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Annulation des élections scandaleuses du candidat Russie Unie dans le Primorié : les leçons à tirer
par Karine Bechet-Golovko

vendredi 21 septembre 2018, par Comité Valmy


Annulation des élections scandaleuses du candidat
Russie Unie dans le Primorié : les leçons à tirer

Comme nous l’avions écrit il y a quelques jours ( voir notre texte ici), les élections du Gouverneur de la région russe de Primorié (Vladivostok) se sont déroulées dans le style désuet des années 90, ce que la Commission centrale électorale vient de confirmer en demandant leur annulation, ce qui pourtant ne va pas sans poser un certain nombre de questions techniques : troisième tour ou tout reprendre ? Par ailleurs, des interrogations plus systémiques doivent être soulevées autour de la personne de Tarassenko, le candidat en cause : comment le responsable de la politique intérieure à l’Administration présidentiel, Kirienko, a fait sortir cette personnalité plus que trouble de son ancien fief de Rosatom ? comment l’ancien ministre des Situations d’urgence, Poutchkov, aurait - ou non - utiliser ses anciens subordonnés pour perturber le décompte des voix ? comment l’administration locale a conduit les habitants à venir ensuite déposer en masse des lettres standards contre le candidat communiste ?

Mais dans tous les cas, la bonne nouvelle est que la Russie a passé le test de résistance en rejetant sans appel, avec une énergie renouvelée, ces pratiques qui ne font plus partie des tehcnologies politiques admissibles et le Kremlin a immédiatement soutenu la Commission centrale électorale. Le message est clair pour les élections à venir : Vous voulez gagner ? Faites campagne.

La condamnation formelle de ces violations
par la Commission centrale électorale :
cette époque est révolue !

Avec le début du scandale, alors que l’administration locale, mettait en ligne l’image des résultats non confirmés donnant Tarassenko finalement gagnant, la présidente de la Commission centrale électorale, Pamfilova, a réussi à bloquer le coup de force des autorités locales, rappelant que ces résultats ne sont pas officiels tant qu’ils n’ont pas été avalidés, que des recours ont été déposés concernant des infractions graves, qu’une commission est en route pour faire la lumière et donner son avis. Avis et recommandation, car c’est la commission électorale locale qui valide les résultats.

Pendant ce temps-là, des partisans des deux candidats, Tarassenko (Russie Unie) et Ichenko (PC) défilent devant l’Administration locale. Les premiers sont les fonctionnaires locaux déclarants que leur candidat Tarassenko a gagné. Les autres, des habitants et des militants communistes, déclarent qu’on leur a volé leurs voix.

Les communistes ont transmis à la commission d’enquête les éléments de preuve concernant la falsification des protocoles dans 13 arrondissements électoraux, qui ont soudain voté en masse pour le candidat RU, où il fut démontré que par manoeuvres frauduleuses diverses, les bureaux de vote ont ajouté rien moins que 24 000 voix à Tarassenko, lui donnant de justesse la victoire au petit matin.

Les déclarations de Pamfilova recommandant l’annulation des résultats furent l’écho du choc que ces manipulations ont provoqué dans l’opinion publique, qui voyait se profiler avec inquiétude le spectre des années 90. Elle a violemment condamné ces fraudes graves, rappelant les paroles du Président affirmant que l’essentiel pour un candidat ce n’est pas son soutien, mais sa légitimité populaire issue des élections libres. Par ailleurs, la Commission centrale électorale va transmettre les éléments de preuves aux organes d’enquête, afin que tous les responsables soient déterminés et condamnés, cette fois-ci au pénal.

Soulignant que le premier tour s’est passé normalement, seul le second tour est annulé et des élections seront organisées d’ici trois mois, la date sera fixée par la commission électorale locale. Et là, les questions techniques commencent. Tout d’abord, si Ichenko peut se représenter, Tarassenko hésite, en fait il n’a pas encore, manifestement, reçu de ligne de conduite du parti Russie Unie. Une fois il déclare se représenter, ensuite il affirme aux journalistes qu’il ne participera pas. Cette personne est totalement discréditée et son maintien serait une insulte, non seulement à la population locale, mais à la Commission centrale électorale qui a mis à jour les fraudes sérieuses dont il est responsable, même "à l’insu de son plein gré". Or, si ce ne sont pas les mêmes candidats, comment ne faire qu’un deuxième tour ? Dans ce cas, il faut refaire toute la campagne, et les communistes estiment ici que ce n’est pas juste envers à eux, puisque dans la majorité des bureaux de vote il n’y a pas d’infractions et ils y ont obtenu la majorité. Pourquoi alors ne pas soit recompter normalement les voix, soit refaire voter uniquement dans ces bureaux de vote ?

L’autre question qui se pose concerne la composition de la commission électorale locale, qui est largement impliquée dans ces fraudes. Doit-elle rester en place ? Si tel est le cas, quelles sont les chances pour que ces gens ne recommencent pas à tricher ?

La commission électorale locale vient en effet d’annuler à 12 voix pour et une voix contre les résultats du deuxième tour, ce qui coupe automatiquement la possibilité du recompte des voix. Les communistes, se sentant défavorisés par cette décision, vont faire appel. Quant au Comité d’enquête, il commence ses investigations.

Comment Poutchkov a-t-il pu interférer
dans le décompte des voix ?

Pamfilova a révélé qu’ils avaient été surpris à la Commission centrale électorale lors de l’arrivée électronique des résultats de voir leur suspension dans certains bureaux de vote, de voir que certains avaient été modifiés, et d’apprendre l’arrivée de pompiers, interrompant les opérations électorales, provoquant un désordre, faisant sortir les observateurs. Invoquant parfois ... un exercice, parfois affirmant avoir été appelé et devant vérifier. Or, dans ces bureaux de vote, des falsifications ont été trouvées. Un exemple en vidéo ici :

Faisons le lien entre les faits. Le directeur de campagne du candidat Russie Unie, Tarassenko, est Poutchkov ( voir notre texte sur lui ici), très controversé ancien ministre des Situations d’urgence, qui n’a pas été reconduit dans ses fonctions après les scandales d’une gestion très douteuse de son ministère. Mais, formellement, c’était lui le "chef des pompiers" du pays. Ces pompiers qui furent envoyés dans certains bureaux de vote ...

Espérons que, comme l’a dit Pamfilova, la lumière sera faite sur ces étranges interventions para-électorales et que, en passant, les organes d’enquête pourront se pencher avec un peu plus d’attention sur l’étrange gestion dont le ministère alors fut l’objet.

Sur le plan partisan, l’on peut trouver regrettable que ces individus, écartés de postes ministériels pour, dans le meilleur des cas, leur incompétence, voire leur manque de probité, se retrouvent à la tête de campagnes électorales. S’il y a une réelle volonté de protéger les processus électoraux de toute manipulation, et cela semble effectivement être le cas, il ne suffit pas d’une approche formelle (même si elle est fondamentale), il faut aussi une volonté des acteurs du processus électoral, en première ligne desquels se trouvent les partis politiques, qui doivent surveiller leurs rangs.

Comment Tarassenko a-t-il pu se retrouver là ?

Pour comprendre l’arrivée de Tarassenko, il faut connaître son parcours. Il a commencé à travailler jeune, a fait sa carrière dans l’exploitation du poisson. Quand ses postes augmentent, il passe des diplômes de management et de comptabilité, se prend des envies de reconnaissance scientifique et soutient deux thèses, un doctorat en management et ensuite un doctorat d’Etat en psychologie. Il fait manifestement partie de cette catégorie d’apparatchiks assez primaires qui ont besoin de décorer leurs murs proportionnellement inversement à leurs capacités scientifiques. Ses travaux de recherche, tout comme ses cours, ne sont pas très bien connus ... Mais peu importe, il passe ainsi du poisson à Rosatom, le holding public en charge de l’énergie atomique, où il travaillera deux ans, de 2008 à 2010. En 2009, d’ailleurs, il devient même professeur. Mais sa carrière universitaire ne semble pas très active, il continue ensuite sa carrière dans les entreprises publiques et occupe un poste important dans la structure fédérale en charge des importations.

Or, Rosatom a été dirigé 15 ans par Kirienko, qui est depuis 2016 une figure-clé à l’Administration présidentielle, en charge de la politique intérieure ( voir notre texte sur sa nomination ici). Le choix de Tarassenko n’a pas été fortuit, sa candidature a été discutée très tôt entre Kirienko et Trutnev (qui est le représentant du Président pour l’Extrême orient), qui l’ont considérée comme prioritaire, tous les deux le connaissant très bien - et très positivement.

De plus, à son arrivée à l’Administration présidentielle, Kirienko a fait venir une autre personne de Rosatom, Kharitchev, qui fut en charge des élections locales. C’est donc entièrement lui qui a maîtrisé le processus.

Résumons. Tarassenko était parfaitement connu à l’Administration présidentielle de la personne en charge de la politique intérieure (Kirienko) et avait travaillé avec celui en charge des élections locales (Kharitchev). Ce n’est pas un choix fortuit, c’est un double scandale. Car soit Kirienko le connaissait effectivement si bien et l’on peut se demander jusqu’à quel point l’administration locale a joué de manière autonome dans ce scandale, soit c’est une preuve d’incompétence qui est particulièrement grave à ce niveau. Mais dans tous les cas, c’est un échec flagrant de ce département et personnellement de Kirienko.

Karine Bechet-Golovko
jeudi 20 septembre 2018

Russie politics


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