COMITE VALMY

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Le Patriarcat de Constantinople
entre dans la guerre contre la Russie
par Karine Bechet-Golovko

dimanche 14 octobre 2018, par Comité Valmy


Le Patriarcat de Constantinople
entre dans la guerre contre la Russie

La question des liens entre l’Eglise et l’Etat est rhétorique : s’il est de coutume d’en appeler à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, organiquement, il est soit hypocrite, soit naïf d’en déduire la séparation des Eglises de la politique. Elles furent de tout temps un élément de la politique des Etats, elles en furent même les acteurs depuis leur émergence. Car tout groupement humain organisé représente un pouvoir - abouti ou potentiel. Le schisme en cours dans l’Eglise orthodoxe est le résultat d’un changement brutal géopolitique, il est la suite logique de la guerre, certes sans les chars mais ils n’en ont pas le monopole, qui se joue aujourd’hui entre le clan atlantiste et la Russie, pour la question fondamentale, dans le sens premier du terme - fondement, du modèle de gouvernance qui va régir les rapports internationaux. Et à la guerre tous les coups sont permis. Le Patriarcat de Contantinople s’est vu confier la mission du combat contre l’influence du Patriarcat de Moscou, le point faible a été trouvé : la division de l’Eglise orthodoxe en Ukraine.

Ce qui se passe aujourd’hui, même si ce n’est pas affiché, est une guerre. En prononçant ce mot, l’on s’attend toujours à voir des chars débarquer et s’élancer à la conquète des terres. Ils existent, localement, en Ukraine, en Syrie par exemple, mais ils ne sont qu’un instrument parmi d’autres. Qu’un type d’arme. Et pas le plus décisif. D’une manière générale, l’on a toujours une guerre de retard, et dans la psychologie et dans la stratégie. Gagne celui qui modifie - et donc impose - les nouvelles règles du combat qui se joue, car il maîtrise alors la stratégie à long terme.

Il était difficile d’imaginer que le Patriarcat de Constantinople allait revenir sur l’organisation de l’Eglise orthodoxe. Et pourtant, cela a été le cas hier, dans une percée mesurée au millimètre (géo)politique.

Nous avions déjà présenté Filaret, le chef renégat de l’Eglise orthodoxe ukrainienne (voir notre texte ici), qui soutient le nationalisme du pouvoir post-Maïdan, la guerre dans le Donbass et bénie les bataillons punitifs. Cette "Eglise" qui attaque avec les nationalistes les églises du Patriarcat de Moscou dont dépend depuis 3 siècles Kiev, dont les nationalistes ont mis dans la base de données des traitres à abattre le Métropolite de Kiev du Patriarcat de Moscou Onufrii (voir notre texte ici).

Soulignons que la cause du renégat Filaret avait été soulevée plusieurs fois devant le Patriarcat de Constantinople, qui n’avait jamais reconnu ni l’homme, ni "son" Eglise. Mais dernièrement, des changements eurent lieu. Porochenko s’est directement adressé à lui - ce qui déjà est surprenant, et Filaret a envoyé en juin une demande de reconsidération de son excommunication. Comme nous l’avons déjà vu, en violation de ses pouvoirs, car le Partriarche de Constantinople, à la différence du Pape chez les catholiques, n’est pas supérieur aux autres Patriarches, il a envoyé deux exarques à Kiev et organisé un synode à Constantinople pour trancher la question.

Ce synode s’est réuni trois jours et n’a pas réuni tous les patriarcats orthodoxes. Donc, le Patriarche de Constantinople s’est déjà approprié le pouvoir de régler la question, ce qui en soi a dérangé ses égaux. Le représentant de l’Eglise orthodoxe du Patriarcat de Moscou à l’étranger en poste aux Etats-Unis, le métropolite Ilarion, a notamment déclaré que le Patriarche de Constantinople outrepasse ses compétences. Mais la décision qu’il a finalement prise est d’une précision politique de haute volée.

Il était impossible de nommer Filaret, directement, à la tête d’un nouveau Patriarcat de Kiev, car tout d’abord il est renégat, ensuite l’Eglise ukrainienne entre dans le Patriarcat de Moscou depuis trois siècles et enfin il est minoritaire dans le pays.

Contrairement à ce qu’affirme le journal La Croix, un nouveau Patriarcat autocéphale d’Ukraine n’a pas été officiellement nommé, puisque le synode doit se réunir à nouveau plus tard pour justement traiter cette question.

La démarche de Constantinople est beaucoup plus insidieuse, totalement politique. Ainsi, tout d’abord, l’excommunication qu’antérieurement reconnaissait Bartholomé, a finalement été levée, qualifiée d’acte politique d’époque. Ce qui ouvre la première porte. La seconde est l’annulation de l’acte de 1686 par lequel le Patriarcat de Constantinople reconnaît entrer dans le Patriarcat de Moscou l’Eglise orthodoxe ukrainienne a été annulé. Ce qui ouvre la porte à la création d’une Eglise autocéphale en Ukraine. Mais, et là est la subtilité politique de l’affaire, celle-ci n’a pas été proclammée. La décision est reportée.

Certes, les renégats réhabilités (en plus de Filaret, cela concerne également le très marginal et autoproclamé Makaria) et Porochenko se sont empressés de déclarer que cela leur donnait le droit de fonder une Eglise autocéphale. Mais celle-ci n’a pas encore été fondée, car le jeu de Constantinople est ailleurs et beaucoup plus subtil.

A ce jour, les Eglises orthodoxes en Ukraine sont trois : la plus importante est celle du Patriarcat de Moscou (qui n’est pas remis en cause), ensuite celle de Filaret et la microscopique de Makaria qui ont un statut indéterminé. Et c’est maintenant sur cette indétermination que sera exercée la pression, car l’Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou dépend du "Patriarcat de Moscou", pas de la Russie.

Filaret a immédiatement déclaré :


Le Patriarche Filaret a affirmé jeudi que les paroisses orthodoxes qui ne reconnaîtront pas la nouvelle Eglise autocéphale et resteront liées au patriarcat de Moscou auront le droit d’exister, mais n’auront pas le droit de s’appeler "Eglise ukrainienne" et devront se présenter en tant qu’"Eglise russe". "L’unification n’aura lieu que sur la base du volontariat, sans aucune violence", a-t-il assuré.

Ce qui s’est passé à ce jour, avec l’appui de Secteur droit et des nationalistes, montre le contraire. De son côté, le Président ukrainien tient aussi un discours apaisant :


Le président Porochenko, se défendant de vouloir "déclencher une guerre religieuse" en Ukraine, a de son côté dit qu’il n’y aurait "pas d’Eglise d’Etat" dans son pays et que le gouvernement respecterait "le choix de ceux qui décideront de rester dans la structure religieuse qui restera unie à l’Eglise orthodoxe russe".


Il avait pourtant multiplié les critiques ces derniers mois contre la branche de l’Eglise orthodoxe loyale à Moscou, allant jusqu’à la qualifier de "menace pour la sécurité nationale".

Dans le même temps et le même jour, il donne l’ordre aux soldats dans le Donbass de "tirer à vue", violant ouvertement ces accords de Minsk qui n’obligent manifestement que la Russie.

L’on se retrouve donc devant trois scénarios possibles :

1.Faire trahir les prêtes du Patriarcat de Moscou en Ukraine, en jouant sur leur attachement à leur terre : en maniant l’intimidation et l’amadouement, il reste quelque temps avant le prochain synode pour les faire passer du côté d’une Eglise autocéphale, d’autant plus qu’ils sont attachés à leurs paroissiens, qu’ils ne voudront pas partir quitter leur pays et que les métropolites bénéficient déjà d’une très grande autonomie par rapport au Patriarcat de Moscou. Pour l’instant, la position officielle de l’Eglise orthodoxe ukrainienne de Patriarcat de Moscou est de refuser la proposition déjà faite de jonction des Eglises, la pression sera donc portée sur ses prêtres. C’est un scénario qui a le mérite, pour les curateurs de l’Ukraine, de ne pas conduire au bain de sang et de permettre l’affaiblissement considérable de l’Eglise russe, donc de la Russie. Il est en fait, le scénario idéal de ce point de vue. D’autant plus qu’il fait le pari, généralement gagnant, de la faiblesse humaine et de la fatalité.

2. Par un déferlement de violence, l’Ukraine reprend possession des églises ukrainiennes du Patriarcat de Moscou, ce qui risque de lancer le pays dans une guerre de religion et un bain de sang, obligeant alors la communauté internationale à reconnaître certaines atrocités sur lesquelles elle ferme obstinément les yeux. Il s’agit, a priori, du scénario le moins probable, car il met en danger l’image difficilement maintenue de victime de l’Ukraine et la pose en agresseur, ce qui est exclu par les Etats-Unis, au moins dans le discours. C’est justement à cela que l’on pourra voir à quel point les groupes nationalistes sont réellement indépendants et incontrôlables ou au contraire parfaitement instrumentalisés. S’ils sont indépendants, la décision du synode de Constantinople doit conduire à un terrible bain de sang. S’ils sont contrôlés, ils ne seront utilisés que dans le cadre du premier scénario, de manière dosée, pour faire flancher les prêtres ukrainiens du Patriarcat de Moscou. Le Kremlin a déjà déclaré que dans le cas de violences contre l’Eglise ukrainienne, la Russie serait obligée d’intervenir, mais "évidemment uniquement par des moyens politico-diplomatiques". Pour l’instant, l’on ne peut pas dire que cette stratégie ait porté beaucoup de fruits, surtout lorsqu’elle n’est pas appuyée sur des moyens ciblés plus persuasifs.

3.Les deux premiers scénarios conduisent à l’unification de fait de l’Eglise orthodoxe en Ukraine et à la possibilité au prochain synode de la reconnaître une Eglise autocéphale d’Ukraine. Mais il est également possible, l’époque actuelle étant composée d’acteurs tellement faibles qu’il est quasiment impossible de résoudre réellement un conflit, qu’aucun consensus ne soit atteint. Dans ce cas, le Patriarcat de Constantinople, qui n’en est plus à une violation près, peut tout à fait utiliser la situation pour agrandir son emprise et faire passer l’Eglise orthodoxe ukrainienne, qui ne dépend pas du Patriarcat de Moscou, sous son autorité et jouer sur le temps.

Dans tous les cas, c’est une véritable tragédie humaine qui se joue. Comme dans toutes les guerres, les simples gens sont les premières victimes. Seulement, cette guerre n’est pas reconnue comme telle. Ce qui ne l’empêche pas d’exister et de faire des victimes, qui n’ont rien de collatéral.

Karine Bechet-Golovko
vendredi 12 octobre 2018

Russie politics


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