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Le sénateur américain Kennedy ou pourquoi la russophobie n’est pas conjoncturelle
par Karine Bechet-Golovko

mercredi 11 juillet 2018, par Comité Valmy


sénateur J. Kennedy

Le sénateur américain Kennedy ou
pourquoi la russophobie n’est pas conjoncturelle

Début juillet, un groupe de sénateurs américains était venu en visite en Russie, tester le terrain avant le sommet Trump / Poutine du 16 juillet. Sur place, leurs déclarations avaient été plutôt contenues, ce qui avait provoqué l’ire de la presse américaine (voir notre texte ici). De retour dans leurs pénates, le vent tourne et la haine du pays ressort par la bouche du sénateur Kennedy : le Gouvernement russe n’est qu’une mafia qui n’a aucune philosophie politique, Poutine est un dictateur, aucune négociation n’est possible, le mieux est de tenter de les contenir. Mais pourquoi une réaction à tel point viscérale alors que finalement la Russie a repris la plus grande partie des traits occidentaux ? Ou peut-être en raison de cela. Retour sur les faux espoirs, à chaque fois relancés dans l’establishment russe, d’être "enfin" accepté parmi "les siens". Comme si cela pouvait être un but de politique nationale.

La visite des sénateurs américains, d’une certaine manière comme les JO de Sotchi, comme la Coupe du Monde du foot, donne toujours l’espoir au pouvoir en Russie que, après, les choses vont s’améliorer, comme quelques photos, tweets ou vidéos pouvaient changer la donne. Comme si uniquement le manque d’informations conduisait à la russophobie. Il suffit juste de laisser venir les gens, qu’ils voient que ce sont des humains, comme eux, et non des monstres qui se promènent dans les rues de Moscou et d’ailleurs, que ce ne sont pas hydres à trois têtes qui sont au Kremlin, qui siègent au Parlement, qui décident au Gouvernement. Si seulement ils pouvaient voir, tout changerait !

Ils sont venus, ils ont vu ... et rien n’a changé.

A son retour, le sénateur russophobe Kennedy n’est en rien devenu moins russophobe. Comme nous l’avions déjà dit dans notre texte précédent, cette visite a même permis aux sénateurs de mieux comprendre "comment faire mal", comment mieux diriger l’arme des sanctions. Mais au-delà de cette question technique, l’interview du sénateur Kennedy montre que la russophobie n’est pas contingente, elle ne dépend pas de la quantité ou qualité d’informations que ces politiques ont sur la Russie, elle est intrinsèque à leur mode de pensée, au mode de pensée occidental, au mode de gouvernance contemporain.

Dans un article publié à l’AP, nous apprenons ainsi qu’il est impossible de discuter avec le Gouvernement russe, puisqu’il n’a d’autre idéologie que celle de la mafia : l’argent et le pouvoir. Que cette philosophie est celle de Poutine, qui tient l’ensemble d’une main de fer, en véritable dictateur. Il est impossible d’avoir confiance en Poutine, le mieux qu’il soit possible de faire est de le contenir. Quant à Lavrov, c’est une "brute" (sic !), jamais des discussions n’ont été plus difficiles qu’avec lui.

Pour le sénateur, il était important de venir en Russie pour pouvoir dire aux Russes, en face, "on sait ce que vous avez fait". Il faut tenir bon sur les interférences de la Russie dans les élections américaines. Interférences qui sont systématiquement déniées par la Russie. Si le sommet Trump / Poutine doit avoir lieu, Trump doit être intraitable sur cette question.

Voici le véritable résultat de cette visite. La Russie en avait-elle besoin ? Non, à quoi bon donner des arguments supplémentaires à des adversaires. La Russie aurait-elle pu le prévoir ? Oui, si le pouvoir arrive à dépasser ses complexes post-soviétiques.

Quelques remarques.

Il est fondamental de comprendre que la seule manière de mettre un terme à la russophobie n’est pas d’informer l’Occident sur la situation socio-politique réelle de la Russie, qui n’intéresse finalement personne sauf les Russes, mais de se renier et de baisser l’échine, de reprendre le cours des libéraux sous Eltsine. Toute autre approche, qui tient compte de l’intérêt national russe, sera rejetée, car l’existence même d’un intérêt national russe ne peut-être accepté dans un monde politiquement globalisé et américano-centré. L’intérêt national conduit à l’existence d’un nouveau centre politique. Or, s’il existe plusieurs centres politiques, le monde ne peut plus être global. Tant que nous ne sommes pas sortis de cette configuration, il y aura de la russophobie.

En conséquence, il est toujours possible d’organiser des manifestations internationales, mais il faut bien être conscient qu’aucun supporteur, blogueur, touriste ne changera fondamentalement la vision de la Russie dans son pays. Il faut arrêter de surestimer le poids des réseaux sociaux sur la détermination du cours politique profond d’un pays. Les seules fois où cela a fonctionné, dans les révolutions de couleur, ce ne fut pas spontané, ce ne fut pas le résultat de quelques post ou photos, mais le résultat d’opérations d’infiltration de la société et du pouvoir menées de l’extérieur de longue date. Qui ont utilisé les réseaux sociaux, mais qui ne découlent pas des réseaux sociaux.

En ce qui concerne les délégations officielles, elles ne changeront pas leur discours en rentrant chez elles, pour la simple et bonne raison que chacun de ses membres a sa stratégie de carrière. Si l’ambiance générale, comme c’est le cas, est à la russophobie, aucun ne remettra en cause sa carrière pour les beaux yeux de la Russie. Autrement dit, ceux qui étaient antirusses avant le resteront en public et ce qu’ils peuvent penser au fond d’eux-mêmes ne présente aucun intérêt s’ils ne l’assument pas publiquement.

Le sénateur Kennédy a voulu frapper très fort. Au-delà des critiques habituelles sur "Poutine-dictateur" ou la liberté de la presse, qui manquent un peu d’originalité, le point crucial, celui qui fera mal, est sur l’idéologie, la philosophie politique en Russie. Ou la question de son existence.

C’est vrai que la Russie a développé dans l’excès, comme tout nouveau converti, le culte du business et de ce qui va avec : les plateformes, les conseils, les nouvelles technologies, les "Skolkovo", etc. Mais quelle est la différence avec l’Occident ? Ce que le sénateur reproche au Gouvernement russe, c’est finalement d’avoir repris (presque) tous les traits de ce qui constitue l’idéologie occidentale postmoderne, posthumaine, néolibérale.

Où n’y a-t-il pas aujourd’hui le culte du fric ? Aux Etats-Unis ? Amusant ... Où n’y a-t-il pas le culte des nouvelles technologies, sans vraiment savoir tout ce qui entre dans la catégorie ? Le mythe des bitcoins n’a pas été créé en Russie - et elle résiste un peu ici, malgré les attaques du clan néolibéral. Cette transformation de l’école, sur le modèle de l’OCDE, avec le pédagogisme, les "projets" à la place des connaissances, ce culte des petits génies en herbe, la création de centres "scientifiques" pour les enfants (sic !) - puisque l’enfant sait tout à la naissance, pourquoi ne pas mettre "la science" à sa portée.

La parodie qui est jouée dans nos sociétés a hissé la profanation en mode de gouvernance . La parodie de l’enseignement (réforme de l’école), la parodie de la science (centres de loisirs spécialisés), la parodie du pouvoir (intégration de plateformes de la sacro-sainte société civile), la domination de l’intérêt privé sur l’intérêt général (culte du business), si cette parodie est reprise en Russie, poussée à son paroxysme, à l’absurde sur beaucoup de points, elle n’a pas été créée en Russie. Cette comédie est celle de la "philosophie politique occidentale" contemporaine.

Que doit-on alors reprocher à la Russie ? De n’y avoir pas ajouté le culte des LGBT ? Ca arrive dans certains feuilletons, mais ce n’est pas encore un culte. La société le rejetterait. Et le pouvoir en Russie ne joue pas la parodie démocratique - il est réellement assis sur l’élection populaire et le soutien populaire, pas sur les roulements proposés par l’UE. Il ne peut pas se permettre d’aller à l’encontre de la vox populi.

Alors, peut-on dire qu’il n’y ait pas de philosophie politique en Russie ? Non, mais elle n’est pas systématisée, elle n’est pas affirmée. Après la chute de l’URSS et de l’idéologie qui la sous-tendait, nous vivons dans le mythe de la fin de l’idéologie. Ce qui permet de masquer la domination, le monopole revendiqué par le néolibéralisme (qui a remplacé le libéralisme en le radicalisant). Néolibéralisme qui sous beaucoup d’aspects s’est infiltré en Russie, comme nous l’avons montré dans notre ouvrage ( disponible ici). Pourtant à côté de cette copie caricaturale de l’Occident, la Russie préserve aussi une façon propre de voir le monde, donc une base idéologique. La religion orthodoxe n’est pas reniée, l’équilibre entre les ethnies et les religions est protégé, la souveraineté est assumée.

Il est trop facile de dire que la Russie n’a pas de philosophie politique. Le Gouvernement a effectivement développé le culte de l’argent, du business, a repris les grands traits du néolibéralisme (ce qui le rend par ailleurs suffisamment impopulaire), mais au milieu de ces eaux troubles, le pays tente de mener sa barque - sur ses eaux. Le problème de la Russie n’est pas tant de ne pas avoir de philosophie politique, mais je dirais presque d’en avoir "trop". Tant qu’elle ne fera pas de choix, elle sera vulnérable. Elle sera attaquée et méprisée, comme on le voit. Car ses hésitations sont perceptibles, ses espoirs et ses attentes impossibles aussi, et servent largement les intérêts de ces dirigeants politiques qui ne seront jamais des amis, jamais des concurrents paisibles.

La politique internationale est un combat, pour ne pas combattre il faut soit se soumettre et devenir le pion de quelqu’un, soit disparaître de l’échiquier.

Karine Bechet-Golovko
mardi 10 juillet 2018

Russie politics


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