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YÉMEN – De la dynamique d’échec à celle de l’autodestruction dans le Monde arabe
par Georges CORM

jeudi 5 juillet 2018, par Comité Valmy


YÉMEN – De la dynamique d’échec à celle
de l’autodestruction dans le Monde arabe

Qui aurait imaginé au début de l’année 2011 que la série de révoltes des peuples arabes allait déboucher sur des conflits et des violences sans fin en Syrie, en Libye et au Yémen, trois pays majeurs dans le monde arabe ?

Cependant que l’Arabie saoudite serait l’objet d’un coup d’État amenant à la dictature exclusive du prince héritier, Mohammed Ben Salman, au détriment des autres princes de la famille royale, tenus prisonniers dans un hôtel de luxe durant de nombreuses semaines…

* * *

Alors que la vague libertaire arabe allait inspirer des mouvements similaires en Espagne, en Grèce et même aux États-Unis (Occupy Wall Street), dans les pays arabes, elle sera vite confisquée par des mouvements de l’islam politique, comme en Égypte et partiellement en Tunisie, cependant qu’en Libye et en Syrie des groupes terroristes lèveront l’étendard de l’islam et créeront des situations de conflits de plus en plus violents.

Échec et illusions du libertarisme arabe

Le gouvernement de Bahreïn, où une opposition pacifique de la communauté chiite s’est manifestée, appelle à son secours l’armée saoudienne qui entre dans le pays et participe de la répression qui dure jusqu’aujourd’hui.

La Libye sombre dans le chaos total suite aux bombardements français et anglais et à la façon sauvage dont le chef de l’État, Mouammar Kadafi, est éliminé.

En Syrie, on peut voir les deux ambassadeurs américain et français participer ouvertement aux manifestations anti-régime dans la ville de Hama, bastion traditionnel des Frères musulmans. Les diplomaties occidentales estiment alors bien à tort que le régime syrien n’a aucune chance de se perpétuer.

En Égypte, les élections amènent au pouvoir le parti des Frères musulmans, bientôt supprimé par l’intervention de l’armée (en 2013).

En Tunisie, le parti islamique Ennahdha de Rached Ghannouchi installe sa domination qui se heurtera au vigoureux mouvement féministe, aux syndicats et aux traditions laïques bourguibistes, sans pour autant lâcher le pouvoir.

Au Maroc, confrontée à une contestation molle, la monarchie effectue rapidement des réformes constitutionnelles et laisse le Parti (islamiste) de la Justice et du Développement former un gouvernement.

Ainsi, dès 2011, la vague libertaire arabe est contrariée ou déviée dans la plupart des pays.

Des interventions occidentales massives participent des déstabilisations, mais aussi celles de pays comme le Qatar ou l’Arabie saoudite, qui financent les mouvements islamiques violents qui séviront notamment en Syrie et en Libye. Ces mouvements sont appuyés par les pays occidentaux, notamment la France qui estimera que l’organisation terroriste Al Nosra (issue d’Al Qaeda) « fait du bon boulot en Syrie », comme le déclara Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères. On pouvait se demander à l’époque quel vent de folie soufflait sur le pays de Descartes !

De plus, des milliers de jeunes français musulmans et de Tunisiens, principalement, partent se battre librement en Syrie contre le régime. Cependant qu’en Irak, la ville de Mossoul tombe aux mains d’un inconnu qui se désigne comme calife et son mouvement comme un État islamique. Ce dernier, en quelques jours, parvient à conquérir 40.000 km2 de territoire ; il s’implante aussi en Syrie.

La région est ainsi en plein chaos, livrée à l’anarchie.

L’armée turque pénètre en Syrie et pille le patrimoine industriel de la ville d’Alep. La Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais y interviennent aussi, pour empêcher ce pays clé de tomber aux mains des « jihadistes » de toutes les nationalités qui y ont afflué.

Désormais, les États occidentaux tenteront de faire prévaloir la distinction entre organisations terroristes « modérées » et organisations à combattre avec plus ou moins de vigueur apparente, notamment l’État islamique (Daech).

À l’intervention iranienne et celle du Hezbollah, s’ajoute en 2015 celle de l’aviation russe, ce qui permet assez rapidement de consolider et renforcer la position militaire et politique du régime syrien, qui remporte in fine la partie.

Le cas du Yémen

Au Yémen, la situation dégénère elle aussi.

Elle oppose aujourd’hui des factions pro-saoudiennes et des factions à coloration chiite, accusées de faire le jeu de l’Iran.

En 2015, en effet, le Yémen sombre dans la guerre, attaqué par une coalition militaire saoudienne et les Émirats arabes unis qui veulent en finir avec la domination du parti houthite sur le pays.

Les Houthistes sont les anciens partisans de l’Imam régnant au Yémen, chassé de son trône par une révolution républicaine d’inspiration nassérienne en 1962. Il s’en suivra une longue guerre civile où les Saoudiens soutiennent alors les partisans de l’Imam contre le nouveau régime républicain soutenu quant à lui par l’Égypte qui lui envoie même des renforts armés. En 1967, après la défaite de l’armée égyptienne face à Israël, l’Égypte retirera ses troupes du Yémen. À partir de cette date, le régime yéménite devra tenir compte des volontés de son puissant voisin saoudien qui, par ailleurs, lors de la constitution du royaume des Saoud, avait annexé de nombreuses provinces yéménites.

Cette guerre au Yémen, oubliée (ou omise) par les médias du monde entier, fait de très nombreuses victimes, crée une situation humanitaire catastrophique et provoque une épidémie de choléra.

Si la constitution des Émirats arabes unis avait été une grande réussite (celle du sage et pacifique Cheikh Zayed Al Nahyan), les actuels dirigeants transforment le pays en puissance militaire intervenant en force au Yémen. En 2017, l’émirat du Qatar qui grâce à la télévision Al Jazeera et ses financements à des mouvements de contestation islamique a acquis une influence démesurée dans le Monde arabe, est mis au ban du Conseil de Coopération du Golfe regroupant l’Arabie saoudite, le Koweït, Oman, les Émirats arabes unis, Bahreïn, créant ainsi une source additionnelle de discorde dans le Monde arabe, venant s’ajouter à toutes les autres.

Des lignes de tension permanentes dans le Monde arabe

En réalité, les discordes dans le monde arabe ont toujours été nombreuses et leurs sources variées. Il est intéressant ici de les énumérer succinctement pour ce qui est de l’histoire contemporaine.

Il s’agit d’abord de l’attitude vis-à-vis de l’empire ottoman déclinant, certaines personnalités arabes entendant demeurer fidèles au Sultan, cependant que d’autres souhaitent s’en détacher pour en finir avec leur soumission et l’absence de droits nationaux.

À l’issue de la première guerre mondiale, différentes entités étatiques sont créées par les colonisateurs français et anglais, sans que les Arabes s’unissent pour faire face à la domination des nouveaux maîtres.

À l’issue de la Seconde guerre mondiale -et en dépit de la création de la Ligue des États arabes-, certains États arabes se rangeront sous la protection des États-Unis, d’autres développeront la coopération avec l’Union soviétique.

En 1948, les États arabes ne parviennent pas à empêcher la création de l’État d’Israël qui provoque à coups de massacres un déplacement forcé de population palestinienne.

La forte personnalité de Nasser contribue durant quelques années, notamment suite à l’échec de l’attaque subie par l’Égypte en 1956 de la part de la France, de l’Angleterre et d’Israël, à donner l’illusion d’un renouveau de la solidarité arabe. Mais l’échec de la République arabe unie (la très brève union avec la Syrie, entre 1958 et 1961), puis la défaite de l’armée égyptienne et celles de la Syrie et de la face à Israël en 1967 ternira l’image de Nasser dans le Monde arabe. Il décède en 1970. Dès lors, le Monde arabe se divise en deux groupes d’États hostiles les uns aux autres : les clients de la puissance américaine d’un côté, les partisans d’un non alignement plus proches de l’URSS, de l’autre.

La suite est connue : après l’échec du panarabisme, survient l’islamisme. Plutôt que de chercher à libérer la Palestine, on assiste à une large mobilisation de jeunes arabes qui sont entraînés militairement et endoctrinés en Arabie saoudite et au Pakistan pour être envoyés en Afghanistan tenter de faire tomber un régime pro soviétique. Cette action de mercenariat profite au États-Unis qui, traumatisés par leur défaite au Vietnam, ne veulent pas envoyer de troupes au sol en Afghanistan. Oussama Ben Laden fonde ainsi l’organisation Al Qaeda, avec la bénédiction américaine. Une fois les troupes soviétiques chassées d’Afghanistan, les combattants de cette organisation se déplaceront en Bosnie, puis en Tchétchénie, mais aussi aux Philippines. En revanche, aucune action n’est entreprise par les organisations jihadistes pour tenter de libérer la Palestine (ou le Liban, dont une large partie sud est occupée depuis 1978 par l’armée israélienne, qui s’empare en outre de la capitale, Beyrouth, en 1982).

En 2001, Al Qaeda se glorifie des attentats de New York et Washington, ce qui va entraîner les États-Unis à pouvoir exprimer haut et fort leur désir d’étendre leur influence dans certaines régions du Moyen-Orient en commençant par envahir l’Afghanistan (2001), puis l’Irak (2003), pays qui n’apporte pourtant aucun soutien à Ben Laden et ne dispose plus d’armes de destruction massive, contrairement à ce qu’affirmèrent alors les Américains pour justifier leur interventionnisme.

La rhétorique anti-iranienne se développe dans le Monde arabe : suite à la victoire de la résistance libanaise (le Hezbollah) en 2000 (qui provoque le retrait de l’occupation israélienne d’une large bande du sud du Liban occupée depuis 1978 en infraction à la légalité internationale), l’existence d’un triangle « chiite » au Moyen-Orient est dénoncée par les États-Unis et l’Arabie saoudite, mais aussi la Jordanie…

Désormais, tout les rapports conflictuels au Moyen-Orient seront analysés en termes de rivalité sunnite-chiite et non plus en termes de logique profane, celles d’ambitions saoudiennes et iraniennes pour le leadership dans la région. Aucun lien n’est fait – sinon très rarement – avec la montée en puissance de la Chine au Moyen-Orient.

Dans le même temps, les Palestiniens sont tragiquement abandonnés à leur sort et la colonisation de peuplement israélienne se développe considérablement, cependant que la population arabe de Palestine est enfermée à l’intérieur d’un mur, pourtant déclaré illégal par la Cour internationale de Justice (il faut saluer l’extraordinaire courage des habitants de Gaza qui franchissent quotidiennement et désarmés la ligne de séparation avec le territoire israélien et sont fauchés de façon inhumaine par les tirs de l’armée israélienne).

Tel est le bilan tragique des discordes arabes et des résultats auxquels elles ont abouti.

Il faudrait y ajouter celui des échecs économiques qui, à mon sens, portent une grande part de responsabilité dans le développement des diverses organisations terroristes.

En effet, depuis le règne de Mohammed Ali en Égypte durant la première moitié du XIXème siècle, aucune expérience d’industrialisation n’a réussi durablement dans le Monde arabe. L’économie toxique de rente n’a pas permis d’assurer le plein emploi. Au contraire, elle a produit du chômage de masse favorable au recrutement de candidats désespérés par leur condition socio-économique et qui sont prêts à commettre d’innombrables attentats.

Un économiste algérien, Ahmed Henni, a d’ailleurs interprété à juste titre la montée de l’islamisme comme une demande d’une part plus grande de la rente pétrolière.

* * *

Peut-on espérer la fin de cette spirale qui divise depuis un siècle le Monde arabe ?

Cela demanderait plus de conscience de la part de ses dirigeants, et un recentrage sur la question palestinienne (en Cisjordanie comme à Gaza).

En 2006, lors de l’attaque israélienne de grande envergure contre le Hezbollah, laquelle a tourné à une déroute de l’armée israélienne, ce succès, plutôt que d’être célébré dans le Monde arabe, a été condamné par plusieurs de ses dirigeants, qui ont même accusé la résistance libanaise d’avoir été à l’origine de cette guerre de 33 jours et des dommages causés aux infrastructures libanaises. Voici un exemple éloquent de la conduite collective d’échec dans le Monde arabe.

Mais aujourd’hui, ce stade a même été dépassé : le Monde arabe, comme on le constate sans difficulté en Syrie, en Libye et au Yémen, est entré dans une dynamique d’autodestruction.

L’arabité a-t-elle encore un sens ?

Je pense que oui, car elle continue de s’exprimer fort bien dans les arts et la culture. La peinture, le roman, le chant, sont des modes d’expression très riches dans le Monde arabe, sans parler de la philosophie et des diverses sciences sociales.

Et les frontières des États arabes tombent d’elles-mêmes dans la circulation des différents modes d’expression culturelle qui constituent une arabité vivante et productrice de sens, hors des cercles fermés et dangereux des mouvements islamistes produits par l’économie de rente ou de certains gouvernements qui entendent continuer de régenter le Monde arabe dans le chaos politique pour le compte d’intérêts non arabes.

Georges CORM, Dr.
Prof. à l’Institut de Sciences politiques de l’Université Saint-Joseph
(Beyrouth - LIBAN)


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