COMITE VALMY

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point de vue : "Entre les murs" : un brûlot antirépublicain ?

"La tête contre les murs"

Une Palme d’Or version pensée unique ?

mercredi 29 octobre 2008, par Comité Valmy


Film phénomène, inattendue Palme d’Or au dernier festival de Cannes, "Entre les murs" rencontre un vrai succès public. Est-ce à dire que la question scolaire passionne les foules ? Ou peut-être l’explication réside-t-elle dans le battage médiatique exceptionnel et un peu suspect dont le film, réalisé par Laurent Cantet d’après le roman de François Bégaudeau, a bénéficié. Qu’il nous soit permis de confesser notre perplexité de spectateur et de citoyen devant un tel objet cinématographique, le plus triste et le plus profondément désespérant du moment.

Les qualités formelles du film, marqué par une certaine désinvolture dans la construction des plans et le traitement de l’image, ne peuvent à elles seules retenir l’attention, alors que les motivations du cinéaste, qui ne tranche pas entre la réalité et la fiction ou plutôt joue constamment sur les deux tableaux, demeurent obscures. D’une part le dispositif choisi, tournage dans le collège même, utilisation d’acteurs non professionnels - les "vrais" professeurs, les "vrais" élèves, etc. - accrédite l’option d’une approche documentaire montrant l’école telle qu’elle est. Mais d’autre part, les situations et les comportements sont parfois tellement outrés ou aberrants qu’on peine à y croire.

Dès le départ, la posture du prof de français (interprété par l’auteur) face à une classe d’adorables imbéciles incultes et grossiers est proprement invraisemblable. L’irresponsabilité de ce type, qui compte déjà quatre années de présence - on n’ose dire d’exercice - dans le même établissement, est sans limite, dans la mesure où, alors que sa pratique de dialogue permanent, d’égal à égal avec les élèves, a des résultats visibles et calamiteux, il la poursuit comme si de rien n’était. Il évolue dans un registre où, plus que la démagogie, c’est la rivalité sous-jacente qu’il entretient avec les enfants qui est la plus choquante, toujours au même niveau qu’eux, à la limite de provocation, avec l’effet boomerang qu’on peut imaginer. Et quand l’emblématique "pétasse" - in french in the script... - in fine, toute seule comme une grande, découvre et assimile La République de Platon alors que tout au long de l’année elle a été incapable de lire ou de formuler une phrase correcte, ça ne ressemble plus à de la fiction mais à une pure guignolade. Enfin, la scène du conseil de classe, où l’attitude des déléguées, indifférentes au sort de leurs camarades, rigolardes, bruyantes et insolentes, laisse les adultes sans aucune réaction, nous ramène, gags en moins, en plein âge d’or du navet comico-scolaire, quand les "Sous-doués" et leurs nombreux copains "passaient le bac" avant de "partir en vacances"...

Même la question de l’immigration, fondamentale dans le contexte de ce collège parisien réputé "difficile", n’est pas traitée en tant que telle mais présentée comme une simple donnée dont il ne faudrait surtout pas discuter les causes et les conséquences. Sommant le spectateur de s’en tenir au règlementaire "enrichissement mutuel des différences", le film interdit toute réflexion sur un phénomène pourtant aux avant-postes de la domination capitaliste. Car si l’immigration massive est une chance, c’est d’abord pour le grand patronat européen qui se constitue ainsi un nouveau sous-prolétariat bien utile au moment de désamorcer les velléités populaires de revendications sociales. Mais Laurent Cantet semble avoir renoncé à toute vision de la lutte des classes telle qu’elle s’exprimait dans ses premiers films, pour mieux s’abandonner à un conformisme faussement humaniste et sourd à la réalité. Le scénario se permet même de présenter l’hypothèse du retour d’un élève malien dans son pays d’origine comme une épouvantable menace, sans voir la perversité raciste et la mentalité coloniale qui se cachent derrière ces indignations des bonnes âmes immigrationnistes eurocentrées, incapables d’appréhender d’autres aires culturelles comme aussi respectables et souhaitables que leur cocon marchand, démocratique et bourgeois.

Dès lors, ce que les médias complaisants présentent comme "un laboratoire laïque de démocratie et de pédagogie citoyenne" ne serait-il pas plutôt un brûlot antirépublicain dissimulé derrière un écran de naïveté confinant à la candeur ? Devant l’incapacité du monde enseignant et la situation d’apocalypse décrites par le film, l’État sarkozyste aurait tort de modérer ses appétits de suppressions de postes au ministère de l’éducation autrefois "nationale". En effet, l’école publique menant si brutalement au désastre, quelle raison y aurait-il pour résister aux exigences des "politiques d’ajustement" réclamées tôt ou tard par la commission de Bruxelles ? De plus, le choc cinématographique aidant, c’est même avec l’assentiment du peuple ainsi préparé qu’on pourrait précipiter la privatisation d’un service public apparaissant comme déjà mort.

Toutefois, un vrai moment de cinéma surgit, peu avant la fin. Dernier jour de l’année scolaire, le prof démago et faiseur de catastrophes demande à ses élèves de citer une chose, une seule, qu’ils auraient retenue des divers enseignements. Il s’en suit évidemment une succession de bouffonneries plus ou moins drôles et constamment navrantes, puis tout le monde s’en va. Ne reste qu’une élève, la plus silencieuse, la moins pénible de la classe. Elle se lève, s’approche de Bégaudeau (qui, lui, est déjà passé à autre chose) et lui balance avec une douce fermeté, une colère froide mâtinée de terreur intérieure, qu’elle n’a rien appris, rien compris à ce qui se passait entre ces murs. Jeu juste, effet dramatique, c’est un moment fort, poignant, qui aurait pu ouvrir les portes d’un final vertigineux et donner un sens au film. Mais non, tout est vite désamorcé par le brave prof qui rassure notre héroïne désespérée, on apprend que, comme les autres, elle passe dans la classe supérieure - en fin de 4ème elle ne sait pas lire, mais rien n’a d’importance... - et tout finit balle au pied, sous le soleil et dans la bonne humeur.

Finalement, le film exhibe, sans prendre parti ni pour ni contre, sans choisir entre le constat et la dénonciation, sans dire si c’est un fantasme ou un avertissement, une école qui ne serait apte à former - avec un certain succès - que des footballeurs, des putes, des trafiquants, des caïds et des flics, beau bouillon de culture dessinant la matrice d’une société aussi fasciste qu’ultra-concurrentielle au service de laquelle les jeunes protagonistes de l’histoire, que seule réunit leur haine de la France et leur rejet des valeurs de la République, pourront s’engager avec ardeur, avec la bénédiction et la protection d’autorités elles aussi "mondialisées".

FRÉDÉRIK BRANDI

11 Messages de forum

  • "La tête contre les murs"

    30 octobre 2008 17:21, par TOUSSAINT L’OUVERTURE
    quel gachis à l’école ,moi j’ai eu de la chance de fréquenter l’école de la république qui formait de futurs citoyens biens armés (j’ai 63 ans).un pays qui compte doit avoir trois services impécables :l’Ecole,la Santé,l’Armée (je néglige pas les autres services publics).La FRANCE de part son histoire a un "rang" à tenir dans le monde sinon ce n’est pas la FRANCE. Salut et Fraternité. vive La République,vive la France
  • "La tête contre les murs"

    30 octobre 2008 20:40, par Piris Marie-Claude
    Merci pour votre dénonciation . J’ai déjà lu la même dénonciation dans un journal d’extrême-gauche que je ne citerai pas et c’est pourquoi je ne suis pas allée voir ce film . Je suis enseignante retraitée et j’ai toujours eu une haute idée de la mission qui nous est confiée : faire des enfants de futurs citoyens à l’esprit ouvert et armé pour ne pas céder aux idées reçues, les hommes et les femmes debout et responsables qui seront la France de demain, celle où vivront nos descendants . C’est pourquoi j’ai fait ce métier avec passion et sans ménager ma peine pour tirer à bout de bras TOUS les enfants qu’on me confiait . Je souhaite à tous les enseignants le bonheur que cela m’a procuré .
  • "La tête contre les murs"

    1er novembre 2008 08:23, par Gège
    Je n’ai pas voulu voir ce film. Je ne le verrai pas ! Les quelques extraits qui nous furent imposés régulièrement, agrémentés de commentaires dithyrambiques parfois (et oui, la Palme d’Or...) m’ont profondément écoeurés. 64 ans, 40 ans d’enseignement tour à tour en lycée, université, IUFM, CUEFA, formation d’adultes et j’en passe...je témoigne que ce que l’on peut voir dans ce film est une perversion de l’Ecole, une façon de dire "c’est foutu" pour certains ou "c’est moderne" pour d’autres, une façon de faire comprendre aux husards que nous fûmes alors, que nous sommes dépassés et que cette Ecole républicaine a failli ; elle n’est donc plus de ce temps. Facile pour un type (L. Cantet) qui dispose de crédits, de lecteurs, de supports médiatiques et de spectateurs toujours prompts à accepter que le mammouth meure. Franchement, je lis votre article et j’y trouve matière à réconfort. Merci de lutter pour "insurger l’intelligence" (J.P. Rioux).
    • "La tête contre les murs" 2 novembre 2008 23:48, par paulinalaplage
      Ce film est génial, et le texte que vous avez écrit est navrant ! Les commentaires qui viennent à la suite l’article tout autant, le précédent notamment. Le réalisateur et l’auteur on déjà assez reprochez au monde politique et médiatique juste après la palme d’or d’en parler sans l’avoir vu. L’honnêteté et la rigueur intellectuelle serait de le voir avant de le critiquer etnon de s’appuyer sur le jugement d’autres ! Mais c’est tellement plus facile. On est libre d’aimer o pas le film mais avant de le descendre, voyez-le ! C’est étonner de la part d’un prof ! Pas étonnant que les élèves sont des crétins, si la méthode d’enseignement est de ne pas aller vérifier soi-même dans les textes mais de s’en tenir à les "on-dit". Je cite "Je n’ai pas voulu voir ce film... je témoigne que ce que l’on peut voir dans ce film est une perversion de l’Ecole"
      • Coup de soleil pour Pauline ? 3 novembre 2008 00:40, par Georges Nuyssen
        Eh oui, Paulinalaplage, "génial" par ci, "navrant" par là, votre argumentation est soignée, tout autant que votre utilisation de langue, d’ailleurs ! Un commentateur qui n’en a vu que des extraits se sent en phase avec une sévère critique du film le confortant dans son opinion initiale et ça vous choque ? Pas moi : ça veut simplement dire que "la première impression est souvent la bonne, surtout quand elle est mauvaise"... Et puis - veuillez excuser la brutalité un peu vulgaire de l’exemple - on n’est pas obligé de manger 1 kg de merde pour savoir que ce n’est pas bon ! De plus, ayant bénéficié de tous les soutiens et s’étant répandus jusqu’à la nausée dans tous les journaux et sur toutes les ondes, je ne vois pas très bien ce que le réalisateur et l’auteur ont à reprocher au monde politique et médiatique qui a forgé leur succès par intoxication de masse, réussissant à vendre une sitcom bas de gamme (ces gros plans abusifs, ce catalogue d’idées reçues, ce montage niais, ce scénario linéaire, cet éclairage basique, etc.) pour une oeuvre de cinéma. Enfin, quand on voit la quantité de films admirables (à commencer par "Valse avec Bachir", scandaleusement absent du Palmarès !) qui étaient en compétition, on est en droit de se demander si le jury de Cannes a lui aussi bien vu la bobine à laquelle il a décerné sa Palme... Expliquez nous plutôt, si possible en français intelligible et avec d’autres mots que ceux du rouleau compresseur de la promo commerciale, ce qui dans la réalisation, l’intention des auteurs, leur réflexion sociale ou politique, pourrait à propos d’"Entre les murs" susciter un quelconque intérêt pour les cinéphiles et les citoyens ou donner à ce film une portée autre que celle justement dénoncée dans l’article en référence (et pas uniquement dans les commentaires). Merci.
      • "La tête contre les murs" 4 novembre 2008 15:35, par Germinal
        C’est ça, continuez à taper sur l’école, c’est tellement facile et cela permettra de la privatiser plus vite !! Si vous n’avez pas encore compris qu’ils discréditent toujours avant de privatiser je me demande ce que vous êtes capable de comprendre ? L’orthographe un jour peu-être ? Pour ma part, je comprends par ailleurs que vous en vouliez à l’école au regard de ce que je viens de dénoncer . Mais vous-même n’avez-vous rien à vous reprocher et avez-vous fait ce qu’il fallait pour vous en sortir ? Je crois à mon âge qu’une autre école est possible et souhaitable : celle qui "met debout" et dont il est urgent de faire la PROMOTION pour en donner l’envie !!!
  • "La tête contre les murs"

    6 novembre 2008 11:12, par L’avenir est au Sud
    Je me suis régalé en lisant votre article qui est trés bien écrit et qui ne rejoint pas la pensée unique. En ce 1er Novembre , jour de Toussaint, cela m’a fait penser à mon grand-père instituteur dans le bled algérien qui allait chercher dans les "mechtas" les petits arabes pour les instruire et faire en sorte qu’ils soient de vrais citoyens. Il était fier dans le cas de leur réussites d’avoir contribué à leur donner une part de liberté. Cela me rend triste de voir certains enseignants abandonner les enfants aux démons du communautarisme
    • "La tête contre les murs" 7 novembre 2008 00:02, par FB
      Merci pour votre commentaire. Ces enseignants qui abandonnent les enfants aux démons du communautarisme ne sont que le reflet, conscient ou pas, du système libéral et eurocentré imposé par les élites mondialisées contre la volonté du Peuple. Avec lucidité mais sans repentance déplacée (comme vous le montrez bien en faisant référence au rôle de votre grand-père en Algérie), il faut en finir avec les derniers échos de la colonisation et du colonialisme tels qu’ils sévissent encore dans la société française (voir l’esprit tordu qui plane sur le film "Entre les murs").
  • "La tête contre les murs"

    7 novembre 2008 23:50, par revizor

    Cet article confirme ce que je ressentais de prime abord à l’égard de ce film.

    Je n’ai pas vu le film, et je ne débourserai pas un kopeck pour cela, mais j’ai bénéficié en tant que téléspectateur et auditeur de diverses émissions consacrées à la promotion de ce long métrage, avec des extraits choisis, bande-annonces, interview des "vedettes" et "stars".

    Quand on voit en effet un tel étalage de médiocrité on se demande si cette "oeuvre" n’a pas été réalisée pour justifier l’abandon et la destruction de notre école laïque et républicaine par Sarkozy et autres libéraux de droite et de gauche.

    • "La tête contre les murs" 8 novembre 2008 16:50, par Sitting Bull
      Je trouve cocasse que plein de gens parlent d’un film sans le voir. Comme disait un héros de Labiche lequel en connaissait un bout sur la connerie humaine : "il n’est pas necessaire de lire Voltaire pour vouloir le bruler". C’est ce que disaient ces extrémistes religieux qui avaient plastiqué le Saint Michel pour détruire le film de Scorcese qu’ils n’avaient pas vu. Entre les Murs n’est rien de ce que vous dites. C’est un film constat sur le désarroi de l’Enseignement en général (pas des profs en particulier) face à une situation qu’il n’a pas crée mais dont on lui demande de supporter toutes les conséquences.D’une certaine impuissance quand on refuse de vous donner moyens et outils, de pratiquer une politique différente. Vingt livres, cent témoignages racontent des situations similaires. Deja les films de Brisseau lancaient le meme cri d’alarme Les regarder, les explorer ce n’est en aucun cas prendre parti contre l’école. Les méthodes du prof sont certainement contestables et d’ailleurs il n’obtient rien (ses élèves en revanche semblent avoir appris des profs de science ou de mathématique) Sitting Bull
      • "La tête contre les murs" 8 novembre 2008 22:03, par Germinal
        Est-il nécessaire de mettre en scène l’échec patent de l’école publique pour dénoncer ce que tout le monde connaît depuis longtemps déjà, c’est à dire le manque de moyens et de personnels ? Pour ma part, je persiste à penser que c’est en faisant la promotion de cette école de la réussite que nous parviendrons à montrer qu’autre chose est non seulement possible mais souhaitable ! Que de merveilleuses expériences furent réussies et portèrent leurs fruits dans un passé pas si lointain, pourquoi les occulter ? Essayons-nous au bonheur : montrons la beauté, la joie de la connaissance, de la transmission des valeurs, du bien vivre ensemble et arrêtons de polluer les esprits, la télé s’en charge bien, allez !

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