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L’ennemi commun des peuples

L’ordre mondial du G3 reste une « chimère » – tant que les États-Unis n’auront pas fait le deuil de leur mission de dirigeant du monde.
Par Alastair Crooke

dimanche 30 septembre 2018, par Comité Valmy


L’ordre mondial du G3 reste une « chimère »
– tant que les États-Unis n’auront pas fait le deuil
de leur mission de dirigeant du monde.

Le professeur Michael Klare a rédigé un long article dans lequel il soutient que les discours de campagne de 2016 de Trump, bien qu’ils ne mentionnent pas explicitement cette notion, tendent néanmoins vers la perspective d’un monde géré par les trois grandes puissances : les États-Unis, la Chine et la Russie – dans une sorte de bousculade et de bourrades, mais quoi qu’il arrive, sans guerre.

Klare note que :

« La preuve que Trump cherchait un tel système international se trouve dans ses discours et interviews de la campagne de 2016. S’il a dénoncé à maintes reprises la Chine pour ses pratiques commerciales déloyales et s’est plaint de l’accumulation d’armes nucléaires par la Russie, il n’a jamais décrit ces pays comme des ennemis mortels. C’était des rivaux ou des concurrents, avec les dirigeants desquels il pouvait communiquer et, lorsque c’était avantageux, coopérer. D’autre part, il a dénoncé l’OTAN comme une entrave à la prospérité de l’Amérique et à sa capacité de manœuvrer avec succès dans le monde. En effet, il considérait que cette alliance était éminemment inutile si ses membres n’étaient pas disposés à soutenir son idée de favoriser les meilleurs intérêts de l’Amérique dans un monde hautement compétitif. »

Cet argument a une certaine plausibilité, et certains auteurs ont développé cet aspect dans l’idée qu’en 2016, Trump s’imaginait vaguement un grand marché stratégique qui serait le fondement de la paix mondiale.

Ou se l’imaginait-il, alors ? Mais je dirais qu’une telle thèse n’a pas été bien corroborée par les événements – puisque la géostratégie façon « Trump : Art of the Deal » [N.d.T. : Livre publié en 1987 par Trump, traduit en français sous le titre Trump par Trump], comme nous le voyons maintenant, est fondée sur la menace et le levier américains, à savoir, forcer la capitulation de la partie adverse. Cette tactique ne correspond pas à l’espoir d’une sorte de concert entre trois puissances prestigieuse et égales. Il n’y a tout simplement pas de « prestige » dans la méthodologie de Trump – juste une poussée, par tous les moyens possibles, pour assurer l’ascendant des États-Unis.

Ou, peut-être (et peut-être trop généreusement), le raisonnement de Trump en 2016 était-il simplement en avance sur son temps, et a besoin d’être modifiée au contact douloureux de la nature de la gouvernance américaine. Dans ce dernier cas, il est peu probable qu’un véritable partenariat G3 émerge avant que l’Amérique ne subisse une sorte de catharsis profonde. Comme l’a fait remarquer un sénateur américain, ses électeurs ne peuvent tout simplement pas (culturellement) commencer à envisager l’idée de ne plus être « les premiers au monde ».

Le professeur Russell-Mead s’est fait l’écho de cette observation en écrivant que la « métamorphose du 8 mai » de Trump (la sortie du Joint Comprehensive Plan of Action – Plan d’action global commun relatif au nucléaire iraniens), constituait un changement de direction : un changement de cap qui reflétait « [l’instinct de Trump] lui disant que la plupart des Américains sont tout sauf avides de monde “post-américain”. Les partisans de M. Trump ne veulent pas de longues guerres, “mais ils ne sont pas non plus prêts à accepter stoïquement le déclin national” ».

Il est à noter que Russell-Mead lie très précisément le virage qualitatif de Trump à sa « métamorphose du 8 mai » – c’est-à-dire au moment où le président américain s’est définitivement aligné sur la position israélienne : sortir de l’accord nucléaire iranien, décider de sanctionner et de faire le siège de l’économie iranienne – et quand il a soutenu l’idée (ancienne et jamais concrétisée) d’une « OTAN arabe sunnite », conduite par Riyad, qui se dresserait devant l’Iran Chiite.

Avec le temps, il est possible que Trump se souvienne et conclue que Russell-Mead avait raison – que cette décision particulière, en effet, aura été déterminante dans sa présidence ; que cette décision aura effectivement empêché tout compromis avec la Russie ou la Chine. Et qu’à ce moment précis, il a perdu une option à cause du ralliement de la Maison Blanche à Netanyahou pour une confrontation avec l’Iran. Bien sûr, la sédition créée par les services de renseignements politisés du Royaume-Uni et des États-Unis a atténué la marge de manœuvre politique de Trump, mais cela n’a jamais été un facteur, en soi, pour empêcher la Russie et la Chine d’envisager un grand marché avec Trump. Mais il y a l’Iran.

Pourquoi ? Paradoxalement, le professeur Klare explique exactement pourquoi il n’y aura pas de nouvel ordre mondial G3 : C’est parce qu’au cœur du partenariat stratégique commun entre la Russie et la Chine se trouvait, et se trouve toujours, « une condamnation de l’hégémonie mondiale – la volonté d’une seule nation quelle qu’elle soit de dominer les affaires mondiales – ainsi qu’un appel à l’instauration d’un ordre international multipolaire ». Il défend également d’autres principes clés, notamment le respect absolu de la souveraineté des États, la non-ingérence dans les affaires intérieures d’autres États et la recherche d’un avantage économique mutuel. [Souligné en italiques par l’auteur]

Lorsque Trump a adopté sans réserve la « ligne de conduite » israélienne (ou, plus exactement, la « ligne de conduite » de Netanyahou), il a également endossé lui-même tout « le bagage » qui l’accompagne. Le document de 1996, Clean Break, préparé par un groupe d’étude dirigé par Richard Perle pour Benjamin Netanyahou, a regroupé les camps néoconservateurs israélien et américain. Et ils sont toujours liés par un cordon ombilical. La « Team Trump » est maintenant remplie de néoconservateurs qui détestent l’Iran sans retenue. Et Sheldon Adelson (l’un des principaux donateurs de Trump, mécène de Netanyahou et instigateur du déménagement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem), a donc pu implanter son allié, John Bolton (un archi-néoconservateur ), comme conseiller principal en politique étrangère de Trump.

The Art of the Deal (« Trump : L’art de la négociation », traduit en français sous le titre « Trump par Trump ») , a en effet été transformé en un outil d’élargissement de la puissance américaine, plutôt que d’ajustement de l’ordre économique mondial acceptable de quelque manière que ce soit pour l’axe Russie-Chine – et il ne reste plus rien au titre « d’avantage économique mutuel » dont on puisse entendre parler ou voir de nos jours.

Avec la « ligne » de Netanyahou, Trump a adopté une politique de changement de régime pour l’Iran (ou, du moins, le changement de comportement de la part de l’Iran qui reviendrait à ce que ses dirigeants renient la Révolution iranienne). Et – avec « Israël d’abord » – Trump doit aussi donner son accord à la ceinture de bases militaires américaines qui envahissent le Golfe (« englobant l’Iran »), et à l’armement du vénérable vieux projet d’un l’OTAN arabe. Et, avec Israël ouvrant la marche, Trump (sans surprise) trouve des obstacles au retrait des troupes américaines de Syrie et d’Afghanistan (où l’Iran, en tant qu’ « acteur malveillant qu’il faut contenir », entrave l’engagement de campagne de Trump à se retirer du Moyen-Orient).

Outre le fait concret que l’Iran est un allié stratégique de la Chine et de la Russie – occupant la première place à la fois dans la BRI (Belt and Road Initiative, Nouvelle Route de la Soie) de la Chine et dans la « stratégie centrée sur son propre territoire » de la Russie – la stratégie « Israël d’abord », déboule au milieu de tout ce que ces deux États défendaient, et défendent encore :

La sortie unilatérale des États-Unis d’un accord international sans raison valable ; le mépris du droit international ; l’insistance unilatérale à assiéger l’économie iranienne ; le non-respect de la souveraineté d’un autre État ; l’ingérence dans les affaires intérieures d’un autre État (en encourageant la Mujaheddin-e-Khalq, – Organisation des moudjahidin du peuple iranien, en Iran) ; le harcèlement hégémonique des autres États (pour imposer des sanctions secondaires) et le mépris de la notion d’avantage économique mutuel. Trump a dépassé toutes les bornes. Pourquoi lui feraient-ils confiance ? La « mer est toujours la mer » et, semble-t-il, l’Amérique est toujours – et bien – l’Amérique. Ça ne change pas.

Est-il vrai que Trump n’avait guère le choix, que la politique iranienne lui a été imposée d’une manière ou d’une autre ? Que l’Iran était le prix qu’il devait payer pour se mettre les néoconservateurs dans la poche à la Maison Blanche plutôt que les avoir contre lui, afin de protéger Trump contre la cabale John Brennan – Robert Mueller ? Ou qu’il a besoin de « grosses » contributions pour sa campagne électorale de 2020 ? Que seul un soutien sans réserve à Israël peut lui apporter ?

Ou bien, son alignement sur Israël (et la « guerre » concomitante contre l’Iran) était-il motivé par son désir obsessionnel de « casser Obama » par tous les moyens possibles ? Ou encore, cela n’a-t-il jamais été un choix stratégique du tout, mais simplement une réaction viscérale : un reflet de « ce vieux truc » que Trump a contre l’Iran – et en faveur d’ Israël ?

L’histoire en jugera ; mais il y a un hic. Les motifs sont hors sujet, ce qui compte, c’est ceci : Au Moyen-Orient, sa politique échouera. Le peuple iranien ne capitulera jamais. Trump s’est mis dans le pétrin, grâce à Bibi.

Et de deux choses l’une, soit l’« accord du siècle » pour Israël n’obtiendra pas le soutien des dirigeants arabes, ce qui semblait possible au départ, soit Trump imposera le plan face à l’absence de soutien palestinien et de consentement, auquel cas cela pourrait s’avérer, en définitive, être une victoire à la Pyrrhus – d’une manière très dommageable pour les États-Unis.

Aujourd’hui, un an plus tard, l’accord n’a toujours pas été publié. L’humeur arabe est en train de changer : MbZ [Mohammed ben Zayed, NdT] et MbS [Mohammed ben Salmane, NdT] ont perdu leur statut de célébrités ; le « dossier » palestinien a été retiré à MbS ; et la guerre au Yémen ronge les possibilités régionales de l’Arabie saoudite – la guerre au Yémen ne fait que miner la capacité saoudite à imposer quoi que ce soit.

Des rapports – des rapports fiables – suggèrent que John Bolton « pense qu’il a les Iraniens exactement là où il les veut. Il croit que nous [les États-Unis] pourrions mener une campagne maritime dans le Golfe sans pertes, et que si nécessaire [les États-Unis] peuvent bombarder le peuple iranien pour qu’il déchaîne sa colère contre le dénuement économique et contre les mollahs. Pompeo est d’accord avec lui. Il essaie de garder le président sous influence, tout en poursuivant ses objectifs communs avec Bolton astucieusement et insidieusement. »

« L’Iran n’est pas l’Irak », a écrit Emile Nakhleh, ancien expert résident de la CIA au Moyen-Orient – ajoutant laconiquement : « Trump et le secrétaire d’État Mike Pompeo devraient maintenant avoir été informés des différences entre les deux pays… L’Iran est une puissance militaire crédible avec une portée régionale. Sa proximité géographique avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres pays pro-américains du Conseil de coopération du Golfe, rend ces pays extrêmement vulnérables aux représailles militaires iraniennes en cas d’attaque américaine. Il est très difficile pour l’Arabie saoudite et ses voisins, malgré les batteries antimissiles Patriot fournies par les Américains, de protéger leurs infrastructures pétrolières et hydrauliques. »

Peut-être que Mike Pompeo a aussi été informé au sujet des chiites et de leur histoire d’extraordinaire endurance face à un millénaire de répression. L’Iran est le « vaisseau-mère » de tous les chiites (dans le monde). Ces derniers représentent peut-être 40 % de la population du Moyen-Orient (et non 10 %, comme on le croit généralement). Ils sont passés maîtres dans l’art de la guerre asymétrique.

Et si Trump décide de s’engager militairement avec l’Iran, alors Nakhleh répète l’avertissement qu’il a donné aux responsables politiques américains avant la guerre en Irak :

« La “libération” d’un pays de son régime par un pays étranger se transforme très vite en “occupation” – peu importe à quel point le “libérateur” étranger tente d’enrober les impératifs “moraux” de son action pour rendre cette dernière acceptable. Lorsque j’ai informé un très haut responsable politique [américain], à la veille de la guerre en Irak, de la réaction possible du peuple irakien à la guerre imminente menée par les États-Unis, il m’a répondu avec dédain : “Vous autres [en référence à l’agence de Nakhleh – de la CIA] devez comprendre que nous sommes des libérateurs et non des occupants. Nous sauvons le peuple irakien de ce tyran”. Je lui ai répondu que la soi-disant libération serait de courte durée et que le monde islamique ne soutiendrait pas une guerre américaine contre l’Irak, la considérant comme une nouvelle “croisade chrétienne” contre un pays musulman. »

La « décision du 8 mai » de Trump et la « métamorphose » de son zeitgeist (esprit de l’époque) qu’elle impliquait nécessairement, laisse maintenant le président américain sans rien d’intéressant à offrir à Poutine (à l’exception de discours sur « les meilleurs amis », et un peu de Syrie « de-ci de-là ») et il n’a rien (même pas de maquettes du type des copropriétés coréennes en bord de mer – comme Trump l’a essayé avec Jung Un ) qui puisse susciter un quelconque intérêt chez les Iraniens.

Rien ne changera – tant que les États-Unis ne seront pas passés par une certaine catharsis, qu’elle soit financière ou politique, suffisante pour se purger cette vision utopique de la mission exceptionnelle qu’a l’Amérique de sauver le monde. D’ici là, nous continuerons dans notre ordre mondial de désordre – et resteront en grave danger.

Alastair Crooke
6 août 2018

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