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Faut-il soutenir politiquement le droit aux migrations ? (ça commence à bouger à gauche sur la question !)
par Gilles Questiaux

vendredi 7 septembre 2018, par Comité Valmy


La coprésidente du groupe parlementaire de Die Linke mise sur la préférence nationale. Et espère chiper des voix à l’extrême droite - Le Point

Faut-il soutenir politiquement le droit aux migrations ?
(ça commence à bouger à gauche sur la question !)


Republié (septembre 2018) au moment où le tabou de l’immigration prégnant chez les militants de gauche commence à sauter, notamment avec la création du mouvement Aufstehen par Sarah Wagenknecht, en Allemagne.

Je demanderais aux lecteurs de bien vouloir faire l’effort de distinguer la pratique humanitaire de la pratique politique, ou s’ils ne le peuvent pas, de s’abstenir de lire la suite !

Depuis maintenant près de dix ans nous croisons dans les rues de nombreux réfugiés et sans-papiers qui se retrouvent en France dans une situation humaine et matérielle très difficile, qui suscite la sympathie des militants associatifs, des actes de solidarité, de soutien, et la mobilisation des associations d’aide. Cette solidarité est nécessaire et louable.

Mais faut-il aller au delà, et passer du soutien particulier à des personnes en difficulté, à un soutien politique, qui approuve et valide leur démarche de rechercher à tout prix et dans l’illégalité l’installation en France ou dans d’autres grands pays capitalistes ?

Il faut être clair : un tel soutien signifie que l’on adhère à une revendication politique, exposée clairement d’ailleurs par certaines organisations d’extrême gauche comme par les organisations patronales : pour une liberté totale de circulation internationale des personnes dans le monde, qui implique du même coup la liberté totale de mouvement de la main d‘œuvre. La satisfaction de cette revendication contribuerait-elle à l’avènement du monde sans frontière que les communistes veulent créer ?

Il apparait certain que la revendication de la mobilité internationale de la main d’œuvre est une de celle qui est chère au patronat. Il s’agit d’un des piliers du néo-libéralisme. Le but est de mettre en concurrence les travailleurs entre eux, de faire baisser les salaires, et aussi de déstructurer le prolétariat en le divisant en communautés ethnico-religieuses adverses.

Il est douteux, malgré les apparences du fait qu’utilisent abondamment l’extrême droite dans sa propagande que l’immigration cause le chômage (car la présence des travailleurs immigrés ouvre des postes d’encadrement aux autochtones, et comme ils sont aussi des consommateurs, pour produire leur consommation il faut davantage de travail). Mais il est certain que cette perception explique en grande partie la montée électorale de l’extrême droite qui est contemporaine de l’installation durable du chômage de masse dans ce pays, dans les années 1980. Le racisme n’était certainement pas moins répandu en France avant cette date, mais il ne s’exprimait pas par le bulletin de vote.

C’est un fait politique que l’immigration provoque une réaction populaire hostile qui est utile électoralement à l’extrême droite. Or les organisations de défense des travailleurs ne peuvent pas aisément faire campagne contre la poursuite de l’immigration, car une telle campagne serait immédiatement présentée par les médias, aux mains des libéraux, comme une forme de racisme et amalgamée à une campagne pour obtenir le départ des immigrés déjà présents. Par contre elles peuvent éviter par leurs prises de positions redondantes avec celles de l’idéologie libérale dominante, de donner à entendre qu’elles seraient favorables à encore davantage d’immigration. On a parfois l’impression que la seule logique des interventions de la gauche et des syndicats sur toutes les questions liées à l’immigration réside dans la terreur d’être amalgamé à l’extrême droite, même par des médias ou des politiciens hostiles et d’une évidente mauvaise foi.

Les migrations font pression à la baisse des salaires et des conditions de travail (sinon il n’y aurait pas de migrations). Certains s’en lavent les mains en remarquant que ces bas salaires et ces mauvaises conditions de travail seront, justement, le lot des immigrés, et que "c’est bien pire dans le pays d’où ils viennent". Mais la condition globale de la classe ouvrière en est affectée. Cette conclusion économique en application de la loi de l’offre et la demande est parfaitement conforme à l’économie marxiste, il suffit de lire le Capital pour s’en rendre compte, car l’immigration est le moyen le plus simple d’augmenter les effectifs de l’armée de réserve du capital qui sert précisément à cela. Soutenir politiquement les migrations va à l’encontre des intérêts de la classe ouvrière considérée comme un tout (y compris et surtout aux ouvriers immigrés déjà installés, et à leurs enfants).

Le ralentissement de l’immigration est une condition de la bonne intégration sociale et du niveau de vie des travailleurs immigrés déjà présents. Mais ce n’est certainement pas la priorité du patronat qui les exploite sans aucun scrupule.

Les droits de l’homme (dans leur version limitée, bourgeoise, de 1789, sans les droits réels de 1948) sont aujourd’hui détournés pour faire passer en fraude cette exigence, pour maquiller une revendication du patronat en revendication des travailleurs.

Sans-papiers et réfugiés sont des travailleurs et il est donc normal que les organisations de défense des travailleurs s’occupent d’eux. Mais ils ne sont pas à ce stade des travailleurs en lutte organisée, et le but de leur déplacement à travers les frontières du monde capitaliste reste individualiste : leur rêve n’est pas la promotion de leur classe mais leur promotion individuelle. Leur rêve est un "rêve américain", il n’est pas de lutter contre l’exploitation, mais de devenir riche, ou au moins d’être exploité dans des conditions meilleures, pensent-ils, que dans leur pays d’origine. Beaucoup atteignent d’ailleurs leur but et deviennent de fait les nouveaux composants d’une bourgeoisie du Sud délocalisée dans le Nord qui aggrave le lien de dépendance néocolonial de leur pays d’origine.

Les migrations sont devenues aujourd’hui la forme majeure du pillage du Tiers-Monde : le pillage de sa « ressource humaine ». Les sans-papiers et les réfugiés dont il est actuellement question sont loin d’être recrutés parmi les plus pauvres et les plus misérables de leurs compatriotes, ils appartiennent au contraire pour la plupart à une classe moyenne urbaine ou au groupe des diplômés et des travailleurs qualifiés, dont le pouvoir d’achat comparativement élevé par rapport à la moyenne du pays d’origine est effectivement inférieur à celui des ouvriers du Nord.

En ce qui concerne les réfugiés syriens, qui furent la majorité de ceux qui firent l’actualité tragique depuis 2011, il faut savoir qu’ils ne venaient pas directement de Syrie, mais de Turquie, où ils étaient parqués dans des camps de réfugiés, et que leur envoi en Europe était une pression de ce pays pour accélérer une intervention militaire contre leur pays. Et l’organisation par la terreur de masse de l’exode syrien est une arme stratégique pour faire plier l’État Syrien, dans la guerre d’agression que lui mène l’impérialisme, notamment l’impérialisme français, depuis 2011.

Le sentiment d’humanité élémentaire qu’on doit ressentir pour ceux qui se retrouvent à la rue dans le froid hiver européen ne dispense pas de recul critique. Aider les personnes en détresse oui, soutenir l’impérialisme et le pillage du Tiers Monde, non. Certains militants humanitaires ont d’ailleurs acquis sur le terrain cette conscience politique critique et refusent de se laisser manipuler dans le spectacle compassionnel.

Le soutien à la cause des migrants comme telle (c’est-à-dire au principe même de la libre migration universelle) n’est pas seulement une erreur politique. Elle finit par se retourner directement contre la sécurité même des migrants, car elle a pour effet pervers d’encourager le trafic d’êtres humains à grande échelle. L’action des associations humanitaires, et la prégnance du libéralisme moral dans les mouvements sociaux contribuent à faire de la migration illégale une roulette russe où l’on peut gagner : pour un migrant illégal renvoyé au pays d’origine, vingt ou trente installations définitives. Pour un mort, cent passages réussis.

Aucun État bourgeois ne peut abandonner sa souveraineté au point de laisser complètement libre le passage de ses frontières, mais il peut accepter le compromis bancal qui consiste à régulariser a posteriori tous ceux qui ont pris le risque de franchir les obstacles qu’il a lui même placé sur leur chemin. Les gauchistes et/ou humanitaires deviennent alors la main gauche de l’État qui accueille les migrants après leur avoir empêché l’entrée sur son territoire de la main droite, par sa police. Selon le fameux principe des "pieds secs, pieds mouillés" qui caractérisait la politique migratoire des États-Unis, à l’encontre de Cuba, depuis 1959 : les États-Unis ne délivraient pas de visa à la Havane aux candidats à l’émigration, mais régularisaient les naufragés, lorsqu’ils arrivaient vivants sur les plages de Floride.

Aujourd’hui, en Europe, une situation intolérable sur le plan social et simplement humain se pérennise, faute d’analyse politique consciente, la place de la conscience étant prise par l’émotion.

Pour terminer un dernier point : le droit de l’homme inaliénable, concernant la liberté de circulation, est celui de pouvoir sortir et revenir dans son propre pays ; ce n’est pas celui de pouvoir entrer dans tous les autres pays. La possibilité de fermer son territoire est une condition de la souveraineté d’un État indépendant, et sans souveraineté, il n’y a pas de "droits de l’homme". Ni d’ailleurs de droits sociaux.

La solution à la crise humanitaire ne sera pas l’ouverture des frontières qui n’est pas une option en régime capitaliste : la même opinion que l’on manipule maintenant par sa compassion le sera dans une heure en sens inverse par sa peur du terrorisme, et elle va implorer des frontières partout. La bourgeoisie aime les migrants, à condition qu’ils n’en demandent pas trop, et qu’ils restent des travailleurs clandestins.

Un monde sans frontières est possible, à conditions de dépasser le mode de production capitaliste, et dans les conditions présentes les migrations encouragées par la bourgeoisie mondialisée ont précisément pour but d’empêcher ce dépassement. L’effacement des frontières d’État, dans le contexte capitaliste, aboutit à leur renforcement à l’échelle continentale le long de la ligne de séparation Nord-Sud, et à leur réapparition sous une forme brutale à l’intérieur des villes, entre des quartiers riches clôturés et d’autres transformés en ghettos.

Les frontières d’État ne pourront disparaître dans l’intérêt des peuples qu’avec la fondation d’un mode de production supérieur au capitalisme, à l’issue de l’étape du développement d’économies socialistes, dans des pays différents. En un mot, dans la cité future communiste. Leur disparition prématurée aboutirait à la tyrannie sans limites de l’oligarchie occidentale mondialisée.

Gilles Questiaux

- janvier 2016, relu et modifié le 11 mars 2018

PS du 5 juillet 2018 :

Charles Hoareau a publié ce texte sur le site de l’ANC (Association nationale des communistes), ce dont je le remercie. Il l’associe à des réserves dont les principales sont :

- le caractère provocateur du titre, notamment dans la situation actuelle

- le simplisme des motivations prêtées aux migrants


- le préjugé selon lequel des communautés culturelles diverses dans le prolétariat seraient forcément adverses.

Je ne suis pas d’accord avec ces réserves qui ne me paraissent pas refléter ce que j’ai écrit.

Par ailleurs, il prend ses distances avec la position du PCF des années 1980 qui demandait l’arrêt de l’immigration, à laquelle il oppose le mot d’ordre de la CGT d’alors, "français, immigrés, même patron, même combat". Cette mise en opposition est à mon avis injustifiée.


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