COMITE VALMY

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Benalla est grand…
mais les prophètes ne l’ont pas vu venir
Descartes

mardi 7 août 2018, par Comité Valmy


Benalla est grand…
mais les prophètes ne l’ont pas vu venir

Dans la torpeur de l’été, personne ne l’avait vu venir. En quelques jours, les frasques discrètes d’un obscur chargé de mission de l’Elysée de 26 ans ont déclenché une tempête politique et médiatique comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Débat parlementaire paralysé, commission d’enquête express, révélations quotidiennes dans la presse, rien ne manque pour le feuilleton estival. Les défenseurs de la macronie accusent l’opposition de gonfler cette affaire hors de toute proportion pour atteindre l’image du président. L’opposition s’en défend, soulignant la gravité des faits mais aussi de ce qu’ils révèlent quant au fonctionnement de l’Elysée. Alors, affaire d’Etat ou tempête dans un verre d’eau ?

Mais commençons par le commencement, et le commencement, c’est le personnage d’Alexandre Benalla. Pour ceux qui comme moi ont trempé dans le petit monde des services d’ordre partisans, la figure est bien connue. On a tous vu passer des jeunes hommes volontaires, dévoués, fascinés par les armes, les uniformes, les brassards, les petits et grands secrets. Des jeunes hommes collectionneurs de badges et laissez-passer (ah, la volupté d’imaginer qu’on peut aller partout sans rien demander à personne, que toutes les portes vous sont ouvertes…). Je me souviens d’un individu dont l’obsession était les clés. Il lui fallait se procurer les clés de toutes les portes, les passes permettant d’accéder partout. Il n’a d’ailleurs pas bien fini… mais ça, c’est une autre histoire.

On pourrait se demander pourquoi des gens aussi fascinés par le monde de la sécurité ne passent pas leur concours de police ou de gendarmerie. C’est mal les connaître. Etre policier ou gendarme, c’est un métier. Un métier qui s’apprend, qui a son long – très long – cursus honorum pour pouvoir arriver aux postes du haut de la hiérarchie. Et puis, il y a des règles à respecter, une déontologie à observer. Non, ces jeunes hommes n’ont pas envie de s’emmerder à étudier – et respecter – le droit. Ils n’ont pas non plus envie de s’occuper des voleurs à la tire et des violences familiales, qui font une partie non négligeable du travail policier. Non, ces gens-là veulent tout, tout de suite. Et faire la sécurité rapprochée des hommes politiques permet de brûler les étapes.

Car nul n’est mieux placé que le responsable de la sécurité rapprochée d’un homme politique pour rentrer dans son intimité. A être en permanence tout près du grand homme, on devient pour lui une figure familière, connue, rassurante. Cela permet aussi de lui rendre toutes sortes de petits services, de la bouteille d’eau et le sandwich qu’on lui tend quand il a faim et soif, le cadeau pour l’anniversaire de sa femme qu’il a oublié d’acheter... sans oublier le partage des angoisses et des secrets. Vous n’imaginez pas ce qu’un homme politique angoissé peut dire lorsqu’il se lâche dans sa voiture…

Dans un système égo-politique, où tout pouvoir, toute nomination, toute prébende émane du Grand Homme, de tels individus acquièrent du fait même de leur proximité avec lui un pouvoir énorme. Souvent, le Grand Homme n’a même pas besoin d’intervenir en sa faveur. Qui oserait refuser une demande – un badge, un port d’arme, un talkie-walkie, un brassard « police », un appartement de fonction – à un homme qui a l’oreille du président et qui peut lui glisser – dans un moment de détente, un verre à la main – votre nom pour une promotion ou au contraire pour une disgrâce (1) ?

Et peut-on reprocher aux hauts fonctionnaires de cultiver ce genre de personnage, de supporter ses humeurs, de satisfaire ses lubies ? On ne peut pas demander aux gens de se suicider. Dans un système où votre avenir dépend de la volonté toute-puissante d’un homme, ou un mot prononcé par un favori au bon moment peut vous propulser dans la stratosphère ou au contraire vous conduire au placard, ce genre de comportements sont inévitables. C’est à cela que sert le statut de la fonction publique, les règles de promotion et de nomination strictes et rigides, le fait de réserver certaines fonctions à certains corps de fonctionnaires : à mettre des limites à la toute-puissance du Grand Homme. Et cela est bon pour tout le monde. Pour le citoyen qui se sait administré par des gens qui doivent leur poste à leur compétence et non à la souplesse de leur échine, et pour le Grand Homme qui a aussi intérêt à être entouré de fonctionnaires qui soient en position de lui dire le fond de leur pensée, et non de sycophantes qui lui disent ce qu’il veut entendre de peur d’être renvoyés.

Le personnage du « favori » à qui tout le monde dit « oui » de crainte des conséquences que pourrait avoir le fait de lui dire « non » est aussi vieux que le monde politique. Mais si des excès ont eu lieu sous des régimes antérieurs, ils étaient mieux contrôlés parce que les hauts fonctionnaires, protégés par leurs statuts et par « l’esprit de corps », craignaient moins de dire « non ». Cette affaire donne un petit avant-goût de ce que sera demain cette fonction publique dirigée par des contractuels venus du privé qu’on nous promet. Si un préfet de police, haut fonctionnaire protégé par son statut et par ses pairs, a du mal aujourd’hui à dire « non » à un favori du pouvoir, imaginez-vous ce que sera demain lorsque le poste sera occupé par un contractuel pouvant être viré à merci.

Alexandre Benalla est le révélateur d’un processus de privatisation de la fonction publique, et de l’Etat en général. A la place des fonctionnaires, qui sont tenus par des procédures, des règles, des principes, on amène des « gens du privé » dont on vante l’efficacité et la réactivité, sans se rendre compte que cette efficacité, cette réactivité sont liées précisément au fait qu’ils ne s’embarrassent pas du respect des règles et des principes, tous ces scrupules jugés obsolètes. On parle d’instiller dans la fonction publique la « culture du résultat ». On oublie un peu vite que lorsqu’il s’agit du fonctionnement de l’Etat – et surtout dans ses capacités régaliennes – la manière dont le résultat est obtenu importe presque autant que le résultat lui-même. Lorsqu’un vigile de supermarché brutalise un client, l’affaire est sérieuse. Mais lorsqu’un policier brutalise un passant, l’affaire est gravissime, tout simplement parce que le policier est le dernier recours : si le vigile vous brutalise, vous appelez le policier. Mais si le policier vous brutalise, vous appelez qui ?

Bientôt, on pourra recruter facilement des contractuels y compris pour pourvoir aux postes de responsabilité. Des gens comme Alexandre Benalla n’auront plus besoin de se contenter d’un brassard et une radio prêtées par une relation. Ils pourront donc être nommés directement commissaire et pourquoi pas préfet de police. Après tout, il semble que monsieur Benalla est un collaborateur très efficace. Et l’efficacité, c’est tout ce qui compte, n’est ce pas ?

La gestion de cette affaire montre combien Macron se conçoit plus en PDG de l’entreprise France qu’en président de la République. Il ne comprend toujours pas qu’on ne dirige pas l’Etat comme on gère une entreprise, que le critère de l’efficacité ne prime pas tout. Parlant de Benalla, il se proclame aujourd’hui « fier de l’avoir embauché à l’Elysée ». Pourquoi ? Parce que « il a un parcours différent » - différent de quoi, on se le demande, puisque son parcours est assez standard pour un garde du corps – mais surtout « parce qu’il a fait de bonnes choses à l’Elysée ». En d’autres termes, le fait qu’il ait tabassé deux passants est finalement chose négligeable devant son « efficacité ».

Les auditions de Michel Delpeuch, de Patrick Strzoda, d’Alain Gibelin devant la commission d’enquête parlementaire montrent tous la même chose : des hauts fonctionnaires blanchis sous le harnois qui sont la face visible, tandis que derrière s’active toute une cour de gens venus d’ailleurs, dont la nomination n’apparaît pas au journal officiel, aux responsabilités mal définies, qui se mêlent de tout , qui bénéficient de prébendes et avantages opaques et à qui personne n’ose vraiment mettre des limites. De ce point de vue, le débat sur la sanction infligée à Benalla est ubuesque : Pour avoir déchiré la chemise du DRH d’Air France, des syndicalistes ont écopé de trois mois de prison avec sursis, 500 euros d’amende et, pour le délégué syndical considéré comme le meneur, le licenciement. Pour avoir violenté deux passants déguisé en policier, Benalla écope de 15 jours de mise à pied. La sanction est ridicule et sans rapport avec la faute, et en se déclarant « fier » d’avoir embauché Benalla et en prenant l’entière responsabilité de la sanction, le président de la République ne fait que souligner la contradiction. Comment des agissements peuvent-ils être « inacceptables » et valoir à leur auteur une sanction aussi légère ?

Peut-être celui qui a résumé la situation le mieux est le député LR Philippe Bas : « Qu’est ce qu’une République dans laquelle la connaissance et le respect des institutions sont devenus si fragiles au sein de l’Etat qu’il suffit d’occuper et d’invoquer une fonction subalterne dans l’organigramme de l’Élysée pour que les services placés sous la seule autorité d’un ministre défèrent à des injonctions et s’abstiennent de tirer la moindre conséquence d’agissements contraires à la loi ? (…) Je ne soupçonne ni le premier ministre, ni le ministre de l’intérieur, ni le préfet de police d’avoir inspiré ou approuvé les agissements fautifs de M. Benalla. Je leur reproche de ne pas leur avoir attaché d’importance et de se défausser aujourd’hui encore de leurs devoirs vis-à-vis du fonctionnement normal de nos institutions ».

Mais il y a d’autres enseignements à tirer de cette affaire sur les dérapages de l’égo-politique. Dans « l’ancien monde », celui des partis politiques organisés, la politique était une question collective. On allait au pouvoir derrière un leader, bien sur. Mais on y allait aussi derrière une idéologie, une conception du monde, un projet politique. Et la continuité de ce projet passait devant les hommes. C’est pourquoi les acteurs – hommes politiques et hauts fonctionnaires engagés - trouvaient normal de se sacrifier pour protéger le projet. Lorsque le Rainbow Warrior a coulé, Charles Hernu a soutenu contre toute évidence que le président Mitterrand n’avait pas été informé, et qu’il était le seul responsable de la décision. Il a accepté, tout à fait volontairement d’ailleurs, de porter le chapeau d’une décision où son poids avait été probablement marginal. Et à ma connaissance il n’a jamais exprimé le moindre regret. Lorsque Benalla tabasse un manifestant, le ministre de l’Intérieur proclame son ignorance – il semble que ce soit devenu une excuse acceptable (2) – et ne semble pas disposé à prendre la faute sur lui pour décharger la barque présidentielle. Grandeur et servitudes de l’égo-politique : l’égo-politicien ne doit rien à personne, et choisit ses collaborateurs et proches non pas en fonction d’une idée partagée, mais en fonction de leur utilité et de leur efficacité. Mais à l’inverse, ceux qu’il choisit n’ont avec lui aucun lien idéologique. Ils ne le suivent que tant que c’est leur intérêt. Au rapport de communauté d’idées qui était l’apanage des « vieux » partis, l’égo politique substitue un rapport purement contractuel, pas très différent de celui qui lie un cadre supérieur du privé à son PDG. Macron n’a aucune solidarité à attendre de ses troupes dès lors que cette solidarité ne leur rapporte rien (3).

Pour ce qui concerne l’avenir de la présidence Macron, difficile de se faire une idée des effets de ce scandale. Ceux qui voudront se rassurer se diront qu’un clou chasse l’autre, et que dans le monde médiatique ou nous vivons on ne perd rien à parier sur la capacité d’oubli de l’opinion. Qu’un chanteur populaire meure opportunément, et on n’y parlera plus. C’est très loin d’être évident. D’abord, parce que l’histoire nous a montré que ce type de scandales marque durablement la mémoire citoyenne. Pour ne donner qu’un exemple, l’affaire Pellat fut un moment charnière dans la prise de conscience de la dérive « fric » de la présidence Mitterrand, et l’image du régime ne s’est jamais vraiment remise. Mais surtout, il ne faut pas oublier que pour beaucoup de députés et militants de LREM, souvent des nouveaux arrivants dans la politique, cette affaire apparaîtra comme un véritable dépucelage. Ils ont là la preuve que le « nouveau monde » ressemble drôlement à l’ancien. En pire, car il y a une petite différence entre se faire cirer les pompes aux frais de la princesse et tabasser des citoyens innocents déguisé en policier.

Descartes

"pro rege saepe, pro patria semper"

***

(1) Pensez à Benoit Schneckenburger, le garde de corps de Mélenchon, et qui se trouve comme par hasard parmi les dix premiers de la liste de LFI pour les élections européennes.

(2) Il serait peut-être temps de restaurer dans ce pays ce qu’on appelle en Grande Bretagne la jurisprudence « Crichel Down ». Cette affaire avait vu la démission d’un ministre pour un acte de l’un des fonctionnaires de son ministère, alors qu’il était prouvé qu’il n’en avait pas connaissance et qu’il ne l’avait pas autorisé. La doctrine est que permettre aux ministres de se cacher derrière leur ignorance est éminemment dangereux, puisqu’il encourage les ministres à savoir le moins possible de ce qui se passe dans leur ministère. Depuis cette affaire, on estime que devant ce genre de situation de deux choses l’une : ou bien le ministre savait, et il doit être viré, ou bien le ministre ne savait pas, et comme sa mission consiste à savoir, il doit être viré.

(3) J’avoue que j’ai du mal à comprendre comment Patrick Strzoda, grand préfet et aujourd’hui directeur de cabinet de Macron, a pu déclarer immédiatement que le président avait été averti immédiatement du comportement d’Alexandre Benalla. La fonction d’un directeur de cabinet est de protéger son patron, y compris en « oubliant » de lui communiquer – ou en niant l’avoir fait – des informations devenues gênantes, et si Strzoda avait appliqué ce sage précept, Macron aurait pu se défausser de l’affaire en utilisant Strzoda comme fusible. Etait-ce cette crainte qui a poussé le directeur de cabinet à la jouer perso ? Ce serait révélateur du climat régnant à l’Elysee : pour protéger De Gaulle, certains étaient prêts à subir les feux de l’enfer. Pour protéger Macron, personne n’a l’air disposé même à se faire toaster doucement…


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