COMITE VALMY

Accueil du site > - EURO DICTATURE OCCIDENTALISTE et OTAN : En sortir pour s’en (...) > La crise de la politique étrangère française par Jacques Sapir

La crise de la politique étrangère française
par Jacques Sapir

lundi 25 juin 2018, par Comité Valmy


La crise de la politique étrangère française

La politique étrangère d’Emmanuel Macron est-elle en train de s’effondrer. Patente depuis plusieurs semaines, sa crise s’est accélérée à l’évidence. C’est le résultat des illusions du Président de la République, illusions sur l’Allemagne mais aussi sur le pouvoir de la communication.

Cette crise se traduit par une dramatique perte d’influence de la France dans la politique internationale, une perte d’influence qui résulte de mauvais choix diplomatiques et d’erreurs répétées dans les alliances. Mais, sur le fond, elle reflète aussi l’effondrement d’une politique internationale basée sur l’idéologie et non les intérêts supérieurs du pays, sur la communication, sur la manipulation des émotions, au détriment de la politique.

Un constat d’échec

L’accumulation des échecs subis par Emmanuel Macron et par la France depuis ces dernières semaines est frappante. De la déliquescence de la structure du G-7, à la capitulation de la France face aux sanctions américaines sur l’Iran, de l’éviction de la France comme puissance susceptible de peser sur la question du Moyen-Orient, à l’engagement scandaleux de notre pays dans la guerre civile qui ravage le Yémen aux côtés de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis, jusqu’à la gifle, car il n’y a pas d’autres mots pour qualifier cela, que la France s’est prise en politique européenne, le bilan est particulièrement sombre. Cette accumulation d’échecs et de revers traduit tant une ligne politique erronée que des méthodes inappropriées pour la faire avancer. La politique étrangère de la France est en crise à la fois dans la forme et dans le fond.

Emmanuel Macron a cherché à mener une politique qui était en partie dans la continuité de celle de François Hollande, mais qui se voulait plus ambitieuse. Il entendait jouer de sa prétendue « amitié » avec le Président américain, Donald Trump, pour faire pression sur Angela Merkel et conduire cette dernière a accepter les propositions françaises de fédéralisation « à petit pas » de l’Union Européenne. L’erreur, ici, était double.

A cette erreur, fondamentale, est venue s’ajouter une autre : celle qui consistait à croire que les Etats-Unis pouvaient soutenir la France dans son projet de rééquilibrage des relation au sein de l’UE. Penser cela, c’était oublier que pour les dirigeants américains, la véritable question est celle de la relation avec la Chine. C’était oublier aussi que parmi les « néo-con » qui peuplent l’administration américaine nombreux sont ceux qui n’ont ni oublié ni pardonné la politique française de 2002-2003 et son opposition à l’intervention en Irak et veulent rabaisser à tout prix la France, lui ôter tout moyen d’avoir une politique étrangère indépendante. Le résultat est là, l’Allemagne a repoussé toutes les propositions françaises à 2021, et la France est méprisée aux Etats-Unis.La première était de croire que l’Allemagne pourrait voir un quelconque intérêt dans des mesures dont elle voit bien que l’objectif ultime est de limiter ses marges de manœuvres. Or, il faut le savoir, l’Allemagne ne conçoit l’Union européenne que comme un paravent lui permettant d’avancer sa propre politique internationale. Cette dernière relève en réalité d’une obsession mercantiliste : développer toujours plus l’excédent commercial allemand, même au prix de la déstabilisation économique de l’ensemble des pays de l’Union européenne.

L’abandon d’une vision multipolaire du monde

A cet échec patent sur la question européenne que vient renforcer nos mauvaises relations avec l’Italie, une situation qui nous isole un peu plus et nous affaiblit au sein de l’UE, vient s’ajouter un autre échec, sur la question du multilatéralisme.

La France, par tradition, défend des relations internationales équilibrées, donnant une large place aux organisations internationales. Or, sur ce point, elle a rompu avec cette politique en s’alliant avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pour des frappes qui sont juridiquement illégales contre la Syrie. Elle a accepté de faire en 2018 ce à quoi elle s’était refusée en 2003. En agissant ainsi, la France s’est mise hors-jeu par rapport aux négociations qui inévitablement s’engageront sur la question du Moyen-Orient. Le gouvernement d’Emmanuel Macron a redoublé cette erreur par l’engagement auprès de la coalition arabe qui intervient dans la dramatique guerre civile au Yémen, rendant désormais absolument illisible notre politique vis-à-vis de l’Iran.

Tous ces reniements ont été justifiés par l’idée qu’un rapprochement avec les Etats-Unis était nécessaire pour construire un rapport de force face à l’Allemagne. Mais, nous ayant utilisé, les américains nous ont abandonné car ils n’avaient plus besoin de nous. La farce du G-7 le démontre. Et nous ne pouvons même pas escompter faire jeu commun avec l’Allemagne car cette dernière a d’autres intérêts que les nôtres aux Etats-Unis, et aussi d’autres moyens de les faire valoir.

La question des alliances

La question de l’embargo sur l’Iran résume bien tout cela. Sur ce point, il convient néanmoins d’être juste. La responsabilité première de l’impuissance de la France revient à François Hollande. C’était sous son mandat qu’une banque française, et non des moindres, avait été condamnée au nom de l’interprétation extraterritoriale du droit américain. La France aurait dû, à l’époque tant se pourvoir devant la Cour Internationale de La Haye, et obtenir sans doute une condamnation de Washington, qu’établir ses propres règles lui permettant de cibler en rétorsion les entreprises américaines. Par mauvais calculs, mais aussi par lâcheté, François Hollande s’y est refusé. Un retard considérable a donc été pris sur ce point. Il n’exonère pas Emmanuel Macron, qui aurait pu reprendre les procédures, ce qu’il n’a pas fait, et menacer de rétorsion le gouvernement des Etats-Unis.

Bien sûr, qui dit affrontement avec les Etats-Unis dit recherche d’alliés et d’alliances. Ici encore, en se coupant pour des raisons purement idéologiques, de la Russie, mais aussi de la Chine, le gouvernement d’Emmanuel Macron s’est condamné à l’isolement, et donc à l’impuissance et à la capitulation honteuse. Car, s’il est un fait qui aujourd’hui émerge, c’est l’importance face à la politique des Etats-Unis de ce nouveau pôle que représente l’Organisation de Coopération de Shanghai, et qui concrétise une forme d’alliance entre la Russie, la Chine et l’Inde (et aussi quelques autres pays).

La dialectique de la politique en Europe
et de la politique dans le monde

La France a, depuis 1945, cherché à garantir son indépendance tant par des efforts nationaux (et en particulier l’accession à la dissuasion nucléaire), que par une politique visant à présenter notre pays comme un médiateur possible entre les « blocs ». Aujourd’hui, face aux Etats-Unis qui imposent leur politique de manière unilatérale, il faut comprendre que la seule possibilité pour la France de développer une politique originale, une politique permettant à la singularité française de s’exprimer, passe par des liens tant économiques que politiques avec les autres puissances qui défendent elles-aussi la conception d’un monde multipolaire.

Cela implique aussi de se dégager du carcan européiste qui soumet, tant économiquement que politiquement, la France à la volonté allemande. Il faut enfin ouvrir les yeux. Le « couple » franco-allemand n’existe pas. Il n’a jamais existé que dans les délires des éditocrates français. Cette expression de « couple » est fort peu, et pour tout dire quasiment pas, employée outre-Rhin. L’Allemagne suit sa politique, une politique qui peut la conduire par moment à flatter la France, mais qui n’entend pas partager avec elle sa souveraineté retrouvée depuis 1991. Car, et cette leçon n’a manifestement pas été apprise par Emmanuel Macron, la souveraineté ne se partage pas.

Il y a en réalité une dialectique profonde entre la politique mondiale et la politique européenne pour notre pays. La France ne peut espérer peser à nouveau en Europe qu’en retrouvant sa place et ses ambitions au niveau international. Elle ne pourra consolider cette place et ces ambitions que sur la base d’un rééquilibrage du rapport des forces au sein de l’Union européenne.

Jacques Sapir
23 juin 2018


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>