COMITE VALMY

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L’UE en coma dépassé ?
Par Jacques Sapir

vendredi 29 juin 2018, par Comité Valmy


L’UE en coma dépassé ?

Le sommet de l’Union européenne qui se tiendra à partir de jeudi risque bien d’être un théâtre de dupes. Nul ne sait si une déclaration commune en sortira, même si on peut penser que l’on cherchera à tout prix à sauver les apparences. Mais, la réalité de la crise de l’Union européenne ne pourra plus être éludée longtemps.

Les « migrants » révélateurs de la crise politique de l’UE

Cette crise a connu un coup d’accélérateur avec la question des migrants clandestins. Le nouveau gouvernement italien a pris une ligne que l’on a qualifiée de « dure » voire « d’inhumaine » en France, mais qui s’appuie sur une logique incontestable. Les pays de l’UE, à la suite de l’accord de Dublin, avaient décidé que le « pays d’accueil » enregistrait les clandestins, en faisait le tri, et que les migrants éligibles seraient répartis sur l’ensemble du territoire de l’Union. Dans les faits, et compte tenu du refus des pays (y compris la France) de remplir leurs obligations, on a abouti à une accumulation de ces clandestins sur le territoire de l’Italie, accumulation qui a créé une situation aujourd’hui intenable. Le gouvernement italien a décidé, tout en respectant scrupuleusement la convention de Montego Bay qui fixe les droits et les obligations des Etats[1], de refouler les navires des ONG qui vont recueillir ces migrants devant les côtes de Lybie et de Tunisie. Contrairement à ce qui a été affirmé, il n’a pas refusé de secourir ces personnes. Les navires des Garde-Côtes italien sauvent tous les jours des dizaines de personnes et les ramènent sur les côtes italiennes. Mais, il a refusé aux ONG qui affrétaient les navires comme l’Aquarius ou le Lifeline de pouvoir débarquer les migrants, arguant, et ceci a été confirmé, que ces navires se faisaient les complices objectifs des passeurs mafieux qui exploitent ces gens, ce que le Président français, Emmanuel Macron, a bien été forcé de reconnaître[2]. Par ce geste, le gouvernement italien et son ministre de l’intérieur ont fait éclater l’hypocrisie massive du discours des « bien-pensants » de nombreux pays de l’UE. Ils ont aussi provoqué une crise, tant dans l’UE qu’en Allemagne, où la position de Mme Angela Merkel apparaît durablement fragilisée au point qu’elle paraît aux abois.

Aujourd’hui, c’est l’ensemble de l’architecture de l’accord de Dublin qui est à l’évidence frappée de caducité. Les pays cherchent désormais des solutions soit dans des accords négociés avec d’autres pays, soit de manière individuelle. Cette situation montre parfaitement l’état de désagrégation de l’UE aujourd’hui.

La déclaration franco-allemande de Merseberg :
un coup pour rien ?

Mais, cette crise politique de l’UE dépasse de loin la question des « migrants ». L’échec des tentatives françaises de parvenir à u accord sur la gestion de la zone Euro le démontre. La France et l’Allemagne s’étaient mises d’accord sur la « déclaration de Merseberg »[3], une déclaration qui était très en retrait sur les demandes de la France. Cette « déclaration » prévoit que le mécanisme européen de stabilité (MES) soit renforcé, changeant même de nom et devenant un véritable Fonds monétaire européen (CME). Le Fonds « aurait la capacité d’évaluer la situation économique dans un pays membre, contribuant à la prévention des crises« . Tant que l’état du patient ne serait pas considéré comme « sérieux », il serait confié aux soins « attentionnés » de la Commission, mais si la situation se détériorait, il irait alors en soins intensifs, c’est-à-dire la FEM. En quoi cela consisterait-il ? Le document dit explicitement : « Il faut se rappeler que toute décision de fournir le soutien de stabilité du Fonds à un État membre doit inclure l’analyse DSA (Debt Sustainability Analysis)« . Il y a là un message dépourvu de toute ambiguïté. Si la dette publique d’un pays en difficulté est déclarée « insoutenable » par le Fonds, il n’y aura pas d’accès à l’aide tant qu’une restructuration de la dette ne sera pas effectuée, conformément aux principes du FMI. Autrement dit, le traitement d’un pays en difficulté se ferait dans les règles internationales c’est-à-dire comme si l’Union Economique et Monétaire (la zone Euro) n’existait pas.

Présenter des principes qui ne reconnaissent pas la situation sur le terrain, la spécificité de certaines crises, et ce sans permettre une phase de transition réaliste n’est pas inhabituel pour l’Europe. Ce fut le cas du mécanisme de la participation du secteur privé (ISP) ainsi que de la directive sur la résolution et la restructuration des banques (BRRD). Cela revient à pointer une arme sur la tempe des pays en cause, en espérant que les pays qui ne font pas assez attention à la discipline budgétaire (l’Italie) s’adapteront. Mais, ce qui semblait un projet lointain il y a un an, semble se rapprocher de plus en plus d’une décision finale au Conseil européen. L’Italie ne peut répondre à cette menace que de deux façons : soit en définissant une voie graduelle mais crédible de réduction de la dette publique, une voie qui semble beaucoup plus difficile avec le nouveau gouvernement, soit au contraire en allant de l’avant et en émettant une grande quantité de bons du trésor (BOT), dont le pouvoir libératoire, pour le règlement des dettes privées mais aussi des impôts, sera reconnu. Et cela signifiera le début du démantèlement de la zone Euro, du moins pour l’Italie. Par conséquent, imposer une règle sur la restructuration qui déclencherait probablement une crise de cette nature apparaît comme contradictoire aux objectifs initiaux visés par le déclaration de Merseberg.

Dès lors, on voit que cette déclaration de Merseberg, loin de constituer un pas dans la résolution progressive de la crise politique de l’UE, ne fera que l’amplifier.

L’explosion programmée

De fait, douze pays de l’UE se sont déclarés opposés tant à cette déclaration qu’aux ambitions du Président français qui entendait faire évoluer vers un statut plus « fédéral » tant l’UE que la zone Euro[4]. Après l’envoi d’une lettre très ferme du ministre des Finances néerlandais Wopke Hoekstra au président de l’Eurozone Mario Centeno pour afficher publiquement sa désapprobation, ce sont onze autres pays qui ont décidé de signer cette lettre[5].

D’ailleurs, la réunion de l’Eurogroupe du 21 juin devait décider de la mise en place d’une taxe sur les transactions financières pour subventionner une partie des propositions contenues dans la déclaration de Merseberg. Mais, de nombreux pays se sont opposés à cette taxe. Les Pays-Bas ont été contre un tel projet dès le début. De fait, l’idée d’un « budget fédéral » est morte. Or, toute la construction française, à laquelle l’Allemagne avait été associée non sans réticences ni arrières pensées, reposait sur cette idée. Par ailleurs, Mme Angela Merkel n’est clairement plus en état de défendre en Allemagne même un tel projet, si tant est qu’elle l’ait réellement voulu…

Cette situation va rapidement faire réapparaître les tensions au sein de la Zone Euro qui avaient été masquées par les discours lénifiants de ces 18 derniers mois. Car, il y a une réalité qui s’imposera, encore et toujours, par-delà les discours. La mise en place de l’Euro a entrainé une accentuation des divergences au sein des pays membres de l’UEM[6]. Ces divergences se sont aggravées considérablement depuis une dizaine d’années[7]. Les travaux du FMI[8], mais aussi une récente étude de l’OFCE[9], en témoignent. Cette divergence, sauf mécanismes budgétaires de redistribution du surplus commercial de l’Allemagne, conduira l’Euro à exploser. Tel est d’ailleurs la conclusion des auteurs de l’étude de l’OFCE, une conclusion récemment partagée par Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie[10].

Anticiper ou périr

Face à de telles perspectives de crise, les dirigeants politiques sont sommés d’anticiper ou alors ils sont condamnés à périr. Emmanuel Macron pourrait prendre acte de la crise que ravage l’Union Européenne et de celle qui va emporter l’Euro et proposer une dissolution ordonnée de ce dernier. Sur ce point, il aurait certainement le soutien tant de l’Italie que de certains pays de l’Europe du Nord. Cette dissolution ordonnée est la solution de loin la meilleure. Une sortie de l’Italie de l’Euro, alors que la France se cramponnerait à l’Allemagne et à l’Euro, aurait des conséquences épouvantables sur l’économie française, et l’on peut estimer entre 500 000 et 800 000 chômeurs de plus dans les deux ans qui suivraient. Les déficits exploseraient, et le gouvernement serait contraint de baisser dramatiquement les dépenses publiques, entraînant un chômage supplémentaire (qualifié de « chômage de deuxième tour » dans les analyses économiques) qui pourrait s’élever à 200 000 – 400 000 chômeurs de plus. A la fin des fins, la France serait obligée de quitter l’Euro mais non sans avoir été au préalable dévastée par une crise économique d’une ampleur inédite.

Par contre, dans la perspective d’une dissolution concertée, la dépréciation de la Lire et du Franc combinée avec l’appréciation de la monnaie allemande, redonnerait à nos économies une compétitivité qu’elles ont perdue et aurait des conséquences très positives tant pour la réduction du chômage que pour la réduction des déficits.

On peut cependant craindre qu’Emmanuel Macron soit trop imprégné d’idéologie européiste, se gargarisant tous les jours d’un discours vide de sens, pour être capable de prendre alors les décisions qui s’imposent. Ces décisions seront quant à elles sans doute prises par le gouvernement italien qui, lui, a une véritable stratégie d’alliance à l’échelle européenne, et une compréhension de la nature irrémédiable de la crise de l’UE.

Par ses décisions, il a déjà porté la discorde au cœur de ses adversaires, provoquant tant une coagulation d’un « front conservateur » au sein des pays de l’UE qu’une crise politique en Allemagne même. Il s’est politiquement renforcé tant en Italie, où des sondages montrent que si des élections avaient lieu l’alliance M5S-Lega aurait pratiquement 60% des suffrages, qu’au niveau européen. Cette base de confiance qu’il a constitué pourrait lui être fort utile quand le temps des décisions radicales sera venu. Et gageons que ce temps ne tardera guère…

Jacques Sapir
·Mercredi 27 juin 2018

Notes

[1] Et en particuliers les articles 18, 19, 27 et 33. Voir :
http://hermes.dt.insu.cnrs.fr/moose/DOC_BIBLIO/CMB.pdf

[2] Voir la déclaration faite à Rome le 26 juin par Emmanuel Macron où il indique que le navire de l’ONG Lifeline : « a coupé le signal et elle est intervenue en contravention de toutes les règles et des garde-côtes libyens » rejoignant ainsi certaines des critiques du gouvernement italien sur le rôle des ONG en Méditerranée. Il a ajouté : « On ne peut pas accepter durablement cette situation car au nom de l’humanitaire cela veut dire qu’il n’y plus aucun contrôle. A la fin on fait le jeu des passeurs en réduisant le coût du passage pour les passeurs. C’est d’un cynisme terrible« . Voir AFP via https://actu.orange.fr/france/lifeline-la-france-accueillera-une-partie-des-migrants-mais-macron-critique-l-ong-CNT0000014pSvn.html

[3]https://www.france-allemagne.fr/Europe-Declaration-commune-de-la-France-et-de-l-Allemagne-19-juin-2018.html

[4] https://francais.rt.com/economie/51866-12-pays-europeens-s-opposent-a-un-futur-budget-de-la-zone-euro

[5] Soit la Belgique, le Luxembourg, l’Autriche, le Danemark, la Suède, l’Irlande, Malte, la Finlande, l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie.

[6] Voir Sapir J., « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme » in Perspectives Républicaines, n°2, Juin 2006, pp. 69-84 et Sapir J., « Krizis evrozony i perspektivy evro », [La crise de la zone Euro et les perspectives de l’Euro] in Problemy Prognozirovanija, n° 3 (126), 2011, pp. 3-18.

[7] iAGS, 2014, « The independent Annual Growth Survey 2015 : A Diverging Europe on the Edge », téléchargeable à l’adresse http://www.iags-project.org/documents/iags_report2015.pdf

[8] Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report et http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2016/12/31/2016-External-Sector-Report-PP5057

[9] Villemot S., Ducoudré B., Timbeau X., « TAUX DE CHANGE D’ÉQUILIBRE ET AMPLEUR DES DÉSAJUSTEMENTS INTERNES À LA ZONE EURO », Revue de l’OFCE, 156 (2018), pp. 1-32.

[10]https://www.project-syndicate.org/commentary/next-euro-crisis-italy-by-joseph-e–stiglitz-2018-06


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