez-vous résumer votre analyse ?

Rappelons tout d’abord la thèse antiraciste orthodoxe, telle qu’on la trouve exposée dans l’article de référence sur la question, publié en 1972 par le généticien de Harvard Richard C. Lewontin. Son argumentation est fondée sur une analyse statistique de la distribution des gènes, qui lui permet d’établir que les différences génétiques entre un Africain et un Européen choisis au hasard sont du même ordre que les différences génétiques entre deux Européens choisis au hasard. D’où cette estimation de la variation génétique largement diffusée : 85 % environ de la variation génétique totale se manifeste entre individus d’une même population locale (tribu, nation, groupe ethnique), et, dans les 15 % qui restent, 8 % se manifeste entre populations locales au sein d’une « grande race » et 7 % entre « grandes races ». Les différences génétiques entre les « grandes races » de l’anthropologie physique sont si petites qu’elles deviennent négligeables. En 1976, le généticien Jacques Ruffié annonce aux Français la bonne nouvelle : « Chez l’homme, les races n’existent pas. » Au milieu des années 1980, le consensus paraît sans réserve dans la communauté scientifique, dont Lewontin se fait le porte-parole en affirmant : « La différenciation de l’humanité en “races” est très superficielle, puisqu’elle repose essentiellement sur la couleur de la peau. Ceux qui jugent profondes les différences entre races dans l’espèce humaine ne peuvent s’appuyer sur la biologie pour justifier ce jugement. »

La thèse de la non-scientificité de l’idée de race, qui fonctionne depuis comme un dogme pieusement récité, nous empêche de voir que la question est en train de rebondir, mais sur de nouvelles bases théoriques et dans un nouveau vocabulaire. En témoignent, par exemple, les débats suscités aux États-Unis par l’ouvrage du généticien de Harvard David Reich, Who We Are and How We Got Here : Ancient DNA and the New Science of Human Past, paru en mars 2018, qui dénonce l’« orthodoxie » du discours sur la diversité génétique établi depuis les années 1970, ce discours orthodoxe étant devenu le fondement du catéchisme antiraciste contemporain. Bien que, le plus souvent, le mot « race » soit évité par les généticiens pour ne pas déclencher une chasse aux sorcières contre des « racistes scientifiques » imaginaires, la conceptualisation scientifique des différences entre groupes humains est en cours. Ces débats scientifiques anglo-saxons montrent que le consensus des années 1970-1990 sur l’inexistence des races humaines s’est affaibli chez les biologistes depuis les années 2000. Le contraste avec une France intellectuelle et politique emmurée dans ses convictions idéologiques et son vertuisme est affligeant. C’est bien sûr, comme sur d’autres questions sulfureuses, la peur d’ouvrir la boîte de Pandore qui se traduit par l’évitement systématique du débat de fond, sans anathèmes. S’y ajoute la crainte d’être accusé de racisme par des activistes ignorants et sans scrupule. Le courage intellectuel est décidément la chose du monde la moins bien partagée.

Le concept de « race » est jugé non scientifique, mais le « racisme » existe bel et bien. Ne faut-il pas se donner les moyens de nommer ce que l’on veut combattre ? Faire disparaître le mot « race » peut-il réellement permettre de faire disparaître le racisme ?

Si l’on pose comme une vérité scientifique l’inexistence des « races humaines », comment en effet définir et dénoncer le « racisme anti-Noirs » ou le « racisme anti-Blancs » ? Pour identifier et combattre le « racisme anti-X », il faut bien reconnaître d’une façon ou d’une autre l’existence de groupes ordinairement nommés « races humaines », et parmi ces dernières, celle de la « race X » désignée comme victime de racisme. Et l’on ne saurait procéder à des enquêtes sur le « racisme anti-X », qui visent à le mesurer au sein de telle ou telle population, si l’on n’accepte pas l’idée que les représentants de la « race X » sont victimes de « racisme ».

S’il faut supprimer le mot « race »,
il faut aussi supprimer tous les termes dérivés :
« racial », « racisme », « raciste »...

Le projet de supprimer le mot « race » de la Constitution, au nom de la lutte contre le racisme, n’est pas seulement d’une grande naïveté. Une telle mesure serait contre-productive, car elle priverait les magistrats comme les citoyens ordinaires des moyens de condamner clairement les discriminations ou les actions violentes contre des personnes en raison de la « race » qu’on leur attribue, quelle qu’en soit la définition. Le risque est de laisser entendre que la « distinction de race » - en clair, la discrimination raciale - n’est plus interdite. S’il faut supprimer le mot « race », il faut aussi logiquement supprimer tous les termes dérivés du mot impur : « racial », « racisme » et « raciste », « racialiste », « antiracisme », etc.

Pourquoi dès lors ne pas exiger l’interdiction d’autres mots au sens incertain et associés, comme le mot « race », à des violences ou des exclusions de diverses sortes ? Par exemple l’interdiction de « nation » susceptible d’alimenter le nationalisme, de « sexe » qui pourrait inciter au sexisme, d’« étranger » qui stimulerait la xénophobie, ou d’« origine », celle-ci pouvant être géographique, mais aussi nationale ou raciale. Sans parler du mot « identité » qui, déshonoré par l’existence même des « identitaires », est réputé désormais d’extrême droite.

Alexandre Devecchio
13 octobre 2018


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