COMITE VALMY

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Un maïdan serbe à venir ?
par Alain Jejcic,

vendredi 28 septembre 2018, par Comité Valmy


Un maïdan serbe à venir ?

Les prochaines élections générales en Bosnie apparaissent aux yeux des observateurs comme décisives pour l’avenir du pays. Si ce point de vue est régulièrement avancé avant chaque scrutin, cette fois-ci –le 7 octobre prochain - , pour la première fois, il se pourrait bien que le choix des électeurs donne lieu à des changements politiques significatifs en projetant une lumière crue sur la réalite de la scène politique bosniaque.
De quoi s’agit-il ?

Pour comprendre les enjeux un brèf rappel sur la situation bosniaque apparaît nécessaire.

Issue du démembrement de la Yougoslavie fédérale, la Bosnie actuelle résulte des accords de paix de Dayton signé le 21 novembre 1995. Au terme de l’accord la Bosnie, état fédéral, est partagé en deux entités indépendantes : la Fédération de Bosnie et Herzégovine et la République serbe de Bosnie (R.S.B.). Ainsi, dès le départ une situation institutionnelle complexe, voire contradictoire, est mise en place : trois gouvernements, l’un fédéral et deux pour les entités (l’un pour la Fédération l’autre pour la R.S.B.) se partagent les pouvoirs. Par ailleurs, au terme de l’accord de Dayton est institué un Haut Représentant disposant de pouvoirs « nécessaires pour faire progresser les réformes dans le pays », compliquant encore un peu plus la situation.

Par la suite, une conférence internationalle, tenue à Bonn les 9 et 10 décembre 1997, en donnant une nouvelle interprétation des dispositions de Dayton, renforce la position du Haut Représentant. Partant, ce dernier, bien que n’ayant strictement aucune légitimé démocratique, va agir en véritable pro-consul en imposant des lois, en modifiant des lois existantes, en créant des institutions, en procédant à des suspensions d’institutions et de personnes élues, brèf en introduisant dans la vie publique du pays l’incertitude et l’arbitraire. En Bosnie il y a donc deux sortes de pouvoirs :
l’un est élu selon la norme démocratique en vigueur au sein de la « Communauté internationale » (C.I.) -sous contrôle des observateurs de l’OSCE, bien entendue -, l’autre est nommé par cette même C.I.. Le premier étant subordonné au second.

Avec le temps la situation a évolué puisque l’EUFOR a remplacé en décembre 2004 l’IFOR (OTAN) qui avait pris le relai de la SFOR internationale en 1997. En 2009 le Haut Représentant est devenu le représentant exclusif de l’Union Européenne. Dès lors, la Bosnie, reconue internationalement et siégeant aux Nations Unies, s’est trouvée dans les faits réduite à n’être plus qu’un état croupion sous tutelle de l’EU (qui en outre lui a imposé son drapeau dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est abérant).

La Bosnie avec ses institutions et son découpage territorial tout aussi insensé porte l’empreinte des rapports de forces prévalant en 1997 entre la « Communauté internationale » et la Russie. Cependant, dès Dayton, la R.S.B. pose problème puisque potentielement pro-russe. Aussi, à peine l’accord signé, sa pérénité est mise en question ; la conduite des diverses instances représentatives de la C.I. ne répondra dès lors qu’à un seul objectif : restreindre ses prérogatives pour in fine obtenir sa dissolution dans l’etat fédéral unitaire bosniaque.

Ainsi, l’axe fondamental de la politique bosniaque, tant au plan interne qu’au plan international, est depuis le début la question de la pérénité de la R.S.B. D’ailleurs, il n’en saurait aller autrement puisque les enjeux soulevés concernent les puissances tutèlaires (EU, Etats Unis) à l’œuvre tant à la maison qu’à l’étranger. Celles-ci, après avoir créé cet état unique au monde (un coup d’oeil sur carte géographique suffit pour s’en convaincre), s’efforcent de récuperer ce qu’elles avaient dû concéder à Dayton.

Toutefois, avec le renouveau de la Russie et la croissance spectaculaire de l’économie chinoise la situation géo-politique dans les Balkans a considérablement évolué par rapport aux conditions qui prévalaient à Dayton. Dans un contexte renouvelé, par sa politique d’indépendance vis-à-vis de la « Communauté internationale », la R.S.B. a encore gagné en importance. De plus, son développement économique, qui contraste avec la stagnation du reste du pays où pullulent djihadistes de tous bords et où la vie des gens est rythmée par les appels tonitruants à la prière toutes les quatre heures, a encore ajouté à son poids politique régional. Ainsi, plus que jamais, l’existence et la pérénité de la R.S.B. apparaît comme un obstacle majeur à l’accomplissement des objectifs politiques de la C.I. dans la région.

Par conséquent, la lutte que conduisent, depuis Dayton, les Serbes de Bosnie et leurs représentants politiques pour la conservation de l’intégrité territoriale et la souverainté de leur état représente l’axe central autour duquel s’ordonne la politique bosniaque tant au niveau local qu’international.

Plus que tout autre, un homme, Milorad Dodik, personifie la réussite de la R.S.B. Par son activité visant à augmenter l’influence de l’entité serbe sur la politique de l’état fédéral bosniaque, par sa politique de collaboration industrielle, économique et culturelle avec la Fédération de Russie et surtout par la volonté clairement exprimée d’obtenir l’indépendance pour l’état qu’il préside, il s’est fait le porte-parole emblématique des aspirations des populations serbes de Bosnie. Aussi, par la même occasion et pour des raisons opposées, a-t-il accédé au rang de bête noire des chanceleries occidentales ; il est l’homme à abbatre.

Présidant le gouvernement de la République serbe de Bosnie depuis huit ans, Milorad Dodik s’est porté candidat à la présidence de la Republique de Bosnie. Soutenu par l’Union des Socio-démocrates Indépendants, parti politique dont il est le président-fondateur, sa victoire aux prochaines élections semble très probable. Evénement que tout laisse supposée, son éléction, vraisemblablement avec une marge confortable par rapport à ses concurents, devrait marquer d’une empreinte forte la scène politique bosniaque pour retentir bien au-delà de ses frontières. De fait, elle traduirait le soutien populaire majoritaire à des options politiques radicalement opposées à celle de la C.I.

Face à Dodik, l’opposition se présente unie sous la banière de l’Union pour la Victoire. Regroupant le Parti Démocrate Serbe, le Parti de Progès Démocratique et le Mouvement Populaire Démocratique, l’Union semble être pour ses protagonistes l’occasion de faire valoir leur ancrage résolument pro-occidental. Ainsi préconisent-ils l’adhésion de la Bosnie à l’Otan, l’adoption de sanctions à l’égard de la Fédération de Russie et, aussi surprenant que cela puisse paraître, la légalisation de l’usage de la drogue.
Majorité contre opposition, telle semble être, à première vue, le contexte, en tout point démocratique, dans lequel se prépare le futur scrutin.

Cependant, à y regarder de plus près la situation n’est pas aussi simple. A l’approche du scrutin les manifestations organisées par l’Union pour la Victoire en soutient de ses candidats empruntent des voies passablement énigmatiques où, non sans raisons, certains commentateurs voient à l’oeuvre des méthodes éprouvées par le passé à Belgrade lors du renversement du président Slobodan Milosevic.

De fait, plus le scrutin approche plus le débat public abandonne les thèmes politiques pour se faire progressivement foire d’empogne à propos de la mort du jeune étudiant David Dragičević, survenue en avril dernier dans des conditions à ce jour inexpliquées. Si jusqu’alors les investigations de la police n’ont donné lieu qu’à des critiques et nourries les activités des réseaux sociaux, soudainement, en ce début de septembre, l’affaire a été propulsé sur le devant de la scène publique. Alors qu’à coup de messages facebook et autres twiters, la population bosniaque est appelée à manifester afin que « justice soit faite », le père du défunt, Davor Dragičević, est devenu l’obligé des plateaux de la télévision à Sarajevo. Reclamant que lumière soit faite sur le décès de son fils, il n’hésite pas traiter les reponsables politiques de la République serbe de Bosnie de criminels de guerre.

Vukota Govedarica, le porte-parole de l’Union pour la Victoire, emboite le pas en abandonnant peu à peu son programme, d’ailleurs très largement refusé par la population, pour se consacrer toujjours davantage à l’affaire David Dragičević. Ainsi, lors d’un meeting tenu à Banja Luka le 11 septembre dernier, il fait une large place à l’affaire et, pour finir, salue les présents le poing levé les appelant à résister.
Visiblement le débat politique se meut en combat en empruntant à l’Otpor belgradois (l’origine attestée des révolutions de couleurs) sa dramaturgie où les effigies de David Dragičević, placardées sous forme d’affiches dans toutes les villes de la République serbe de Bosnie, ne font qu’ajouter à cette parenté autant par son dessin anguleux que par la couleur rouge. Enfin, comme pour faire bonne mesure, à l’issue des meetings, régulièrement, des incidents éclatent dans les rues environnantes où des manifestants affrontent les forces de police.

Une révolution collorée est-elle en préparation en République serbe de Bosnie ? La question mérite d’être posée tant les intérêts de la C.I. y sont contestés, tant le débat politique s’y est dégradé à quelques jours du scrutin pour faire place au désorde avec, à la clé, de graves accusations à l’adresse de ses principaux dirigeants politiques (criminels de guerre). Par conséquent, si les raisons pour son avènement existent incontestablement, en revanche, les conditions de son succès ne semblent guère assurées tant les soutiens aux options défendues par Milorad Dodik semblent majoritaires.
Le maîdan serbe n’aura probalement pas lieu en ce début d’automne. On retiendra néanmoins que la tentation existe d’en faire un à Banja Luka (capitale de la R.S.B.)

Alain Jejcic,
Paris le 25 septembre 2018


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